Pokémon Let’s Go Pikachu et Evoli : la nostalgie sans fond

par OtaXou

Pokémon a longtemps été considéré comme une oeuvre générationnelle. Comme le décrivait si bien Awkward Zombie dans son comics, la mode des “monstres de poche” comme on ne les appelle plus a toujours été cyclique : tu les adores enfant, en a honte adolescent, et retourne dans le fanatisme une fois la peur du regard des autres passée.  Cependant, force est de constater qu’il s’agit d’une saga increvable pour laquelle l’âge de ses suivants n’est pas une donnée importante : il n’y a qu’à voir la folie qu’aura su conjurer Pokémon Go à sa sortie sur mobile durant l’été 2016, et qui est loin d’être passée.

Devant cela, et une Nintendo Switch demandant un temps de réflexion pour ses développeurs, le producteur Junichi Matsuda et Game Freak ont décidé de sortir Pokémon Let’s Go en 2018. Présenté comme un spin-off, le jeu se rapproche pourtant énormément des titres principaux… avec un twist : faire vivre la première aventure canonique Pokémon sous en œil nouveau, en prenant en considération tout ce que la licence a pu devenir depuis la sortie européenne des deux premières cartouches en 1996.

La culture Pokémon

Illustration de l’imaginaire d’un enfant des années 90

Si beaucoup aiment à l’ignorer, par mépris d’un genre historique du jeu vidéo, Pokémon a pour beaucoup de joueurs été leur premier contact avec le RPG à la sauce japonaise. “Les monstres sont mignons” ne suffit pas comme excuse pour les dizaines voire centaines d’heures de jeux accumulées à simplement faire monter en niveau ses bestioles favorites ; par chez nous, on appelle ça du leveling Micheline. Sale weeb.

Mais il faut dire que Pokémon n’a jamais été limité à cela. La série animée, utilisée comme moteur d’implantation du jeu en Europe, a bercé les esprits des jeunes joueurs, poussant les jeunes pousses au respect et à l’attachement envers les créatures envoyées vers une agonie bien soulignée par les horribles cris en .MIDI de l’époque. Pardon : ils s’évanouissent seulement, ne vous inquiétez pas.

Sapé comme jaja

Pokémon Jaune aura été le premier essai pour tenter de fusionner ce qui est vite devenu un phénomène cross-media qui s’est ensuite déployé sur bien des supports. Mais Pokémon n’est pas un jeu : c’est une culture à part entière. Ceux qui ne jouaient pas regardaient la série, ceux qui ne regardaient pas la série possédaient les peluches, ceux qui possédaient les peluches avaient les mêmes carences affectives que ceux qui jouaient aux jeux, et tout ce beau monde se retrouvait dans la cour pour ne parler que d’une chose : Pokémon. Voilà un point d’entente commun qui a franchi bien des barrières, faisant de la question “Qui est le meilleur entre Salamèche, Carapuce et Bulbizarre” un brise-glace d’une efficacité rare pour une première conversation Tinder. Les geeks ont gagné.

Sans devoir souligner le fait que rencontrer quelqu’un répondant “Bulbizarre” à cette question est plus que déconseillé, nous sommes tous unis par Pokémon… sauf peut-être ces gens ayant été transportés dans cet univers par le biais de Pokémon Go sur mobile, une plateforme qui touche tout le monde et personne à la fois. C’est ce qui a motivé la création de Pokémon Let’s Go.

Viens jouer dedans, il fait beau

Match équitable

La mission du spin-off mobile de Niantic Labs était de patcher Ingress avec une vraie licence nous faire explorer le monde réel à la recherche de nos Pokémon favoris. La mission de Pokémon Let’s Go est de nous faire revenir nous asseoir dans nos canapés à la recherche de nos Pokémon favoris… mais avec le même gameplay que la version mobile, pour ne pas décourager ceux qui auraient découvert la création de Satoshi Tajiri sur leur iPhone.

À ce titre donc, les Pokéball n’ont plus aucune valeur et les combats reviennent en arrière de quelques générations. La tension de faire tomber la barre du monstre à quelques pixels sans le tuer est remplacée par celle de faire comprendre à “ce foutu Joy-Con que je visais à droite et pas à gauche et que bordel de merde la balle est partie toute seule et rogntudju le cercle est trop petit et puis merde il a fui”. Sauvez votre santé mentale : jouez en mode portable en tout temps.

