Ape Out : gare au gorille

par Flegmatic

Apparu sans crier gare sur mon fil Twitter en fin d’année dernière, par l’entremise de son éditeur Devolver Digital, son trailer seul avait suffit pour faire grimper le hype-o-mètre très haut dans les tours. Sur fond de musique jazzy, on y voit, en vue de dessus, un gorille semer la terreur dans des couloirs, écrabouillant des nuées de militaires ou les agrippant fermement pour s’en servir de boucliers humains. 68 secondes ultra punchy qui allaient immédiatement faire de Ape Out l’un de mes jeux les plus attendus de 2019. Après trois petites semaines de retard, le primate a finalement été lâché dans la nature le jeudi 28 février dernier sur Switch et PC. Et il n’est pas content. Mais alors pas content du tout.

[Cet article est à lire en écoutant l’album Subway Gawdz du groupe new-yorkais Too Many Zooz.]

L’odyssée d’Ape

Au premier coup d’œil, au-delà de son simiesque protagoniste, Ape Out n’a pas l’air d’avoir grand-chose de nouveau à offrir. L’aspect beat’em all top down rappelle immanquablement Hotline Miami et la direction artistique faite de formes grossières et d’aplats de couleurs n’est pas sans rappeler un titre phare de la scène indé de ces dernières années, Superhot. Comble du minimalisme, on se rend vite compte manette en mains — j’ai pris le jeu sur Switch — que le gameplay se résume à deux boutons : les gâchettes / tranches droite pour pousser vos ennemis et celles de gauche pour les empoigner et les tenir devant vous, en maintenant la touche appuyée.

Dévoilé en mars 2017 par Devolver, qui annonce une sortie pour l’été suivant, Ape Out a donc dû être peaufiné pendant plus de 18 mois supplémentaires par son créateur et unique développeur Gabe Cuzzillo, travailleur indépendant dont l’œuvre semblait se limiter jusque-là à un jeu de versus-fighting entre bretteurs mélangeant Nidhogg et Towerfall, disponible ici pour les plus curieux. Avec un tel postulat de base, Ape Out aurait pu ressembler à un gros prototype inabouti vendu une quinzaine d’euros et appelé à se perdre dans les tréfonds de Steam et de l’eShop, mais il délivre au contraire l’une des propositions de jeu les plus cohérentes de cette décennie.

Ape Escapes

Les premières minutes aux commandes du gorille d’Ape Out sont jouissives. L’immense primate est rapide, puissant et élimine tous ses adversaires en un seul coup, en les faisant s’encastrer certains contre leurs congénères ou en les placardant contre le mur le plus proche. La succession de couloirs étriqués joue pour nous, permettant de fondre sur notre proie et d’imprimer dans le plâtre l’empreinte de leurs gencives sans que celle-ci n’ait le temps de réagir. À ce niveau, les partis pris de gameplay sont clairs : les braconniers qui en veulent à notre peau ne sont clairement pas des plus réactifs et, à l’inverse des cyborgs omniscients d’un Hotline Miami, mettent plusieurs secondes à presser la détente et ne visent pas toujours juste. Une entorse au réalisme bien nécessaire qui ne dérangera que ceux qui attendaient de Ape Out autre chose que du pur gameplay.

Pureté. Tel est le mot qui caractérise le mieux le titre. Car bien vite, les couloirs s’élargissent et débouchent sur des arènes beaucoup plus périlleuses pour notre jeu au corps-à-corps. Les niveaux s’agrandissent, les ennemis se multiplient et, alors qu’il devient de plus en plus compliqué de traverser les salles pour aller du point A à ce fameux point B sans prendre les trois balles dans le buffet synonymes de mort et de retour au dernier checkpoint, deux éléments que l’on avait jusqu’alors choisi d’ignorer nous frappent : Ape Out est un jeu à génération semi-procédurale, qui modifie l’organisation de ses niveaux et l’emplacement de ses ennemis à chaque reload, et surtout, Ape Out ne porte pas son nom par hasard. Ce qu’on l’a bien vite pris pour un jeu de massacre est en fait un jeu de survie, l’objectif n’étant rien d’autre que de tracer jusqu’à atteindre la sortie.

La différence pourrait paraître minime. Elle est capitale. Quitte à citer une fois de plus Hotline Miami, le jeu de Dennaton se base de son côté sur un level design aux petits oignons, pensé avec soin, de l’emplacement de chaque vitre aux patterns et aux armes des ennemis. Le but est de nettoyer le niveau en orchestrant la plus belle des chorégraphies, si possible en enchaînant les combos aussi stylés qu’utiles pour décrocher une note plus élevée. Le meurtre en série se transforme alors en grande et belle symphonie, mûrement réfléchie au rythme des échecs précédents.

