L’Enfance du Pop : The Legend of Zelda A Link to the Past

Revenir sur Zelda 3 en 2021, c’est se rendre compte que rarement un titre n’aura été aussi bien porté. A Link to the Past, sorti sur Super Nintendo en 1992, propose un jeu de mot à double sens : son héros, sobrement baptisé Link, fait le lien avec le héros de la légende (de Zelda), et s’ancre dans le passé d’une chronologie discutée mais qui fait aujourd’hui consensus. Il ne manquait plus qu’à rajouter une corde à cet arc. Un écho de mon propre passé.

Master Sword, Triforce, montagnes, lacs et forêts… Tout est déjà là

Past Time Lover

On se souvient surtout des premières fois. Mais comme pour Final Fantasy VI, quand sa première fois entre en résonance avec une vraie proposition originale et intrinsèquement bonne qui donne un vrai élan à une série, on se dit que les planètes s’alignent. Que la Fée Marraine est passée par là. J’ai d’abord joué sur micro-ordinateur — les PC n’existaient pas encore — et sur console Atari. Grâce notamment à un grand frère de 10 ans mon aîné déjà bien versé dans les nouvelles technologies et bidules high-tech.

Quelques pixels de plus et Link hérite de mimiques et animations qui forgent son caractère

Nous sommes au début des années 1990. J’ai alors pas loin d’une dizaine d’années. Mes mercredis après-midi s’articulent entre un entraînement de foot où je suis loin de briller et l’attente chaque semaine, et comme tous les enfants de ma génération, d’un nouvel épisode des Chevaliers du Zodiaque. En cette belle fin d’après-midi ensoleillée, je m’attardais chez un ami qui m’avait proposé une session de training additionnelle en tête-à-tête. Lui, motivé pour que je quitte enfin le sempiternel banc de touche où j’avais l’habitude de passer mes samedis de matchs ; moi plus par la perspective de mettre la main sur un trésor qui trônait alors dans le salon familial et dont il nous avait vanté à tous les prouesses à la récré… Une console Nintendo.

Visibles dès le début mais souvent accessibles que bien plus tard, les secrets sont nombreux

Après quelques échanges balle au pied, vint (enfin) l’heure du goûter. L’occasion de déchausser les crampons et entre deux Granolas, de tester l’un des nombreux titres que mon pote avait la chance d’avoir. Punch-Out, Mario, Duck Hunt… Tous les classiques de la console étaient là, réunis. Parmi eux, une cartouche se démarquait du lot. Une certaine cartouche dorée, The Legend of Zelda. Quelque chose a éclaté dans mon esprit d’enfant. La possibilité d’un monde. L’aventure. L’infini. Fini LEGO, puzzles ou Playmobil. Ma lettre au Père-Noël afficherait 3 lettres capitales : NES ou Nintendo Entertainment System.

Ode to my family

Grâce une fois de plus à l’entremise d’un grand-frère débrouillard et plein de ressources, je fus comblé au Noël suivant. D’occasion certes, mais rehaussée par pas moins d’une dizaine de titres parmi les meilleurs de la machine, je fus l’heureux possesseur de ma propre Nintendo. Tortues Ninja, Life Force, Probotector, Mario 2, 3, Megaman 2, Double Dragon 2… De quoi voir venir le printemps ! Seule ombre au tableau, pas de Zelda. Je ne saurais dire aujourd’hui pourquoi nous ne nous sommes jamais prêté de jeux entre nous à l’époque avec mon pote. Mais, comme pour Castlevania, Dragon Ball ou World Cup, je ne réussis jamais à lancer ma propre partie sur Zelda ou Adventure of Link, le second épisode, et fut à jamais contraint d’y jouer par à-coups, chez des amis.

