Granblue Fantasy Versus : une leçon d’accessibilité

Le secteur des jeux de combat peut être perçu comme totalement fermé. Il faut dire qu’au milieu des SoulCalibur, Tekken, Street Fighter, King of Fighters et autres grandes licences de ce monde, il est difficile d’imaginer que de nouvelles licences puissent trouver leur place. Et lorsqu’un nouveau jeu de combat est annoncé, on a surtout tendance à voir ce qu’on appelle communément des “Battle arena“, ces jeux 3D type Naruto Ultimate ou Jump Force qui sont souvent… une piètre excuse pour faire des sous sur le dos de nos personnages préférés.

Pourtant, certains arrivent encore à se creuser une petite place. Dans le monde des développeurs japonais, des petits indépendants ont réussi à se faire un nom. On pense ainsi au meilleur exemple, Undernight Inbirth par French Bread, mais aussi à Arcana Heart d’EXAMU.  Et puis il y a… Arc System Works. Le développeur, qui a créé la série Guilty Gear, ne fait que grimper petit à petit sur la scène des jeux de combat pour en devenir un porte étendard. Il faut dire qu’il a réussi avec Xrd, le troisième épisode canonique de Guilty Gear, quelque chose que tous les autres développeurs japonais n’avaient jusque là pas réussi : convertir presque à la perfection le design anime et le gameplay 2D dans un moteur 3D. Ce savoir-faire l’a conduit à devenir un partenaire immanquable qui aujourd’hui signe de nombreuses adaptations de jeux de combat. La dernière en date ? Granblue Fantasy Versus. Et une nouvelle fois, les orfèvres de la mandale kawaï ont réussi leur coup de main de maître.

Elle est à qui cette rétine décollée ?

Abordons d’abord ce qui saute aux yeux, naturellement : les graphismes. Comme dit dans l’introduction, le moteur créé par Arc System Works pour Guilty Gear Xrd a conquis bien des productions japonaises, au point que même un puissant acteur comme Bandai Namco s’est tourné vers le petit artisan. Lorsque Cygames a choisi de développer l’univers de Granblue Fantasy, il a donc choisi de faire appel à Arc System Works pour l’épauler. De ce fait, le moteur que l’on retrouve ici n’est autre qu’une nouvelle évolution du bébé d’ArcSys, basé sur Unreal Engine 4. Et comme toujours, il est d’une beauté qu’on aurait presque du mal à croire véridique avant de voir le jeu tourner.

Pour les explications techniques précises, je vous invite à regarder l’excellente vidéo de New Frame Plus ci-dessus. Pour le cours express, sachez que le développeur a traduit toutes les règles de l’animation 2D dans son moteur 3D pour réussir à produire un tel résultat, jusqu’aux lumières et ombres totalement irréelles du médium qui en font sa force. C’est pour cela que l’on peut parler de travail d’orfèvre : la minutie et l’attention aux détails sont absolument impeccables dans le moindre aspect, ce qui permet de tromper notre perception et nos attentes.

Sur Granblue Fantasy Versus, on retrouve absolument tout ce travail… et plus encore. Évolution du moteur ou attention supplémentaire portée par l’équipe au développement, difficile de l’établir, mais reste une évidence : le jeu est magnifique. Plus porté vers des teintes pâles et des animations plus directes, franches, l’univers Granblue Fantasy respire librement dans le moteur d’ArcSys et les combats sont admirablement mis en scène. On ne se lasse pas de le dire année après année : chaque fois que l’on croit avoir atteint le bout de ce que peut proposer la méthode du développeur, elle revient nous montrer qu’elle n’a toujours pas atteint sa forme finale. Quelle virtuosité !

Wanna Smash ?

Mais qu’est-ce que c’est, au fait, Granblue ? Dans le gameplay, c’est assez simple : c’est un jeu mobile. Et cela se voit, même dans Granblue Fantasy Versus. Mais ce qui pourrait être un désavantage a été transformé par le combo Cygames/Arc System Works en une force. Le choix le plus intéressant qu’a fait l’équipe, lorsque l’on joue en versus traditionnel comme dans le mode histoire, est d’avoir mis tous les coups spéciaux… sur une seule touche. R1, précisément. Quelque part comme dans un Smash Bros, R1 + une direction va varier les coups que l’on fait. Ainsi, par exemple, R1 sans toucher à rien va faire une boule, R1 + avant va faire un dragon, R1 + arrière une parade, R1 + bas un tatsumaki etc. Et là où la dimension mobile se fait ressentir est que ces coups vont être sur des timers. Ainsi, lorsque vous utilisez un coup, il vous faudra attendre qu’il se recharge avant de le réutiliser.

