Pourquoi j’ai platiné Horizon Chase Turbo

Peut-on être nostalgique d’une époque que l’on n’a pas connue ? Pour un même pas trentenaire qui continue d’écouter en boucle les mêmes albums des années 60-70, se languit de la Disney-isation du cinéma et se retrouve de moins en moins dans la course à la technologie imposée par ce siècle, la réponse est évidemment oui. Je n’ai jamais connu la frénésie et les odeurs de sueurs des salles d’arcade des années 80-90, la bienveillante mais bien réelle rivalité dans la course aux high scores (telle que dépeinte avec respect dans un animé comme Hi-Score Girl notamment) rythmée par le bruit des pièces qui tombent et des sticks que l’on maltraite. Mes salles d’arcade à moi étaient la plupart du temps abandonnées, décrépites, poussiéreuses. Les bornes n’étaient que des vestiges de ce temps révolu où l’on payait à la partie pour se faire dézinguer injustement par une machine programmée pour vous faire échouer à tout prix. Et elle y parvenait. Le plus souvent sans aucun effort. [Note de Menraw : Oui enfin je finissais Killer Instinct en boucle 3 fois avec 10 balles !]

Horizon Chase Turbo - Montage

Tant d’heures englouties…

Et puis, de temps en temps, au détour d’une nouvelle promenade vacancière dans le seul coin à peu près animé d’une station balnéaire de la côte ouest : une salle un peu plus cossue que les autres, remplie d’appareils à la taille démesurée crachant en boucle leurs cinématiques criardes pour tenter d’alpaguer un moutard un peu plus curieux que les autres. Je n’osais que rarement y aller, et encore moins souvent pousser le bouchon jusqu’à quémander une pièce ou deux aux parents. Mais toujours, mes yeux s’illuminaient. J’ai déjà confessé dans ces colonnes mon amour du run & gun, genre désuet s’il en est. L’heure est venue d’avouer un second plaisir coupable : celui pour les jeux de caisses.

Je vous arrête tout de suite : remballez vos Gran TurismoForza, Assetto Corsa et tout autre titre lorgnant vers la simulation. Ils m’ont certes fasciné un temps, comme tout jeune garçon féru de belles carrosseries, mais question jeu vidéo, ma passion reste celle de l’arcade pure, des Mini Coopers qui filent à 250 km/h sur des tracés urbains, de checkpoints que l’on atteint à la seconde près, des gros coups de nitro en pleine ligne droite suivis de dérapages plus ou moins contrôlés. Car après les gros flingues, mon regard glissait toujours sur les petites voitures, celles-là même qui s’entassaient par cargaisons de douze dans les bacs en plastique de la salle de jeu familiale. Un amour de jeunesse donc, ressuscité via un modeste titre passé inaperçu comme une Clio grise sur le périph’ un soir d’automne, offert en cadeau aux abonnés PlayStation+ en juin 2019 aux côtés d’un Detroit : Become Human que je n’ai jamais lancé : Horizon Chase Turbo. Attachez votre ceinture mais oubliez tout de suite cette pédale entre l’accélérateur et l’embrayage : là où on va, on n’a pas besoin de freins.

Baby you can drive my car

Pourquoi cette longue introduction ? Parce que le concept d’Horizon Chase Turbo est on ne peut plus rapide à synthétiser. Déclinaison console sortie en 2018 de Horizon Chase: World Tour, titre mobile apparu trois ans plus tôt sur Android et iOS, HCT est le rejeton des Brésiliens d’Aquiris, studio de Porto Alegre dont les membres ont semble-t-il été biberonnés aux jeux de courses arcade des années 90, OutRun et Top Gear en tête. La filiation avec ce dernier n’est d’ailleurs même pas feinte une seule seconde, Aquiris étant allé chercher le compositeur de l’époque, Barry Leitch, qui signe ici une nouvelle bande-son qui tabasse, entre réarrangements des morceaux originaux et nouvelles compositions ultra pêchues à base de guitares stridentes, de synthés old school et de chiptune sautillante.

