28 Jours plus tard : cette scène qu’on ne regarde plus pareil depuis le confinement

Enfermé chez moi comme 4 milliards d’êtres humains, je n’ai pas à me plaindre. Ma famille se porte bien, je peux télétravailler, je ne manque de rien. Mais mon petit garçon de 18 mois, si conciliant soit-il, se sent vite à l’étroit dans notre appartement parisien. Sans jardin ni balcon, j’ai commencé par l’emmener tous les matins jouer une heure dans la cour de l’immeuble. Mais quand j’en ai eu marre de lancer la balle entre deux poubelles, j’ai décidé de l’emmener faire quelques pas dehors. Ça m’a vite rappelé quelque chose…

Réveiller les zombies

Quand 28 jours plus tard… est sorti en France, fin mai 2003, toute la presse cinéma intello a trouvé ça nul. Rassurez-vous : en dix-sept ans, ça n’a pas changé. Elle continue à mépriser ce film, l’un des plus influents depuis le début du XXIe siècle. La critique française a ceci de charmant : quand elle se goure, elle ne se renie jamais, même face à l’évidence. Pour vous donner une idée de l’importance de 28 jours plus tard… dans la pop culture, quand il est sorti, personne n’avait lu un tome de The Walking Dead, Zack Snyder n’avait pas encore tourné son merveilleux remake de Dawn of the Dead et George A. Romero n’avait plus tourné un film de zombie depuis presque vingt ans. Bien sûr, Shawn of the Dead était encore loin d’être en boîte. Bref : le genre “film de morts-vivants” était depuis longtemps tombé en désuétude et c’est 28 jours plus tard… qui l’a ressorti de sa tombe.

“28 jours plus tard…” de Danny Boyle, sorti le 28 mai 2003

Danny Boyle se lance dans ce projet quelques semaines avant les attentats du 11 septembre 2001. Il revient des États-Unis où il vient de vivre l’expérience contrastée de La Plage, qui restera longtemps son plus gros succès au box-office. Mais il s’est fait jeter tellement de tomates dessus par le public et par la critique qu’il ne garde pas un merveilleux souvenir de son expérience hollywoodienne. La Fox ne lui a pas laissé les mains libres, le public s’attendait à une bluette avec Leonardo DiCaprio (tout juste auréolé de son Titanic) et Virginie Ledoyen… Il sera difficile de remonter en selle après une si grande contrariété. Il rentre en Grande-Bretagne où il tourne d’étranges téléfilms pour de tout petits budgets. Et, dans le courant de l’été 2001, il se lance dans le tournage d’un film de zombies financé pour 6 ou 7 millions de livres. Rien à voir avec les sommes astronomiques qu’on lui avait confiées en Amérique.

Leonardo DiCaprio et Danny Boyle sur le tournage de “La Plage”

Brouillé avec son acteur fétiche Ewan McGregor, qui devait jouer le premier rôle dans La Plage avant que le studio impose DiCaprio, Boyle va se tourner vers un jeune acteur irlandais, Cillian Murphy, qui n’a encore jamais tenu de premier rôle. Il n’y aura d’ailleurs pas de vedette dans 28 jours plus tard… à l’exception des trognes familières de Brendan Gleeson et de Christopher Eccleston. Tout est pensé à l’économie, particulièrement les conditions de tournage puisque le réalisateur décide de tourner la première partie du film, qui se déroule dans un Londres désertique, en numérique, au DV. L’autre moitié, tournée en studio, emploiera de la bobine 35mm plus traditionnelle. Mais les formats les moins coûteux et les plus discrets seront choisis en priorité. Danny Boyle n’a pas les moyens de rémunérer une gigantesque équipe pour vider Londres et obtenir de généreuses autorisations de tournage. Mais son film sera un grand spectacle et, quand le public découvrira la première scène où son héros, Jim, se réveille dans un hôpital, 28 jours après le début d’une pandémie, dans une ville déserte, les mâchoires tomberont, quoi qu’il en coûte.

