Wish You Were Here de Pink Floyd : un seul être vous manque…

Dans mon Panthéon musical personnel, aux fortes sonorités 60’s et 70’s, quelque part entre les Doors, les Beatles, Patrick Juvet, David Bowie et autres Led Zeppelin (cherchez l’erreur), trônerait sans problème LE groupe qui a fait naître mon amour immodéré pour le rock psychédélique, Pink Floyd. Un groupe à la carrière chaotique de presque 50 ans et dont le line up a évolué de nombreuses fois au fil de leurs quinze albums, à cause de multiples incidents, divergences d’opinions et envies d’ailleurs de ses différents membres. Une formation mythique, réputée entre autres pour ses longues plages instrumentales de plusieurs minutes frôlant parfois l’auto-caricature, principalement restée dans l’histoire pour deux albums concepts inoubliables : The Dark Side of the Moon en 1973, probablement l’un des deux ou trois disques que j’emmènerai sur une île déserte, et bien sûr The Wall, sorti en 1979 et adapté trois ans plus tard au cinéma par le récemment disparu Alan Parker (tu saoules 2020). Mais aussi fortes que soient ces pièces maîtresses des Seventies et du rock en général, aucun autre titre de Pink Floyd ne résonne en moi comme Wish You Were Here, chef-d’œuvre de sensibilité et de composition issu de l’album éponyme.

Des paroles ? Pour quoi faire ?

Cela vous semblera peut-être étrange, mais si je devais établir une liste de critères préférentiels sur les aspects qui m’interpellent à propos d’un artiste ou d’une chanson donnée, les paroles arriveraient sans doute en queue de peloton. Non pas que le texte me laisse indifférent à chaque fois, mais il ne fait pas vibrer mon petit cœur aussi intensément qu’un riff de guitare bien lourd, qu’une levée de batterie ou un solo de saxophone bien placé.

Dans ma tête (et mes oreilles), une bonne mélodie ou une construction audacieuse, quand bien même il ne s’agirait que d’une nappe d’instru, passeront toujours avant la punchline qui fait mal, un long paragraphe plein de poésie ou un pamphlet revendicatif. Bien sûr, il y a quelques exceptions, ne me prenez pas pour un insensible, mais comme le cinéma, la musique a cela de magique qu’elle peut se passer de mots pour nous faire passer par tout un spectre d’émotions.

Wish You Were Here - The Times They Are A-Changin

De 1964 à 2020, qu’est-ce qui a vraiment changé ?

Une préférence assez tranchée qui n’aide pas franchement à développer des atomes crochus avec le rap ou le hip-hop, qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui, français ou international. “Ouais mais la prod’ derrière elle est chanmé.” Ne t’en fais pas, si je veux une mélodie qui me plait, je sais de quel côté me tourner. Et ce n’est pas faute d’avoir et de continuer à essayer. Autant dire que lorsque l’ami Menraw s’est lancé avec Purple Rain de Prince dans un article analytique centré sur les lyrics, appelé à devenir la première pierre d’une éventuelle nouvelle chronique régulière, je me suis rapidement dit : pas pour moi.

Et puis je me suis souvenu d’une question échangée avec ma moitié au début de notre relation, dans l’optique d’apprendre à se connaître, appelant à désigner la chanson que l’on préfère, pour ses paroles. La réponse n’a pas fusé tout de suite, tournant d’abord autour de la beauté toute simple et routinière d’A Day in the Life des Beatles ou le tristement toujours autant d’actualité The Times They Are A-Changin’ de Dylan, avant de me souvenir de ces trois petits paragraphes mélancoliques. Comme j’aimerais que tu sois là… Mais de qui on parle en fait ?

Du côté obscur de la musique

Wish You Were Here - Dark Side of the Moon

Non, ce n’est pas ma main. Crédit photo : groovesandmemories.com

Au début de l’année 1975, Pink Floyd est sur une autre planète. Ou plutôt sur un autre satellite. Une vingtaine de mois plus tôt, The Dark Side of the Moon a propulsé ses membres au rang de superstars. L’album est un succès critique et commercial immédiat et apparaît d’ailleurs aujourd’hui, selon les sources, entre la troisième et la quatrième position des disques les plus vendus de tous les temps, derrière Thriller de Michael Jackson et Back in Black d’AC/DC et au coude à coude avec la bande originale de Bodyguard.