Couplez à cela le système de combo, là aussi très simple : il vous suffit de bourrer une touche. Vous voulez démarrer un combo avec le coup léger ? Appuyez trois fois sur coups léger. Avec le moyen ? De même. Le lourd ? De même. Au bout, quoi qu’il arrive, vous ne serez pas en danger puisque le combo automatique est complètement safe en garde : vous ne pourrez pas être puni. Ce qui pourrait apparaître comme une simplification à l’extrême se révèle en vérité être une aiguille de gameplay poussée à l’extrême sur le placement de son personnage. Dans Granblue Fantasy Versus, on cherche à faire ses combos, oui, mais le meilleur moyen pour cela est encore de punir son adversaire en utilisant le bon coup de départ au bon moment. On viendra donc aussi bien presser la garde de l’adversaire qu’attendre qu’il tente de nous agripper au loin, punir avec le bon coup normal (léger/moyen/lourd), et continuer le combo en martelant le même bouton pour finir sur un coup spécial en une touche.

La touche Arc System Works ne s’oublie pas pour autant. Un dernier coup, le plus important, est dédié à une capacité spéciale de votre personnage qui va lui donner toute son originalité. Comme dans un bon Guilty Gear, tous les combattants sont ainsi uniques en leur genre. Narmaya va changer de sets de coups spéciaux en sortant ou enfournant son katana, quand Soriz gonflera ses pectoraux pour absorber une attaque et la contrer. Certains remplissent des jetons de puissance, d’autres chargent une capacité, mais tous ont accès à de nouvelles possibilités en l’utilisant. Autre élément pour apporter de la structure aux combos : les coups à rebond sur les murs et autres gardes aériennes sont également de la partie. Dans les faits, la baston qui pourrait paraître basique d’entrée de jeu devient alors bien plus complexe, mais aussi plus riche. La rythmique d’un match de Granblue Fantasy Versus n’est d’ailleurs pas sans rappeler des jeux plus anciens, comme un Street Fighter 2X auquel on aurait rajouté des traits d’anime fighter.

Creuser Granblue Fantasy Versus est extrêmement naturel et toujours plaisant. On commence avec des combos simples, que l’on vient terminer sur un coup spécial. Et puis on creuse son personnage, ses spécificités. On comprend le jeu de distance, on s’adapte à son adversaire. Les combos viennent naturellement, alors on commence à les exécuter avec de vrais quarts de cercle, ce qui permet de recharger plus rapidement ses coups. Le langage naturel des jeux de baston s’apprend en pratiquant pour les néophytes, et vient immédiatement pour les connaisseurs. Et comme les personnages adverses sont tous très différents, on se retrouve rarement à exécuter toujours le même plan et toujours à devoir s’adapter. C’est d’ailleurs par cette adaptation qu’on saisit la subtilité de la garde dans Granblue Fantasy Versus, qui est sur un bouton et permet également l’esquive sur place ou vers l’avant. Alors on se met à lire plus avant son adversaire, esquiver son coup pour placer son combo, et une telle victoire devient une jouissance toute personnelle ; le mind game dans sa plus pure forme.

Hélas, on retrouve aussi en même temps le principal défaut des jeux Arc System Works : son netcode, qu’on qualifiera de passable au mieux. On espère qu’avec l’annonce de l’intégration d’un rollback netcode sur Guilty Gear Strive, Granblue Fantasy Versus pourrait également en profiter par mise à jour… même si on en doute fortement.

C’est l’histoire du mal contre les gentils

Qui dit jeu mobile ne dit pas nécessairement histoire peu développée. Pour autant, difficile d’en juger puisque le Granblue Fantasy originel est… plus ou moins exclusif au territoire asiatique. À ma connaissance, il n’est même pas accessible aux États-Unis. Pourtant, Granblue Fantasy Versus profite lui d’une traduction européenne complète (français compris donc) qui se permet d’ailleurs de référencer quelques termes du Ken Bogard national. Autant dire que le bébé a été confié à un connaisseur et ça fait plaisir, même si je ne comprends toujours pas pourquoi certains noms changent en VF — notamment Narmaya qui devient Narmeya… Gné ? Toujours est-il que pour son scénario, on est quelque part obligé de prendre le bousin sur pièce, alors qu’il est fondamentalement créé pour étendre l’univers original.