Ah, au fait, si certains parmi vous grincent encore des dents parce que je parle de 28 jours plus tard… en employant les mots “film de zombies” et pas “film d’infectés”, ce n’est pas la question. Grandissez un peu.

Jim sort sans son attestation

On parle souvent de cette scène en l’appelant à tort ‘l’introduction de 28 jours plus tard…‘. En réalité, le film s’ouvre sur une séquence d’explication de l’origine du virus qui a décimé la population. C’est donc la deuxième scène qui nous intéresse et qui s’ouvre par un écran noir sur lequel s’affiche le titre du film : “28 jours plus tard…“. Une véritable marque de fabrique chez Danny Boyle qui s’amuse toujours à faire en sorte que le titre du film apparaisse de façon logique. Ici, le titre est véritablement un instrument du scénario puisqu’il aide à situer le temps de l’action.

Dans les films de Danny Boyle, le titre du film participe à la narration.

Pendant toute cette séquence, un seul mot est prononcé à répétition : “Hello”. Rien qu’avec ce mot, Jim va passer de la découverte de son état (hospitalisé et nu après 28 jours de coma) à la découverte de l’état du monde (un charnier dans une église et des hommes inquiétants qui le repèrent). Tout le film va ensuite se consacrer à évaluer l’état des choses (quel est ce virus, comment se propage-t-il et jusqu’où ?) et, quand la réponse sera enfin trouvée, l’histoire se terminera par le mot “Hello”, écrit sur le sol en énorme pour attirer l’attention des avions qui passent.

“Hello” : le seul mot prononcé par Jim pendant dix minutes sera aussi le mot qui le sauvera à la fin du film.

Cette séquence d’un peu plus de 9 minutes est donc un petit film dans le film, une façon de miniaturiser 28 jours plus tard… La découverte progressive des éléments amène le héros, Jim, et le spectateur à mesurer la catastrophe. D’abord il n’y a personne dans une chambre, puis dans des couloirs, puis dans un hôpital, puis dans une ville entière. Ensuite les lignes sont coupées. Ensuite les billets de banque ont été abandonnés. Ensuite les titres des journaux sont alarmants. C’est d’ailleurs sans doute la perte de repères la plus anxiogène de la scène : Jim se réveille dans un monde où l’argent n’a plus de valeur. Et, pour boucler la visite de Londres, il découvre le dazibao sauvagement organisé sur Piccadilly Circus.

Les familles des victimes de l’épidémie ont organisé un dazibao sur Piccadilly Circus.

Ce qui est très impressionnant dans cette scène -– et qui change un peu au moment où le film se mue en film d’horreur dans l’église – c’est qu’elle “fait vrai”. On a l’impression d’y être et que c’est peut-être l’état dans lequel on sombrerait si une pandémie décimait rapidement la population d’un pays. Cela nous touche particulièrement en ce moment, puisque nous vivons des temps comparables. Ce réalisme est obtenu par plusieurs astuces. D’abord, il y a ces clins d’œil à des choses qui nous sont familières. L’idée du dazibao, par exemple, est empruntée à la Révolution culturelle chinoise. On sait d’expérience que dans des périodes de grandes inquiétudes, une population a parfois tendance à sauvagement épingler des mots, des notes, des messages sur un mur. Ça s’est déjà vu. Danny Boyle a d’ailleurs souvent rappelé qu’il s’était documenté sur les plus grosses catastrophes humaines du XXe siècle pour réaliser 28 jours plus tard… Les billets de banque éparpillés sont aussi une référence à l’explosion de la banque nationale du Cambodge en 1975, quand l’argent est devenu inutilisable du jour au lendemain.