Car oui, avant même de parler du gameplay, de la sensation de vitesse manette en mains, Horizon Chase Turbo se vit aussi avec les oreilles. Une chose est sûre : la musique contribue à la sensation de vitesse décoiffante, exactement comme quand ce riff’ que vous adorez résonne à fond dans l’habitacle de votre 205 GTi, vous incitant à mettre le pied au plancher au mépris de toutes les règles les plus élémentaires de sécurité routière (don’t do this at home kids!). Sauf qu’ici, en lieu et place de cette départementale accidentée du Poitou, vous sillonnez les routes ensablées du désert de l’Atacama, vous frayez un chemin au milieu des maisons blanches de Santorin ou foncez à toute allure entre les cerisiers en fleurs à l’ombre du Mont Fuji.

La route s’enflamme

Horizon Chase Turbo 04

I’m a poor lonesome driver…

Deux boutons. C’est tout ce dont vous aurez besoin pour jouer à Horizon Chase Turbo. Un pour accélérer et l’autre pour faire blaster les sacro-saintes nitro, au nombre de trois en début de course, avec quelques unités bonus à récupérer le long du tracé. Bien sûr, on exagère : il est possible de freiner, mais soyons sérieux deux secondes, nous ne sommes pas là pour ça. D’autant que, dans 99% des cas, décélérer un court instant remplit tout aussi bien voire mieux cette même fonction, pour appréhender un virage un peu trop serré ou éviter de venir chatouiller le pare-choc de la voiture de devant.

Et des pare-chocs, vous allez en voir le temps d’user votre gomme sur les 109 circuits que compte le jeu, HCT faisant partie de ses titres s’amusant à vous faire partir en dernière position pour vous demander de remonter un à un le cortège jusqu’à la première place. Abordons d’emblée le Hummer dans la pièce : les courses sont 100% scriptées. Avant même le départ de la course, le jeu a choisi les positions finales de chaque voiture, qui feront tout pour venir les occuper et s’y tenir. En clair, signez un départ un peu trop rapide et vous verrez immanquablement les bolides de derrière vous rentrer dans le lard pour vous mener la vie dure pendant quelques temps, histoire de retarder au dernier tour votre confrontation finale avec celui qui occupe alors la tête.

Horizon Chase Turbo 01

Sous l’asphalte, la plage.

Pas de quoi gâcher le plaisir de jeu pour autant. Surtout parce que la force de l’habitude nous oblige à concocter nos propres stratégies, comme conserver obligatoirement une nitro pour espérer doubler le leader (surtout en mode Tournois Expert) ou feinter un déplacement sur un côté pour mieux passer de l’autre. Les courses ont beau durer en moyenne entre une et deux minutes, cela suffit amplement pour s’écrire son propre mini scénario et transformer une IA un brin débile en nouveau némésis machiavélique. Après coup, on se sent extrêmement fier de cette prise de risque récompensée à sa juste valeur et en même temps un peu honteux de s’être emporté à ce point face à une machine dont la seule stratégie de course consiste à se déporter lentement mais sûrement vers vous pour couper votre trajectoire.

Jean-Michel Platiné

Mais dans le cas d’Horizon Chase Turbo, le pire ennemi peut aussi être soi-même ; cette petite voix qui vous incite à récolter toutes les pièces bleues du circuit en World Tour (tout en finissant premier à chaque fois), d’inscrire son nom en lettres d’or sur chaque Tournoi, de faire exprès de tomber en panne d’essence, d’aller chercher sur YouTube comment atteindre les 370 km/h ou de s’enquiller une énième fois les 109 courses du jeu dans un ultime mode Endurance d’une débilité ahurissante. Bref, de plier face à ce démon intérieur qui vous exhorte à tout (re)faire pour aller chercher ce foutu trophée de platine, quitte à tourner en boucle autour des mêmes circuits pendant plus de 30 heures.

Horizon Chase Turbo 06

Peace, love & nitro.

Évidemment, dit comme cela, on pourrait y voir une tendance masochiste au long cours, mais il n’en est rien. Avec ses tracés courts qui s’enchaînent à une vitesse effrénée, Horizon Chase Turbo est un titre taillé pour de petites sessions de jeu, synonymes de multiples gratifications immédiates. Un double héritage de son origine mobile, qui fait office de source de motivation efficace, surtout lorsqu’on le couple à des objectifs à moyen terme, comme atteindre suffisamment de points pour débloquer cette nouvelle caisse qui nous fait de l’œil parce que ressemblant furieusement à la Ford Mustang de Steve McQueen dans Bullitt.

