L’Attaque des Titans : Big in Japan

Fan de mangas de la première heure avec pas moins d’un millier de volumes sur mes étagères, je fais partie de la fameuse génération dite ‘du Club Dorothée’, et de tous ces dessins-animés à triste réputation qui monopolisaient la télé fin 80 – début 90. Ceci étant dit, vous comprendrez dès lors bien mieux mes sorties telles que celle sur Ulysse 31, sur Les Mystérieuses Cités d’Or ou mon obstination à rendre la monnaie de sa pièce au calamiteux Saint Seiya de Netflix, en attendant un article sur la série originale ou sur d’autres incontournables de l’époque dans ces colonnes. Mais avant d’attiser ainsi la corde nostalgique dans une Enfance du Pop adéquate, je vous propose aujourd’hui de nous concentrer sur une œuvre bien plus récente qui s’est trouvée une place dorée sur la muraille des animés à succès : Shingeki no Kyojin, ou L’Attaque des Titans.


Le Choc des Titans

Si on m’avait dit qu’en 2020 je m’enfilerai d’une traite plusieurs saisons d’un animé japonais récent, je me serai gaussé d’un air détaché. Pour moi, les animés, c’était plus vraiment mon truc. Non pas que je trouve ça naze, et le manga sur papier, ça va encore ; juste qu’aucune production animée récente ne rivalisait avec ce qui m’avait marqué à 20 ans ou avant. Cowboy Bebop, Evangelion, Akira, Ghost in the Shell, Les chroniques de la guerre de Lodoss… Tout me paraissait terne après ça. Un sentiment renforcé par un croisement générationnel : je vieillis, ne vous déplaise… Et les éternels héros de mangas adolescents ne m’enthousiasment plus comme autrefois. Délicat de se prendre au jeu de la candeur des teenagers, aussi attendrissants soient-ils parfois, quand on termine sa trentaine.

La Bataillon d’Exploration après l’inclusion de nos héros

Mais Netflix faisant, c’est lors d’une fin de soirée perdue dans une énième mise à jour de ‘Ma Liste’ à fouiller les fonds de catalogue du ‘Sélection pour vous’ et des ‘tendances actuelles’ que je me décide d’un œil goguenard et sans grande conviction à lancer un des ces trucs à la mode dont tout le monde parle : L’Attaque des Titans. Le design me plaît, l’ambiance aussi. J’accroche directement, mais pas au point de guetter la suite outre les délais d’acquisitions de la plateforme. Presque deux ans plus tard, je dévore la saison 2 dès sa sortie. Piqué par l’intrigue et l’épaississement des influences que j’y découvre, je passe le pas, signe un abonnement chez Wakanim et enchaîne sur les deux parties de la saison 3. Je suis à jour. La quatrième n’est pas encore diffusée, même au Japon. C’est le moment propice pour vous expliquer pourquoi je suis tombé sous le charme.

La 104e Brigade d’entraînement


Remember the Titans

Comme dans de nombreux animés, on plonge avec beaucoup de facilité dans l’univers de L’Attaque des Titans : l’action prend pour décor une contrée imaginaire qui se rattache à une Europe rurale de la fin du XVIIIe siècle, tandis que les premières révolutions industrielles font progresser la vie sociale. L’Humanité vit ici engoncée derrière d’épais et formidables murs de 50 mètres de haut. Au centre de ce que nous comprenons être un royaume baptisé paradoxalement ‘Paradis’ se trouve la Cité Royale. Autour de la capitale, une série de trois remparts s’enchaînent : le mur Sina, le mur Rose et le mur Maria, dernière enceinte avant les territoires sauvages où vivent les Titans. Le peuple vit là depuis une centaine d’années, à l’ombre des murs, dans des villages paisibles ou des villes fortifiées autour des portes.

Les fameux titans : affreux, difformes, affamés.

La menace sourde qui pèse sur l’Humanité est une peur latente et ancestrale : les Titans mangent les humains. Mesurant entre 3 et 20 mètres, ces curiosités gigantesques, malaisantes et humanoïdes semblent être douées d’instinct, mais pas de conscience ou d’intelligence à proprement parler, et déambulent au hasard pour se repaître d’êtres humains. Nus, difformes et misérables, ils sont tous de tailles et de formes différentes, tantôt arc-boutés sur des quilles atrophiées, tantôt dodelinant sous une tête trop grosse… Seul point commun : une mâchoire énorme, toujours prête à engloutir vivant le parent ou l’ami de toujours ; un regard vide qui ne témoigne d’aucun plaisir, mais une faim maladive et totale. Sans états d’âme, sans autre intention qu’une fatalité abjecte, inéluctable et terrible qui s’achève généralement dans un craquement d’os et des gerbes de sangs. Être mangé vif sous le regard impuissant de ses proches, voilà la menace des Titans. Mais aussi sourde soit-elle, voilà des décennies que les Titans ne se sont pas manifestés. Seul le Bataillon d’Exploration subit leur joug lors de percées à l’extérieur afin de comprendre pourquoi. Pourquoi ce monde ? Pourquoi les Titans ? Pourquoi l’Humanité vit désormais terrée de la sorte ?

