GTA Vice City : les eighties dans la peau

Un an après un troisième épisode qui avait révolutionné le monde du jeu vidéo en proposant un vaste environnement ouvert entièrement en 3D, Rockstar Games livrait fin 2002 sur PS2 et en mai 2003 sur PC, le nouvel opus ultra attendu de sa saga devenue mythique, qui allait alors faire littéralement décoller la série : Grand Theft Auto: Vice City. En passant d’un vrai-faux New-York gris et contemporain à un Miami fictif du milieu des années 80, le studio des frères Houser ne s’est pas contenté de livrer au public un vulgaire more of the same. En lui offrant ce nouveau carcan toujours plus décomplexé, les New-Yorkais ont tout simplement écrit l’une des plus belles pages de notre histoire vidéoludique.

Quand on me demande quel est mon GTA préféré (soit au moins une fois tous les 8 ans et demi), aucune hésitation n’est possible : Vice City. Alors certes, d’aucuns pourraient pointer du doigt un jugement biaisé par le fait que je n’ai touché ni au IV ni au V et que je n’ai jamais réussi à trouver la patience pour terminer San Andreas (foutu permis avion). Mais vous savez quoi ? Même si ça avait été le cas, cela n’aurait rien changé. On n’efface pas comme ça toutes ces centaines d’heures passées devant son PC en pleine adolescence.

Puisqu’au-delà du gameplay, jamais transcendant de toute façon chez Rockstar, de l’histoire, du bac à sable toujours plus immense proposé au fil des épisodes, Vice City est bien trop important pour moi et déborde du simple cadre de l’écran à travers lequel il a été pensé. Je rentre la tête la première dans son univers, après un superbe plongeon dans la piscine de ma villa en bord de mer, reflétant elle-même un coucher de soleil aux mille nuances d’orange et de rose.

You take my self control

Vous ferai-je ici l’insulte de vous rappeler le pitch de départ ? N’en déplaise à Familles de France, tout le monde ou presque a joué au moins une fois à GTA Vice City dans sa prime jeunesse (bande de délinquants juvéniles), mais près de 18 ans après sa sortie (aïe le coup de vieux), votre mémoire n’est peut-être plus tout à fait ce qu’elle était. Le joueur incarne Tommy Vercetti, homme de main d’une famille mafieuse de Liberty City (le “New York” de GTA III), tout juste sorti de quinze ans passés derrière les barreaux. Il est aussitôt envoyé à Vice City, réinterprétation façon Rockstar du Miami des années 1980, pour superviser un deal avec une famille locale. Deal qui, vous vous en doutez, va évidemment mal tourner.

Dépossédé de l’argent de la transaction et de la cocaïne comprise dans le marché, Tommy va tout faire pour régler
ses comptes, et pourquoi pas en passant, devenir le new boss in town. Un scénario en forme d’aspiration à l’ascension sociale convenu, servant surtout de prétexte au studio new-yorkais pour égrener une liste de références longues comme le bras à la pop culture des eighties. Rien que pour toutes celles à côté desquelles on passe complètement quand on est un pré-adolescent de 11 ans, GTA Vice City est un titre qui mérite d’être redécouvert. Pour se rendre compte du temps qui passe, mais aussi et surtout que l’on a grandi avec ces mêmes œuvres chevillées encore au cœur et au corps.

Say hello to my little friend

Parmi celles-ci, la plus importante est aussi la plus évidente : le Scarface de 1983. C’est bien simple, sans ce remake d’un grand classique des années 30, pas de GTA Vice City. Les gars de chez Rockstar ont parfaitement potassé leur petit Tony Montana illustré et ça se sent. Tommy Vercetti (doublé par le grand Ray Liotta, figure de proue des Affranchis, entre autres) fait immanquablement penser au personnage incarné par Al Pacino, pour sa personnalité comme pour son histoire. D’une des toutes premières missions où l’on nous envoie régler son compte à un truand du coin à grand coups de tronçonneuse jusqu’au manoir de Ricardo Diaz, baron de la drogue local, tout respire l’ode à la fresque kitsch de Brian de Palma.

Ne manque plus que l’immense statue surmontée du mythique “The World is Yours” dans l’entrée et une montagne de cocaïne sur le bureau pour parfaire le tableau. On pourrait s’essayer au jeu des comparaisons pendant des heures en évoquant par exemple Ken Rosenberg, en tous points similaire à David Kleinfeld, avocat de Carlito Brigante (Al Pacino, encore lui) et interprété par Sean Penn dans le Carlito’s Way (L’impasse en VF) du même De Palma.