Les jumeaux bûcherons, deux habitants typiques du village Cocorico

À peine quelques mois plus tard, coup de tonnerre. Mon cousin et moi découvrons par le biais d’un magazine de jeux vidéo que notre chère NES est d’ores et déjà dépassée. Une Super Nintendo est annoncée. Deux fois plus puissante. Déjà attendue par le monde entier. Et déjà accompagnée d’un nouveau Mario et d’un nouveau Zelda. Un Zelda 3 cœur de cet article qui allait être synonyme d’épiphanie pour moi… Revendant dans l’année qui suivit la NES et ses jeux dans un magasin spécialisé, je parvenais à réunir à même pas 12 ans les 1290 francs nécessaires à l’achat d’une Super NES. Je comptais les jours. Le temps filait trop lentement. Puis tout s’est accéléré. Les premières machines débarquaient alors en bornes jouables dans les meilleurs centres commerciaux.

Printemps 1992. Je mets la main sur la console. Rentrée 1992, sortie de Zelda 3. Je ne savais pas alors que le jeu forgerait, en plus de ses qualité propres, des amitiés intemporelles qui vivent encore, presque 30 ans plus tard. Pour fêter les 35 ans de la saga Zelda, plus excitant qu’un remake HD du plus mauvais épisode de la série, je vous convie donc, après cette longue introduction, à découvrir ou redécouvrir ce fameux 3e volet, tel qu’il se découvrait en son temps-là. Une époque où le pixel était roi, où les nouveautés pointaient leurs boîtes — et leurs notices — au compte-goutte, tandis que le marché de l’occasion et l’entraide entre potes faisaient loi.

The Wanderer

Si on avait déjà goûté à l’aventure sur console, jamais elle ne portait mieux ses atours que lorsque le tintement des triangles de la Triforce jouaient leur partition sur l’écran-titre de Zelda 3. On venait de quitter les 8-bits pour entrer de plain-pied dans l’âge d’or du jeu vidéo. La guerre des 16-bits débutait. On ne savait pas alors que c’était le chant du cygne pour les sprites et la 2D et que cette génération serait la dernière avant la 3D et le CD-Rom.  Délaissant le scrolling latéral du deuxième volet, ce troisième épisode eut la bonne idée de reprendre la copie de son aîné, The Legend of Zelda sorti quelques 6 ans auparavant sur NES, avec sa vue de dessus caractéristique. Il en transcendera chaque élément, offrant à la série la plupart de ses mécaniques signatures.

Juste après le prologue, vous débarquez enfin sur la plaine d’Hyrule

Si Zelda premier du nom choisissait de vous abandonner dès le lancement du jeu après un laconique “C’est dangereux d’avancer seul. Prends ceci.” devenu iconique, A Link to the Past joue la carte d’un peu plus de scénarisation. Pour les têtes blondes que nous étions, qui n’avaient pas fini les premiers volets pour la plupart d’entre nous, ce Zelda était même la suite logique. Naïfs que nous étions… L’histoire débute par un prologue. Le monde d’Hyrule est désormais sous la coupe d’un sorcier maléfique qui compte réveiller une entité malfaisante du passé, un certain Ganon…

La fameuse Épée de la Légende n’est pas la dernière épée du jeu…

Going up the Country

Pendant une sombre nuit d’orage, Link est réveillé par le message télépathique de la Princesse Zelda qui l’appelle à l’aide. Notre héros surprend son oncle tandis que ce dernier part pour une mystérieuse destination. Vous voilà seul, avec pour seule compagne qu’une vieille lanterne. C’est le début de votre aventure. En quelques minutes, Zelda 3 créait un sentiment d’immensité. Il le faisait en précipitant une menace sourde et séculaire dans le quotidien supposé champêtre et bucolique de Link, et en le coupant de ses repères familiaux.

Même s’il sont bien différent aujourd’hui, mon Link et ma Zelda auront toujours cette tronche

Il en fallait peu alors. Pour toute une génération nourrie à Willow, Highlander, à l’Histoire sans fin ou à Star Wars, combler le hors-champ par des perspectives enchanteresses et de grands espaces emplis de magie était presque commun. Si Zelda 1 proposait une aventure cryptique presque héritée des Dungeon Crawlers made in Atari, ce nouvel épisode vous conviait dans un monde enchanteur et cohérent. Au nord, une chaîne de montagnes infranchissables. Au sud un désert d’un côté et un immense lac de l’autre, à l’ouest une forêt embrumée et un village paisible et à l’est, les ruines d’une civilisation que le temps même à oublié. Au centre enfin, le château royal où réside le roi et sa fille, la princesse Zelda. Un monde vaste. Chargé de mystères et de dangers. Mais un monde inaccessible aussi, car la route pour franchir certains obstacles reste bien souvent obstruée. Pont de singe écroulé, rocher géant tombé là, précipice abyssal ou monstres sauvages, comme autant de remparts à votre exploration.