Des billets de banque ont été abandonnés sur l’escalier de l’Institute of Contemporary Arts

Il y a aussi l’emploi de la DV, qui parait insolite aujourd’hui tant la technologie a évolué depuis. Le choix du numérique a été fait pour simplifier les conditions de tournage. Le chef opérateur, Anthony Dod Mantle, est un spécialiste du numérique qui s’est fait la main au Danemark comme directeur de la photographie emblématique du Dogme 95, un courant artistique principalement fondé sur l’usage des caméras numériques. Pour ses quatre premiers films, Boyle a travaillé avec Brian Tufano ou avec l’illustre Darius Khondji. Son association avec Anthony Dod Mantle est un virage radical dans sa carrière puisqu’il va devenir un des premiers réalisateurs à privilégier le numérique et à l’utiliser pour tourner ses films “à la sauvette”, en tournant souvent avec plusieurs caméras en même temps. Ces images de Londres vide, dans 28 jours plus tard… ont dû être filmées en un temps record. L’équipe devait bloquer les rues tôt le matin, installer des éléments de décor (le bus londonien renversé, par exemple) et tourner la scène en une dizaine de minutes seulement. Or justement, quand il s’agit de bricoler façon système D, Boyle est champion.

Tournage entre 4h et 8h du matin sept jours consécutifs pendant le mois d’août 2001.

Il a demandé à de jolies jeunes femmes (dont sa propre fille) de bloquer les rues parce qu’il savait que les automobilistes n’oseraient pas les engueuler. Et, pour éviter de sortir des projecteurs, des caméras, des rails de travelling et tout un matériel de tournage coûteux et volumineux, il a choisi de filmer ces scènes de Londres avec une petite caméra numérique. L’effet fonctionne à plein régime sur le spectateur qui a le sentiment de voir des images qu’il aurait pu tourner lui-même, avec sa propre caméra. L’image “fait vrai” parce que nous sommes conditionnés à associer ce type d’esthétique à des films de famille, à des informations télévisées ou à des images d’archive, pas à des films de fiction. Pour ceux qui voudraient crâner, j’ajoute que la relation entre l’esthétique d’une image et ce qu’elle sollicite dans notre cerveau s’appelle le “degré d’iconicité”. Amusez-vous maintenant à le placer dans une conversation.

La peur du vide

Un des trucs qui fait le plus râler les critiques français qui adorent tirer à boulets rouges sur Danny Boyle quoi qu’il fasse, c’est sa façon de placer sa caméra. On appelle ça tantôt “tape-à-l’œil”, tantôt “clipesque”, tantôt “bancal”, on dit que ça “manque de point de vue”, comme s’il y avait une façon correcte ou incorrecte de filmer. En réalité, ce qui est passionnant dans cette séquence, c’est que Boyle est presque un pionnier de son propre exercice. Avant 28 jours plus tard…, il n’y avait pas vraiment de petit manuel pour bien filmer une grande capitale européenne vidée de sa population.

Filmer l’absence : la caméra est toujours là où le vide sera le plus étourdissant.

Logiquement, Danny Boyle choisit deux contraintes. La première, inhérente au genre fantastique, est de suivre son héros et de ne pas dévoiler plus d’informations au spectateur qu’il n’en a lui-même. Nous voici donc comme Jim : nous n’en savons pas plus. La seconde contrainte est de rentabiliser son dispositif au maximum. Les rues doivent être le plus vides possible. La caméra est donc toujours placée là où le sentiment de vertige suscité par l’absence de vie sera maximal. Avec la technologie dont il dispose pour faire son film, Danny Boyle ne pourra pas se contenter de dire “nous effacerons tout ça par ordinateur, en post-production”. Au moment où le film se tourne, cette pratique n’est pas encore parfaitement au point. On voit d’ailleurs sur un plan tourné sur le Westminster Bridge qu’une ombre suspecte traverse le champ. Une voiture avait tout de même réussi à se faufiler.

Une ombre glisse sur la chaussée en face de Jim.