Video killed the radio star

Mais refermons ici cette mise en bouche cinématographique pour revenir au jeu. Si le charme opère aussi bien dans Vice City, et continue de faire effet une fois l’écran éteint, c’est grâce son incomparable ambiance eighties (le jeu se passe en 1986). Pour s’en rendre compte, mieux encore qu’en jetant un œil aux néons colorés old school qui illuminent la ville la nuit ou aux voitures de sport vintage, il suffit de rentrer dans n’importe quel véhicule et de se laisser porter par le son de la radio. Ou plutôt des radios, devenues au fil du temps au moins aussi célèbres que le jeu et que l’on se plaît à relancer de temps en temps sur YouTube, avec toujours une petite préférence pour Flash FM et Fever 105.

Michael Jackson, The Buggles, Laura Brannigan, Kool & the Gang, Kim Wilde, Tears for Fears, Toto, Blondie mais aussi Ozzy Osbourne, Megadeth, Judas Priest, Slayer ou encore Iron Maiden : la liste serait trop longue mais sachez qu’à l’époque, rien ne valait mieux pour frimer que le coffret compilation sept CDs (oui, sept). Se cantonner aux seules chansons serait cependant une erreur, tant les publicités, les émissions de talk-show et même les jingles des radios sont tordants, grinçants d’humour noir, d’auto-dérision et de stupidité. On ne cesse d’en découvrir de nouveaux, à tel point que l’on se surprend régulièrement à faire un tour de pâté de maison supplémentaire pour aller au bout du morceau et laisser cette musique bercer nos précieux tympans.

And the beat goes on

Mais parfois il faut savoir s’arrêter à temps, descendre de voiture et entrer dans le vif du sujet. Et ça Vice City l’a bien compris, avec un certain équilibre dans sa démesure. Tout d’abord, le jeu n’est pas excessivement long. Comptez une vingtaine d’heures pour en voir le bout, même en effectuant la totalité des missions. Bien entendu, comme dans tout bon GTA qui se respecte, on peut également passer des journées à ne rien faire ou presque, à se balader sur terre, mer ou dans les airs, cette épisode marquant la première apparition jouable du fort pratique hélicoptère.

Pour les complétistes, les occupations ne manquent pas, que l’on souhaite partir à la recherche des 100 paquets de drogue — très bien — cachés sur toute la map, tester toutes genres de cabrioles véhiculées ou simplement mettre le souk en ville à ses risques et périls, sans aucun autre objectif que de voir le monde brûler. Malgré tout, passé au spectre des open world à la Ubisoft, des Witcher 3 et autres Ghost of Tsushima, le monde ouvert de GTA Vice City peut sembler bien pauvre. Que cela n’entache en rien ces après-midis entre potes à faire des codes d’armes pour tyranniser le chaland en bord de mer avant de finir troué de balles par la police municipale, l’armée, le SWAT et le FBI réunis. On n’avait pas besoin de Battle Royale pour s’amuser à l’époque.

More than this

GTA Vice City 05

La juste map.

La carte est quant à elle de taille “maîtrisable”. Elle restera sans doute trop étriquée pour les aficionados de San Andreas, qui ne trouveront ici aucune prairie ni contrée forestière à se mettre sous le tracteur, mais finalement aucune importance. Si la liste des bâtiments dans lesquels il est possible de rentrer se limite peu ou prou aux planques achetées à la sueur de notre front, les environnements offrent suffisamment de détails et de ruelles étroites à arpenter en tous sens pour que l’on se sente d’attaque à partir les explorer sans se sentir découragé devant l’immensité de la tâche. Car oui, en design comme dans le jeu vidéo, parfois, less is more.

Peu importe qu’on ne nous en mette pas plein la vue à coups de mise en scène qui tabasse et de map de la superficie du Texas. GTA Vice City n’a pas besoin de ça pour nous immerger dans son monde et nous faire ressentir la véritable montée en puissance pourtant vue et revue du petit caïd de bas étage, enfoncé dans la mouise jusqu’au cou et qui finit par devenir le maître incontesté de la pègre. Cette ville devient rapidement la nôtre, au sens propre comme au figuré : on se l’approprie, on apprend son tracé sans s’en rendre compte, sans garder les yeux fixés sur la mini-map, mais au contraire en les gardant grands ouverts derrière nos lunettes de soleil fumées, le vent dans les cheveux gominés.

Owner of a lonely heart

Cette découverte, elle se mérite. Car contrairement à son prédécesseur qui offrait presque gracieusement au joueur 150 000 $ au bout de deux petites heures de jeu, Vice City ne fait pas de cadeau. Les premières missions rapportent peu et la mort peut se montrer vite punitive. Attention à ne pas mourir ou se retrouver au poste trop souvent (pro tip : pensez à sauvegarder avant chaque mission) sous peine de se voir confisquer son arsenal si durement et chèrement acquis. Il incombe donc au joueur de connaître chaque recoin de la map, pour se procurer à moindre frais le gilet pare-balles ou le pistolet mitrailleur qui fera la différence entre une petite frappe morte et un gros caïd vivant.