Certains ne peuvent pas se mouvoir sur leurs membres atrophiés.


L’attaque de la femme de 50 pieds

Avant même le générique d’intro, le prologue donne le ton : la ville de Shiganshina dont sont originaires les héros de la série est sous le choc. Par un bel après-midi tranquille, le temps semble se figer. Le vent s’arrête. Plus rien ne bouge. Un éclair orangé jaillit jusqu’aux cieux. Quelques instants après, une main gigantesque surgit d’un nuage de vapeur. Une main colossale comme celle d’un écorché. Sans peau, les fibres musculaires à l’air. Un visage massif dépasse du mur. La population reste à l’arrêt. Un Titan de plus de 60 mètres est apparu au-dessus du rempart extérieur. Du jamais vu. Le géant enfonce la porte de la cité d’un simple coup de pied : laissant une ouverture béante à travers laquelle s’engouffrent des dizaines de Titans classiques. C’est un carnage. Les habitants du district sont exterminés, écrasés sous les bâtiments ou broyés sous les dents des envahisseurs. Parmi eux, trois enfants assistent impuissants au carnage. Il s’agit d’Eren Jäger, Mikasa Ackerman et Armin Arlett. Trois amis pris dans la tempête, et les héros principaux de la série.

Parfois si, c’est la taille qui compte.

Malgré une défense acharnée de la Garnison, le corps de défense des murs de l’Armée de Paradis, ce sera une débâcle totale. Le mur arrière est à son tour percé par l’irruption d’un Titan énigmatique et original qui semble doué de pensée : un Titan cuirassé dont le corps est recouvert de protections osseuses. Les populations fuient se réfugier à des centaines de kilomètres au centre du royaume, derrière le mur Rose. Les Titans envahissent la première enceinte et la situation de l’Humanité décline : la quantité de terres cultivables a été quasiment divisée par deux, et la population est parquée comme des réfugiés sur un territoire trop petit, contrainte d’investir d’obscures villes souterraines ou de camper là où elle le peut. Tandis qu’il combat le traumatisme de la disparition de sa mère, dévorée vivante par un Titan sous ses yeux et celle de son père dans des circonstances mystérieuses peu de temps auparavant, Eren s’enrôle avec ses amis dans l’Armée, où ils rencontrent de nombreux rescapés comme eux. Ils forment la 104e Brigade d’entraînement. C’est le début de leur aventure, et par voie de faits, de celle du spectateur.

Un sourire à hanter vos cauchemars.


Training Days

Eren, c’est le héros de shōnen traditionnel. Le loser magnifique qui doit se dépasser à chaque fois : c’est Naruto, Seiya, Goku… Celui qui gagne grâce au sacrifice et l’abnégation, à la volonté, à l’entraînement. Celui qui n’a pas de talent latent, mais doit conquérir les cœurs à la force des poignets ; jusqu’au moment où son ascendance cachée fait émerger un pouvoir insoupçonné. Sa sœur adoptive Mikasa, c’est tout l’inverse. C’est Mark Launders dans Olive et Tom. C’est Neji dans Naruto. C’est le personnage balèze de manière innée. Forte, rapide, intelligente. Toujours avec un temps d’avance. Armin enfin, c’est le cérébral. Le stratège. Celui qui fait marcher sa matière grise plus vite que tout le monde. Le schéma classique : Armin enfant qui se fait emmerder par des blaires. Eren qui vient l’aider, mais qui n’est pas à la hauteur et s’en prend plein la gueule. Et Mikasa qui sauve le bouzin. Ce trio complémentaire se retrouve donc par la force des choses enrôlé et découvre à la fois la rigueur militaire, mais aussi l’esprit de camaraderie et la vraie force et maîtrise de leurs aînés.

Mikasa, sœur de cœur d’Eren. Clairement, le ‘Numéro 10’.

Car la force du Bataillon d’Exploration, outre les qualités de planification avancée — et le charisme — du Major Erwin et le talent absolu au combat de son ombre, le Caporal Rivaille, c’est d’abord d’arriver à maîtriser le dispositif tridimensionnel mis au point par les ingénieurs du Royaume. Avant d’espérer intégrer le bataillon, encore faut-il en maîtriser les bases. Pour se battre efficacement contre les Titans, nos héros utilisent en série une panoplie d’armes et d’outils incroyables leur permettant de virevolter au milieu des colosses et de les mettre au tapis en leur sectionnant la nuque qui se révèle être leur seul point faible. Le combattant enfile un harnais doté de deux câbles, respectivement situés au niveau du bassin, à droite et à gauche. Ces câbles se terminent par des crochets solides, et en les lançant au gré des reliefs ou sur les membres mêmes des monstres, de se déplacer à grande vitesse grâce au système d’enroulement du dispositif.