Le vrai World Boss. Ce n’est pas Ganon mais les poules bien sûr

Oh Baby, Baby, it’s a Wild World (oui mais deux fois)

Zelda 3 introduit, dans la lignée de son scénario et par voie de fait, de nombreux échanges textuels. Comme dans Zelda 2, il y aura cette fois encore des habitants dans Hyrule ; et tous ou presque possèdent leurs lignes de dialogues, fournissant malgré eux de précieux indices sur divers trésors à découvrir ou mécanismes à débloquer. Dès le début de l’aventure, vous parviendrez à secourir la Princesse. Ce n’était cette fois-ci que le prologue (même si elle sera à nouveau kidnappée plus tard dans l’aventure…) Aussitôt retrouvée, l’histoire vous la fait abandonner à la garde du prêtre du village. En effet, pour briser le sceau magique du sorcier Agahnim, il va vous falloir mouiller le maillot et récupérer l’Épée de la Légende.

Nous sommes en 1992, et comme on le disait plus haut, on plante les bases… puisqu’avant de pouvoir sortir l’épée de son socle, il va vous falloir réunir 3 Médaillons. Je vous le fais en accéléré, mais en gros, chaque médaillon équivaut à un donjon, chaque donjon à une arme, et chaque arme à un boss, bien évidemment sensible à l’arme qui traînait là. Retour au château, destruction du sceau et fin du j… Et bien en fait non. Vous avez pourtant parcouru toute la carte dans son ensemble, mais le jeu n’est qu’à son premier tiers… Le gamin de 12 ans que j’étais qui pensait en avoir fini n’en croyait pas ses yeux. Le supposé boss de fin, en mourant, vous embarquait dans un autre monde, copie déformée du premier, avec une nouvelle fois, tout à découvrir, et non plus 3 mais bien 9 palais autrement plus complexes, et combien d’autres secrets !

Comment ça c’est pas la fin ???

Weapon of Choice

Déjà magnifiée par toute la palette de couleurs et la finesse des graphismes de la Super NES, cette arrivée dans le Dark World s’accompagnait d’une musique incroyable et crépusculaire. Les thèmes de la saga, une fois encore signés Koji Kondo, étaient réutilisés pour ponctuer les différentes zones et étoffer l’imaginaire comme jamais. Et les nouvelles mélodies, quant à elles, n’ont jamais plus quitté la série et se sont vues reprises à leur tour au fil des épisodes. Le gameplay lui aussi explosait les limites de ses prédécesseurs. Le nouveau menu vous permettait de jongler entre tous vos objets, de voir l’avancement de vos quêtes ou de gérer votre équipement. Des spécificités qui semblent évidentes aujourd’hui mais qui l’étaient moins alors. Leur introduction n’en était que plus magnifique. Shigeru Miyamoto et Takashi Tezuka au sommet de leur art.

Pour la première fois Link pouvait nager, enfermer fées ou abeilles dans des bocaux en jouant du filet à papillons ou traduire des textes anciens. Pour la première fois dans un Zelda en vue de dessus, vous pouviez vêtir de nouveaux habits, changer de bouclier, déchainer des pouvoirs magiques ou jouer avec des baguettes aux pouvoirs inédits. Si comme on l’a vu chaque boss se révèle sensible à l’arme du palais où vous le rencontrez, chaque item rajouté à votre arsenal vous permet de revenir sur vos pas pour débloquer un passage, un secret, un trésor… L’exploration en monde ouvert prenait tout son sens.

Les énigmes à base d’interrupteurs. Un classique de la maison

Enfin, en décidant de couper avec la linéarité présupposée du jeu, Zelda 3 pousse les joueurs les plus impliqués dans des logiques topographiques habiles : les deux mondes existent en parallèle l’un de l’autre, comme des multivers. Grâce à des téléporteurs disséminés dans le Monde de la Lumière et votre miroir magique dans celui des Ténèbres, vous pourrez jongler en passant d’un monde à l’autre et accéder aux derniers et plus mystérieux recoins de la carte.