Habile transition vers une petite parenthèse licence : avec un budget que l’on imagine modeste, Aquiris n’a évidemment pas déboursé le moindre centime pour s’offrir les droits des véritables modèles de voiture reproduits dans le jeu mais, à l’instar d’un Madrid Chamartin B dans le dernier PES, on reconnaît sans peine les véhicules d’origine. Ferrari F50, Dodge Viper, Aston Martin DB9, Chevrolet Camaro, Audi R8, Bugatti Veyron mais aussi Combi Volkswagen, Coccinelle, Delorean et même une Batmobile (plus une toute dernière “voiture” qui m’a gentiment fait pouffer et que je me garderai bien de spoil ici) : il y a largement de quoi faire même si l’on aura rapidement tendance à favoriser les bolides offrant un bon rapport accélération/maniabilité contre ceux privilégiant la vitesse pure.

Vers l’horizon et au-delà

Horizon Chase Turbo 07

I understood that reference.

Pour compléter le tableau de bord, Horizon Chase Turbo a aussi pour lui son esthétique, cette 3D low-poly mal dégrossie qui peut piquer les yeux quand on la regarde d’un peu trop près, mais qui magnifie certains circuits lorsqu’elle défile à plus de 300 à l’heure devant nos yeux ébahis. Sans grande surprise, tous les clichés sont de sortie pour représenter chaque région du globe traversée et tous les environnements ne brillent pas du même éclat, certains se montrant clairement plus (trop ?) chargés que d’autres, en dehors et sur la piste. Histoire de justifier les quelques 25 ans qui le séparent d’un Top Gear, le jeu nous envoie également toutes sortes d’effets climatiques à la tronche. Pluie, orage, tempêtes de sable, de neige, de cendres : tout y passe et parfois même notre rétine, qui peut parfois se retrouver submergée par autant d’éléments à l’écran.

C’est que, comme un bon shoot’em up (une autre de mes passions cachées, sauf que là je suis nul), Horizon Chase Turbo joue allègrement la carte de la surenchère avec comme effet direct de nous faire passer dans un genre d’état second, les muscles raidis, les sens en alerte. Le jeu n’est pas spécialement difficile mais demande tout de même une bonne dose de concentration, d’obstination et de persévérance ainsi qu’une certaine tolérance à la répétitivité. C’est un shot d’adrénaline pure, qui vide autant qu’il booste. Un jeu “hautement addictif” qui mériterait sa propre bannière clignotante putaclic à la place d’un énième ersatz de RPG coréen aux héroïnes dénudées. Les rares moments de frustration ne durent jamais et s’estompent rapidement devant la satisfaction d’avoir fumé une Lamborghini Aventador dans le dernier virage au volant d’une camionnette de compagnie d’électricité.

Horizon Chase Turbo 08

Moi, ma caisse et mon volcan.

Sentiment étrange que de “platiner” un jeu. Quelques semaines plus tôt, nous nous y étions amusés avec ma chère et tendre sur Overcooked! 2, jeu de coopération millésimé estampillé cru du confinement, mais il nous restait encore une poignée de DLC à saigner ensuite. Pour Horizon Chase Turbo, rien de tout cela : avant même de terminer le jeu, j’étais déjà arrivé au bout de la mini-extension Summer Vibes, par ailleurs assez pauvre en contenu (comme quoi à 2 €, on en a pour son argent). Me voici donc au bout du chemin, avec ce sentiment ambigu proche du coup de cafard que l’on ressent lorsque l’on franchit le dernier péage sur la route du retour des vacances. C’était bien, mais c’est fini. Alors que tout ce que l’on veut, c’est sentir le vent dans nos cheveux, le soleil se reflétant dans nos lunettes de soleil, le regard continuant inlassablement de poursuivre l’horizon.

Crédit photos : Aquiris, Electronic Arts, jeuxvideo.com.

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