Au fond, la silhouette inquiétante du mystérieux Titan Bestial.


Size does matter

Pour faire simple, ils lancent des câbles enrouleurs qui se plantent loin en hauteur et sont tractés à grande vitesse par la taille, produisant des ballets aériens à la fois bien stylés et efficaces. On soulignera là-dessus le travail incroyable du studio d’animation dans le rendu à l’image et le travail d’animation, tout bonnement enivrant avec une mise en scène d’une fluidité folle lors des assauts. Les combattants possèdent en parallèle des sortes de cartouches qui pendent à leur ceinture, cartouches qui s’avèrent être des fourreaux pour leurs lames. Chaque guerrier possède ainsi une poignée vierge qu’il vient enchâsser d’une lame au besoin. Grossièrement, ces armes ressemblent plus à des rasoirs qu’à des épées, affichant même des marques de cassures comme les lames de nos cutters. Comme la peau des titans se révèle être particulièrement solide, et que les lames s’émoussent à chaque utilisation, les membres du Bataillon en possèdent chacun une bonne dizaine au total.

La froideur et la hauteur de vue du Major Erwin.

Résultat : entre les lames comptées et le dispositif tridimensionnel qui nécessite des cartouches de gaz, les assauts sont chronométrés et ne peuvent pas s’éterniser sans risque. Se retrouver sans gaz au milieu des titans n’est en effet pas la meilleure des situations. Impossible de ne pas voir dans cette logique d’urgence un appel du pied à celle mise au point avec brio dans Evangelion avec la rupture du câble d’alimentation des EVA. Ce procédé a fait ses preuves et permet de cristalliser la tension lors des combats. En marge des techniques personnelles, le Bataillon possède aussi toute une série de stratégies de groupe, avec des formations à cheval et une vraie science des pistolets de détresse avec un code couleur très élaboré.

Mais passons sur tous ces détails purement formels déjà bien trop détaillés ici et très bien expliqués dans la série. En effet, régulièrement, le spectateur est mis face à une révélation qui prend la forme d’un point technique. Illustré tout au long de l’animé, au rythme d’un par épisode : c’est une sorte de panneau explicatif — une image fixe — présentée au spectateur. Sur un texte ou schéma, les créateurs décident de lever le voile ou d’expliquer un détail important de l’univers et du lore de l’animé. Tantôt politique, tantôt technique, on dirait un aparté, didascalie verbeuse qui démystifie et vulgarise un point essentiel de compréhension.


La grande bouffe

Rassurez-vous, je ne vous spoilerai pas plus le scénario de L’Attaque des Titans. La série est jalonnée de révélations de plus en plus folles et fait figure, à l’image de Game of Thrones, de porte-étendard de la série à ne pas se voir gâcher. Révéler des points clés d’Attack on Titan fait même figure de meme. Et pour cause. Les personnages sont nombreux et les morts — parfois choquantes — s’enchaînent au même rythme que le scénario produit des rebondissement à hauteur de Titans. Et tant mieux. Si la série a su se trouver un public certain qui va bien au-delà des fans d’animés, c’est aussi parce qu’elle possède cette identité forte et qu’elle aborde tant des thématiques millénaires que des réflexions sociales très modernes.

Le terrible Titan Cuirassé, indestructible.

Depuis l’aube de notre civilisation, les mythes anciens ne parlent que de ça. Être mangé. Vif. Sentir son corps se désagréger sous les crocs d’un prédateur. Peur du loup, du requin, du monstre. Du vampire qui nous suce le sang ou du loup-garou qui nous dévore les entrailles. Ne se rassure-t-on pas en se prétendant être au sommet de la chaîne alimentaire ? Dès l’Antiquité déjà, les légendes racontent comment Ouranos, puis Chronos son fils ont dévoré leurs enfants par peur qu’ils ne les remplacent. Aujourd’hui encore, le tableau de Saturne dévorant un de ses fils de Goya glace le sang des curieux depuis son exposition dans les couloirs du Prado à Madrid.