Il faut véritablement attendre — attention spoiler, lol — de tuer Diaz et prendre possession de sa maison pour se retrouver financièrement à l’abri, et n’avoir plus à acheter aucune arme, ou presque. La mission de sauvetage de Lance, juste avant, joue ainsi le rôle de véritable test grandeur nature, mettant à profit à la fois votre skill de franc-tireur et de conducteur hors-pair. C’est également à partir de là que Vice City prend sa pleine mesure, la ville s’ouvrant en totalité avec la possibilité d’acquérir de nouvelles propriétés, qui génèrent une rentrée d’argent régulière une fois leurs missions dédiées remplies.

Encore une fois, le concept est tout ce qu’il y a de plus basique, mais fonctionne admirablement bien. On prend à cœur son rôle de patron des taxis Kaufman, soucieux d’asseoir son hégémonie sur la ville. On erre des heures en ville afin de trouver et ramener un à un les bons modèles de voiture à la concession Sunshine Autos… Le tout avec le sourire, sans aucun signe d’ennui et bercé par une bande-son toujours aussi parfaite. D’ailleurs, la bande-son, je vous en ai parlé de la bande-son ?

Last night a D.J. saved my life

Car si GTA Vice City peut se montrer frustrant, voire carrément énervant (mention spéciale aux missions en hélicoptères / avions télécommandés, codées avec les pieds un soir de trop plein de tequila et inintéressantes au possible), il n’est absolument jamais ennuyeux ou rébarbatif. Les différentes tâches proposées, même si elles se soldent le plus souvent par la mise hors d’état de nuire sanglante et brutale d’un ou plusieurs individus, sont agréablement variées et frisent parfois allègrement avec le grand n’importe quoi. La difficulté est néanmoins étrangement calibrée et il arrive de buter cinq à dix fois sur une même mission quand celle d’après se fait sans accroc notoire.

Au final, on a envie de tout pardonner à GTA Vice City. Son IA au ras des pâquerettes qui dispose de deux seules attitudes : rester figée sur place à balancer des pruneaux avec une précision digne d’un Vassili Zaïtsev des temps modernes, ou nous foncer dessus bêtement, façon chair à canon. Sa maniabilité déroutante et approximative sur certains véhicules (motos et avions en tête). Ses problèmes de clipping hallucinants — limitations techniques de l’époque oblige — qui font disparaître instantanément des véhicules dès que le personnage tourne la tête ou encore ses facilités de game design qui cassent quelque peu l’immersion. Un tour par le Pay ‘n’ Spray du coin ou la fin d’une mission entraînent ainsi la disparition systématique de toutes les étoiles de recherche et ce, même si le pays entier est en train de vous tomber dessus. On sous-estime trop la puissance d’un bon coup de peinture de nos jours.

Keep on loving you

GTA Vice City 24

Sonny, le Don de la famille Forelli et ce motherfuc*** backstabber Lance Vance.

GTA Vice City fait partie de ces jeux increvables, exactement comme les classiques du cinéma et de la musique dans lesquels il pioche allègrement. Ce jeu est de ceux que l’on saigne des heures et des heures sans vergogne et sur lesquels on retourne pourtant avec plaisir, même des années après. Son ambiance eighties unique grâce à un environnement sonore et visuel aux petits oignons contribuent à le rendre immortel pour les siècles des siècles, amen. S’il ne réinvente rien niveau gameplay, reproduisant quasi à l’identique la formule de GTA III en y ajoutant des motos et des hélicoptères, il se montre suffisamment varié et complet pour captiver sans jamais ennuyer durant la vingtaine d’heures que dure son aventure principale.

Une œuvre intemporelle bourrée de références et de clins d’œil, devenue au fil du temps la matrice de toute production Rockstar par son ton caustique et parodique, toujours prête à tirer à boulets rouges sur cette Amérique bas du front que l’on adore détester. Vous pouvez bien avancer sa difficulté mal dosée, son IA en mousse et certaines de ses missions quasi-injouables, tous ces défauts bien réels ne parviendront jamais à altérer la qualité de ce qui reste et restera à jamais comme une leçon d’écriture et de design vidéoludique. Un bijou taillé avec soin, dégrossi avec passion pour en retirer tout le superflu et le transformer en authentique chef d’œuvre. Welcome to Vice City!

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