Forcément… l’histoire ne casse pas des briques. Les — trop rares — custscenes sont joliment animées, le reste est en simili sprites et box de dialogues, et le gimmick est que les persos du jeu ont été possédés et qu’il faut leur mettre une bonne mandale pour les réveiller afin d’aller botter le cul du grand méchant final. Pourquoi pas. Son principal problème est finalement de se baser sur le fait que les gens connaissent l’univers… ce qui n’est pas notre cas, à nous autres européens. J’ai ouï dire qu’un animé de plutôt bonne facture était disponible sur internet, mais là encore pas par des voies légales… On peut donc estimer que Granblue est totalement absent de la pop culture française. Aussi, on qualifiera le scénario de “serviable” : je n’ai pas passé un mauvais moment à le suivre, mais n’était pas non plus au bord de mon siège à attendre de connaître son dénouement.

Par contre, le mode RPG est très particulier dans son gameplay. Au début, il prend la forme d’un tutoriel propre pour bien comprendre les bases du gameplay — ce qui s’avère très utile une fois dans le mode versus — il devient progressivement un beat’em all plutôt propre. Mais plus que tout, ce sont ses combats de boss qui sont impressionnants. À phases multiples, véritables odes aux Metal Slug et consorts d’antan, ils sont également jouables en coopération en ligne. Pour les joueurs habitués au jeu mobile, la compréhension du système est transparente : remplir les missions fait gagner des ressources et des sorts spéciaux, que l’on alloue à son personnage pour le rendre plus fort, et exécuter les missions plus difficiles permet de débloquer du matériel plus puissant. Ainsi, malgré le changement drastique de gameplay, la grammaire mobile de Granblue est respectée ce qui permet aux nouveaux arrivants de se sentir à la maison.

C’est là pour moi l’idée quelque peu novatrice et vraiment habile de Fantasy Versus. Difficile de réellement l’établir sans jouer au jeu d’origine, mais il semble vraiment tenir sur ses pattes en tant qu’expérience solo ou coop pour un joueur qui n’a connu/ne veut connaître que le jeu mobile. Bonus non négligeable : pour attirer ce dernier, jouer à Granblue Fantasy Versus débloque des items dans le titre original. Et double bonus : bien doser le mode histoire/RPG permet de débloquer jusqu’à 7 armes différentes par personnage, ce qui pousse à toujours plus de personnalisations. Sans même vouloir trop creuser cet aspect, qui n’est franchement pas ma tasse de thé, j’ai pu trouver aisément une couleur et une arme allant parfaitement à mon perso de cœur. Il y a donc un vrai sens de progression et de gain en jouant au mode RPG, d’autant que le mode difficile l’est vraiment et pousse à appeler ses potes pour vaincre un boss coriace.

Le métronome de la baston

Cygames est arrivé sur le marché de la baston avec Granblue Fantasy Versus, et on n’attendait pas grand-chose de lui au premier abord. “Encore une adaptation rapide d’une licence à succès pour faire des sous” aurait pu être la première pensée de quiconque en voyant le projet… jusqu’à lire le nom Arc System Works rattaché. Mais le développeur a su profiter du talent du développeur en prime de son moteur pour nous livrer aujourd’hui l’un des jeux de baston les plus accessibles qui existe, sans pour autant sacrifier son gameplay. Si vous aimez les jeux de combat dans lesquels la science du placement est primordial, ou que vous souhaitez vous essayer aux vertus des jeux de combat 2D, je ne peux que recommander plus que chaudement Granblue Fantasy Versus : c’est une excellente porte d’entrée vers tout un genre pouvant paraître extrêmement difficile à comprendre pour les novices.

En composant cette partition toute en nuance, Cygames réussit à faire jouer de concert deux voix que tout oppose pour créer une sérénade envoûtante qui s’offre autant aux mélomanes qu’aux phonophobes. Voilà une mélodie dont beaucoup devraient suivre le rythme à l’avenir.

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