Quel dommage que les baguettes et cannes magiques n’aient pas été de tous les épisodes

Comme un boomerang

Pour tous les habitués de la NES, la claque Zelda 3 fut énorme. Elle était promesse de merveilles à venir et les perspectives semblaient infinies. Secret of Mana, Chrono Trigger, Final Fantasy VI, Super Metroid, Street Fighter, Mortal Kombat, Donkey Kong Country, Winning Eleven… Rarement le passage d’une génération de machine à une autre ne m’a autant impacté. Un sentiment d’autant plus vrai quand on regarde aujourd’hui l’absence de hits next gen avec l’arrivée des PS5 ou autres Series X qui proposent pourtant un catalogue bien plus abouti et riche.

Je suis le méchant sorcier, et je ne suis pas le boss de fin en fait (mais chut)

Il fut un temps où l’arrivée d’une nouvelle console entraînait dans son sillon de nouveaux titres exceptionnels ; un temps où les consoles Nintendo étaient les plus puissantes du marché, caracolaient à plus de 75% de parts de marché et où les éditeurs tiers se pressaient au portillon. Un temps où, dans sa gloire, le géant japonais s’est cru à même de planter un couteau dans le dos à son compatriote Sony, au profit d’une alliance avec Philips. Exciouze-mi ? Deux Zelda nanardesques sur CDi plus tard et tandis que la Play Station (en 2 mots) quittait le giron de Big N pour un projet solo côté Sony ; le théâtre de l’histoire s’écrivait sous nos yeux. Mais ceci est une autre histoire.

L’avenir est un long passé

The Legend of Zelda A Link To The Past restera pour moi ce clairon de mon enfance qui criait dans mon esprit comme une corne d’abondance. Celle du merveilleux, de l’infini. Cette assurance que le jeu vidéo rendait l’exploration de mondes possibles. Mais aussi que rien ne se fait seul. Car derrière les énigmes des donjons ou les derniers fragments de cœur à récupérer, à une époque où Zelda n’était pas synonyme de mini-jeux infects où il faut tirer dans des cibles mouvantes, un concours de pêche sans substance ou une frustration sans bornes où chaque arme se brise sur un brin d’herbe — aussi joli soit-il — ; il fut un temps, avant internet, où être bloqué vous poussait à demander de l’aide autour de vous. Comme par exemple à un autre p’tit gars qui venait de débarquer d’un autre collège et qui avait de l’avance sur le jeu. La glace qui se brise et les prémices d’une nouvelle amitié.

Je ne saurai jamais à qui mon frère a acheté d’occasion cette NES et cette sélection de jeux de folie qui fut la mienne à l’orée de ce Noël 1990. Mais sans lui, jamais je n’aurais sans doute pris le train en marche. Un train qui n’a jamais ralenti depuis, et qui m’a même conduit à jongler avec les embranchements pour le faire rimer avec métier. Un train qui est passé par de nombreuses gares et quantité de paysages, mais dont le premier arrêt marquant était déjà, dans le texte, un lien vers mon passé.

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3 commentaires

Thomas 27 février 2021 - 18 h 35 min

Un grand grand bravo!! Je suis tellement d’accord avec toi 😃

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SeitoTV 28 février 2021 - 0 h 38 min

Beaucoup touché par le texte, alttp est mon tout premier jeux-vidéo, et est également mon préféré toutes générations confondues, il incarne mon enfance, la nostalgie, l’impossible exploration de mon passé, je l’ai commencé à environ 3 ans en 1997 et l’ai fini un 21 décembre 2014, il est encré en moi et je ne l’oublierai jamais.

Bravo pour la petite touche finale « un lien vers mon passé. »
C’est le meilleur jeu de tout les temps.

Merci pour ce magnifique texte !

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Menraw 5 septembre 2021 - 16 h 27 min

Merci beaucoup pour ton commentaire. Il est aussi dans mon Top 10 ; un des jeux qui m’a le plus marqué. À bientôt sur Le Grand Pop 🙂

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