Ape Out est à l’opposée de cette philosophie. Si les niveaux sont grands et regorgent d’embranchements, c’est pour proposer autant d’échappatoires à la bête apeurée mais non moins mortelle que nous sommes. Il est quasiment impossible et absolument déconseillé de vider complètement un niveau et il n’y a aucun collectible d’aucune sorte à récupérer. En lieu et place d’une grandiose partition jouée à l’unisson, le changement de layout à chaque nouvelle partie donne carte blanche à l’improvisation la plus totale, où la fausse note n’est plus une catastrophe mais une simple péripétie de plus. C’est erratique, spontané et bordélique comme un bœuf de free jazz. Une transition toute trouvée vers le dernier point qui contribue à l’expérience Ape Out : sa musique.

All that jazz

Comme annoncé plus haut, si Gabe Cuzzillo est le seul développeur d’Ape Out, le jeu ne serait rien sans la face pas tout à fait cachée du tandem, Matt Boch. Ancien directeur créatif sur les trois Dance Central et Fantasia: Music Evolved, trois titres Kinect sortis sur Xbox 360 et One, l’ami Matt a quitté le monde des projets AAA et la soupe commerciale pour revenir aux sources de la musique vidéoludique. Chargé de toute la partie musicale et sonore de Ape Out, il a choisi de faire de l’OST plus qu’un simple background. Se mettant au diapason du reste du jeu, Boch joue la carte de l’économie, pour en tirer le maximum d’efficacité et de puissance. Le seul instrument de sa bande-son sera la batterie.

À chaque début de niveau / résurrection, la musique se tait. Seuls les pas lourds du gorille offrent une quelconque ambiance sonore. Quand soudain, au premier ennemi expédié contre le placo, un premier coup de cymbale. C’est le signe que le reste du kit attendait. Dès lors, chaque nouvelle explosion de sang se fait nouveau tintement, le tempo des baguettes se collant sur celui des corps démembrés qui explosent à l’impact. La logique culmine sur les niveaux difficiles, où les ennemis grouillent comme de la vermine, donnant à l’ensemble une cadence d’autant plus syncopée. Comme si une toute nouvelle bande-son venait se greffer par dessus la première.

Le spectre du score du Birdman d’Iñarritu n’est jamais très loin, mais l’interactivité avec ce qui se passe à l’écran permet de donner au travail de Matt Boch une réelle identité. Le résultat en est aussi entraînant qu’épuisant, et l’on a tôt fait de se faire rattraper par la patrouille en flagrant délit de précipitation, porté par un rythme de plus en plus frénétique, alors qu’il aurait mieux valu tenter une solution de repli ou laisser s’approcher cet ennemi plutôt que de foncer tête baissée vers la gueule de son canon.

Who let the ape out?

Comme s’il s’agissait de la rançon d’une telle frénésie, Ape Out est relativement court — il m’a fallu un peu plus de trois heures pour boucler les 32 niveaux en mode normal –, mais n’en propose pas moins un vrai challenge, qui monte crescendo, jusqu’à un ultime level en forme d’aller-retour ultra difficile et stressant. Entre temps, le titre parvient à varier les situations, grâce à son bestiaire comptant une dizaine d’ennemis différents, classés entre “légers rapides”, “moyen” et “lourds”, et dotés d’armes qui poussent toujours un peu plus à la mobilité. La palme revient au lance-flammes qui, lorsqu’il vous met le feu au cuir, fait fuir les ennemis autour de vous et vous permet de gagner quelques précieux mètres en l’échange d’un point de vie.

Mais le plus beau dans Ape Out reste probablement ses ambiances. Les bureaux sombres et bleutés du début laissent vite place à des teintes rouges sang une fois la première alarme déclenchée, avant qu’une coupure de courant ne plonge tout le monde dans la pénombre, obligeant à compter sur les faisceaux des lampes comme seuls sources de lumière. Gratte-ciels, jungle, porte-conteneurs : notre gorille voit du pays et c’est avec un immense sourire aux lèvres que l’on s’offre le droit de foutre le boxon dans ces bureaux proprets, d’expédier les gêneurs par-dessus bord ou à travers la vitre du 32e étage.

Plus brut et sauvage qu’un Johnny Depp trop maquillé sortant de sa Mustang pour aller enterrer ses bijoux dans le désert, Ape Out est un cri venu des tripes, pensé pour redonner de la vigueur à nos plus bas instincts et laisser libre cours à notre bestialité. L’épilogue du jeu ne dit d’ailleurs pas autre chose, et nous enjoint à faire exploser cette animalité pour la transmettre autour de nous, jusqu’à ce qu’elle se propage à tout l’espace public. À vous maintenant de sortir de votre cage et de réveiller le gorille qui sommeille en vous.

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