La nécessité a imposé que cette séquence, du réveil dans l’hôpital vide au dazibao de Piccadilly Circus, soit filmée de cette façon. Elle ne pouvait pas l’être autrement. C’est d’autant plus manifeste au moment où Jim entre dans l’église puisqu’à cet instant, quand le film verse délibérément dans le genre “film de zombies”, la mise en scène devient plus coquette. Le réalisme est moins soigné. Dès la montée de l’escalier, près du mur où est inscrit, en grandes lettres de sang : “Repent, the end is extremely fucking nigh”. Quel prêtre, dans la panique d’un massacre dans son église, irait chercher une échelle de cette taille pour écrire une citation personnalisée de l’Apocalypse ?

“Repent, the end is extremely fucking nigh”, le graffiti impossible sur le mur de l’Église St. Anne de Limehouse.

Le charnier que Jim découvre, avec ses drapés et ses corps plus ou moins dénudés lascivement étendus, est aussi beaucoup plus “glamour” qu’un véritable massacre. On dirait plutôt une peinture romantique. Le Radeau de la Méduse de Géricault, peut-être ? Cette dernière partie de notre séquence n’a manifestement pas été tournée dans l’urgence, laissant au réalisateur la liberté de se faire plaisir.

Le massacre de l’Église St. Anne, aux allures de peinture romantique.

Mais à l’exception de cette dernière partie, il est étonnant de remarquer que la frayeur qui émane de ces images n’est pas produite par ce qu’elles contiennent, mais par ce qu’elles ne contiennent pas. Un acteur, une ville, un mot, un bruit (celui de l’alarme de la voiture qui se déclenche quand Jim tente d’ouvrir la portière). Cette analyse de la séquence pourrait d’ailleurs se prolonger, puisque la scène de l’église ne s’arrête pas là où nous l’avons coupée. Mais j’ai choisi de nous limiter au moment où Jim est seul et ne prononce que le mot “Hello”.

Il faut d’ailleurs admettre que Danny Boyle n’est pas le premier cinéaste à commencer son film de zombie de cette façon puisque la première scène du Jour des morts-vivants de George A. Romero est très semblable. Les passagers d’un hélicoptère atterrissent dans une ville déserte, sortent un mégaphone et commencent à scander : “Hello, hello, is anyone there ?” Cela réveille les morts-vivants, cachés, qui se regroupent et marchent dans leur direction. Comme Jim est la seule silhouette à déambuler dans cette scène, il fait lui-même figure de mort-vivant, arpentant les rues de Londres. Et, puisqu’il se réveille d’un coma, il est -– d’une certaine manière –- aussi revenu d’entre les morts.

Je ne dévoile rien à ceux qui n’ont pas encore vu le film, mais tout est là : zombie ou pas zombie, même combat. On a tous un zombie qui sommeille en nous.

Je ne veux pas oublier les mélomanes. Le morceau de musique qui accompagne la scène de déambulation dans les rues de Londres est East Hastings du groupe de rock Godspeed You! Black Emperor. C’est un titre qui dure près d’un quart d’heure et qui n’a pas été choisi par hasard : le morceau, dans sa version intégrale, s’ouvre sur la voix d’un prédicateur de rue qui annonce l’Apocalypse. Danny Boyle l’avait déjà en tête au moment de réaliser le film et l’a rajouté dans le but d’atténuer la tension installée par le silence. Dans ses entretiens avec Amy Raphael, il explique qu’un premier montage sans musique avait été essayé mais qu’il était insupportablement terrifiant : “Quand Jim ouvre la porte de la voiture et que l’alarme se déclenche, ça fait trop peur. On ne peut pas infliger ça à des spectateurs dans une salle de cinéma. Ils auraient eu une crise cardiaque. Les peacemakers auraient disjoncté. Alors on a mis East Endings par dessus.” Difficile d’entendre autre chose quand je me promène le matin — mais moi je ne suis pas seul, j’ai mon fils à la main — et qu’il n’y a absolument personne sur le long et large pont qui relie la Gare de Lyon à la Gare d’Austerlitz.

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