Les films d’horreur en ont fait leurs choux blancs — rouges ? — des Dents de la Mer à Peur Bleue, de Cannibal Holocaust au plus récent Grave, en passant par l’ensemble des films et séries de zombies, de 28 Jours plus tard à The Outsider ou The Walking Dead. Cette peur archaïque, quasiment reptilienne d’être mangé, sans doute héritée de nos plus lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs est magnifiquement réinterprétée ici. Aussi vrai que l’Homme est un loup pour l’Homme, les titans seuls, ne sont bien sûr pas le plus grand péril, et comme un Don Quichotte chargeant ses moulins à vents en croyant affronter des géants, nos héros découvrent vite qu’au sein des murs mêmes d’autres menaces sourdes se profilent.


À ton Étoile

Vous l’aurez compris, une simple bataille rangée et manichéenne aurait tôt fait de lasser son public. Et ça, l’auteur du manga Hajime Isayama, du haut de ses à peine 30 ans passés, l’a bien compris. Non content de nous éviter de camper sur les éternels héros adolescents caricaturaux — les personnages secondaires adultes revêtent de plus en plus d’importance au fil du récit —, l’auteur se permet de livrer un regard acerbe et plutôt mature sur des problématiques très actuelles. Mieux encore, il parvient à les mêler à son récit fantastique qui prend dès lors la forme d’une allégorie bien dodue pour qui voudrait bien lever un peu les yeux et éviter de se prendre les pieds dans le tapis du formel. Comme pour l’Heroic Fantasy qui ne revêt pas d’importance parce qu’elle parle de dragons, mais parce qu’elle raconte comment on affronte des dragons, L’Attaque des Titans réussit sa transformation et saute en fosbury bien découpé par-dessus l’obstacle, réunissant en un tout captivant le fond et la forme.

David contre Goliath, allégorie.

Au chapitre des sujets qu’on croise dans la série ? L’environnement, avec la diminution des espaces cultivables et la surpopulation ; la sociologie et la politique, avec la gestion des flux d’immigrés et de réfugiés ; la lutte des classes avec les oppositions entre les nantis au pouvoir et une population maintenue dans un semi obscurantisme ; la religion, avec un pamphlet sans concession autour de l’omerta et de l’endoctrinement… Des thématiques bien épaisses, toutes de la partie, et je vous épargne ici les conflits familiaux aux mœurs disons… particulières ; ou, bien plus tard dans la série, une réinterprétation des heures les plus sombres du siècles dernier. Celles à base de rafles, de bottes qui claquent et du traitement apocalyptique de certaines populations que ne renieraient pas même une série dystopique comme Years and Years.

Avec les traductions, on perd la symbolique : Rivaille en français, Livai en japonais, soit Levi. Levi Ackerman. Non, c’est pas anodin.


Quand l’appétit va tout va

Comme beaucoup au vu des audiences, je me suis pris au jeu de cette Attaque des Titans. Intrigué par le menu, ses amuse-bouches m’ont très vite mis en appétit. Ils ont pénétré mon imaginaire avec facilité, moi qui ai été biberonné à l’animation japonaise et aux mythes anciens. D’entrée, j’ai résonné avec les rêves de revanche d’Eren et consorts et apprécié le dressage : une animation fluide, dynamique, un trait sûr et très identifiable et une ambiance unique. Mais c’est en acceptant mon monstre intérieur et en assaillant les paradoxes qui m’habitent que j’ai pu dévorer le plat principal jusqu’au plus fin. J’ai découvert des subtilités de tons, des goûts différents, un mélange sucré-salé rehaussé par l’esquisse de nombreuses épices. Forte en goûts, et riche de somme de textures, j’ai su me délecter d’une bande son guerrière et épique, portée par des cœurs qui résonnent jusqu’en farcir et faire trembler les murs. J’ai fini jusqu’aux dernières miettes de chaque plats, même les plus brûlés ; chaque épisode jusqu’à plus soif. Mais ce n’est pas la mer à boire que de la savoir, car cerise sur le gâteau, je sais qu’on fait réchauffer les restes dans quelques mois et que se dessine pour bientôt une nouvelle saison. Il reste un monde à engloutir, et comme le disait Rabelais dans son Gargantua : “Le savoir hydrate et nourrit.


Crédits et images : Wit Studio, Production I.G, Netflix, Wakanim

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2 commentaires

EdwinV 11 mai 2020 - 19 h 16 min

Très bel article, à presque y regretter le fait que ce soit un amuse bouche à une analyse qui pourrait être plus profonde et détaillée !
Félicitations Menraw !

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Menraw 12 mai 2020 - 11 h 56 min

Hello ! Merci pour ton retour 🙂 En fait, d’autres me reprochent de faire trop long haha. Personnellement, je voulais surtout parler de la série, convaincre celles et ceux qui hésitent à foncer, la faire peut-être découvrir à d’autres en faisant attention à ne pas spoiler. Je pense que l’essentiel est là quand même, même s’il est suggéré, plus en creux, entre les lignes. Ravi en tous cas si l’article t’a plu !

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