L’infirmière Joël

La boucle de gameplay simplifiée ne vient toutefois pas ternir le véritable plaisir nostalgique et non-coupable que l’on prend à revoir tous ces visages de notre enfance : Pierre, Ondine, l’infirmière Joël, la team Rocket, l’infirmière Joël, Blue (ou Régis pour les non-weeb), l’infirmière Joël, le professeur Chen… sans oublier bien sûr, l’infirmière Joël. Game Freak a vraiment su transformer “l’imaginaire Pokémon d’antan” pour en faire un jeu à part entière, qui devient ainsi une véritable madeleine de Proust pour quiconque a un tant soit peu connu cette époque.

Tout n’est pas parfait bien sûr. Si les modèles 3D des Pokémon sont bons, les animations d’attaque sont tout simplement ridicules pour un jeu de 2018 à l’exception… des attaques signatures des Pokémon justifiant deux versions : Pikachu et Evoli. Ceux-ci peuvent apprendre des attaques spécifiques à Let’s Go, permettant par exemple à Pikachu de lancer une attaque Eau à grand renfort de swag, ce qui vient surtout rendre le jeu beaucoup plus facile qu’il ne l’était. Si le défi se corse un peu en fin de jeu, le temps du leveling est bien fini. C’est un Pokémon tranquille, qui surfe habilement sur la nostalgie et offre une expérience complète et amusante sur des dizaines d’heures.

Où sont MES Pokémon dans tout ça ?

Cherchez l’intru

Et pourtant, il a un problème majeur. Une grande partie de la communication de Let’s Go a tourné autour de Pikachu ou Evoli, montrant le lien spécial que l’on peut entretenir avec l’un ou l’autre par le biais d’une interface permettant de les chouchouter, leur faire manger des fruits ou les recoiffer. De même, tous les Pokémon peuvent désormais nous suivre : voilà un rêve partagé par les joueurs depuis les premières images de Pokémon Jaune et son Pikachu obligatoire.

C’est là où le bât blesse. Par cette fonctionnalité limitée aux deux monstres de la jaquette, le développeur montre avoir compris un élément fondamental du succès de Pokémon, celui qui aura créé la “culture” Pokémon : l’attachement sentimental que l’on peut avoir envers ces amas de 0 et de 1 cachés dans les hautes herbes. Quoi de plus naturel alors que de prendre les deux Pokémon les plus communs et populaires pour en faire les têtes d’affiche ?

Notez l’habile jeu de mot

L’oubli est la notion de choix. Chaque cartouche de Pokémon a toujours été unique pour cette relation, mais aussi la manière dont chaque joueur se rapproche – pour diverses raisons – d’un monstre en particulier. Puis d’un autre. Et encore un autre, jusqu’à avoir 6 Pokémon que l’on a capturé, fait évoluer, entraîné, soigné, et qui partagent avec nous tant d’expériences virtuelles que l’on en vient à véritablement les aimer. Demandez à n’importe quel joueur de Pokémon de vous dire la raison de la présence de chacun des membres de son équipe, et vous aurez une heure de discussion devant vous.

Avec Pokémon Let’s Go, nos fidèles monstres deviennent une commodité comme une autre. On les capture en chaîne, les envoie se faire broyer en chaîne pour devenir des bonbons que l’on donne en chaîne à d’autres monstres, et ainsi de suite. La boucle de gameplay de Pokémon Let’s Go fait en sorte de nous détacher émotionnellement du Pokémon que l’on croise au profit de ce qu’il peut nous apporter : un bonbon, un emplacement de Pokédex, une chaîne en plus. Tout ça est loin de ce que nous a appris Sacha tout au long de ces années.

Conclusion

Pokémon Let’s Go est un spin-off, et il faut bien s’en rappeler. En tant que tel, le fait qu’il joue sur la nostalgie est parfait : il évite de décevoir, et sait parfaitement jouer sur la fibre affective que les joueurs ont développé avec la licence entière depuis si longtemps. En simplifiant son gameplay, il a également fait en sorte d’attirer une nouvelle génération qui se retrouvera pourtant avec les mêmes souvenirs émus que leurs aînés.

Mais tout n’est pas parfait, bien sûr. On passera sur le mode multijoueur ridicule et la connexion avec Pokémon Go pour se concentrer sur une chose : le fait que le jeu est un brouillon avant un véritable épisode canonique. Aussi, j’apprécie le trip nostalgique qu’il m’aura fait vivre qui était parfaitement dosé… mais je m’inquiète quelque peu de l’avenir de la boucle de gameplay Pokémon.

Je capture Fantominus le plus rapidement possible à chaque épisode pour plus de raisons que simplement retrouver un design qui me plaît. Ce Pokémon et moi avons une histoire qu’il s’agirait de respecter.

Le respect, illustré

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