Le point d’orgue d’une progression jusque-là constante qui paradoxalement coupe violemment les ailes du groupe, en perte totale d’inspiration et en besoin de renouveau. Une volonté de surprendre qui passe par un projet finalement avorté, Household Objects, où l’idée était de créer des sonorités nouvelles sans aucun instrument conventionnel, à partir d’objets ou de bruits banals du quotidien. Au bord de la rupture, ne sachant plus trop bien où se situer entre musiciens et businessmen et en même temps terrifié par “l’après” en cas de séparation, le groupe se recentre finalement sur un tout nouveau concept, qui deviendra progressivement Shine On You Crazy Diamond.

En grande partie instrumental, le morceau se compose de neuf parties distinctes et dure un peu plus de 26 minutes. Très vite, et malgré les réticences de David Gilmour, l’un des leaders du groupe, le titre est séparé en deux, pour devenir la première et la dernière piste de l’album, celles-ci encadrant les trois autres chansons, plus classiques dans leur forme. Cinq titres, mais 44 minutes d’écoute au total : bienvenue dans le monde de Pink Floyd. Surtout, Shine On You Crazy Diamond et l’ensemble de l’album se veulent une réflexion sur le thème de l’absence, d’où le titre on ne peut plus évocateur : Wish You Were Here. Mais l’absence de qui en fait ? Nous y voilà enfin.

Syd vicié

Wish You Were Here

Lors de l’un de leurs tout premiers sets. Tout à gauche : Syd Barrett. Tout à droite : Roger Waters.

Comme dit plus haut, avec une longévité étalée sur six décennies, Pink Floyd a vu aller et venir une demi-douzaine de musiciens différents. Je ne rentrerai pas ici dans les détails, d’autant que des guides existent déjà sur les Internets, mais outre Roger Waters, membre co-fondateur présent jusqu’en 1985 et le déjà cité David Gilmour, autre tête pensante omniprésente des textes aux compositions (il ira jusqu’à occuper simultanément les rôles de chanteur, guitariste, bassiste et claviériste), citons Nick Mason, unique batteur de l’histoire du groupe et Richard Wright, seulement absent entre 1981 et 1987.

Souviens-toi quand tu étais jeune

Tu brillais comme le soleil

Mais si Pink Floyd s’est imposé rapidement dans la deuxième moitié des années 60 comme un groupe phare de la scène underground londonienne ; si Pink Floyd a adopté très tôt ce son psychédélique typique de l’époque ; si Pink Floyd s’appelle Pink Floyd (contraction des noms de deux musiciens de blues, Pink Anderson et Floyd Council), c’est grâce à un cinquième larron qui n’a pourtant officiellement fait partie du groupe que de 65 à 68, Syd Barrett. Un gamin attachant et plein de talents selon ses proches de l’époque, drôle et séduisant. Bref, le genre de mec énervant, pas loin du type parfait. Un diamant brut mais un diamant fou, qui s’apprête à perdre tout son éclat.

Wish You Were Here - 02

Quelqu’un a appelé le Sergent Pepper ?

L’histoire de Syd Barrett avec Pink Floyd est aussi triste que banale pour un jeune homme à peine sorti de l’adolescence membre d’un groupe de rock psyché durant les années 60. Clé de voûte de la formation à ses débuts, il écrit ou co-écrit dix des onze titres présents sur leur tout premier album, The Piper at the Gates of Dawn, qui sort en juillet 67 et grimpe immédiatement en sixième place dans les charts. Le début d’une longue aventure pour Pink Floyd ; le début de la fin pour Barrett qui sombre alors violemment dans le LSD, perdu au milieu d’une communauté qui envisage l’acide comme une forme de libération spirituelle.

Maintenant il y a un regard différent dans tes yeux

Comme des trous noirs dans le ciel

Incontrôlable, ingérable, souffrant d’hallucinations, de pertes de mémoires et de sautes d’humeurs, Syd n’est plus capable d’assurer son rôle sur scène… quand il arrive seulement à sortir de chez lui. Même l’écriture ne semble plus en mesure de le sauver, Barrett s’abandonnant dans des projets de plus en plus complexes et déroutants, à la limite de l’écoutable. Génie devenu boulet, ami transformé en étranger, Syd Barrett est évincé de Pink Floyd le 6 avril 1968, remplacé par Gilmour. Si le style du groupe a largement évolué depuis, le fantôme de Barrett a continué de hanter ses anciens partenaires durant de longues années. Sans lui, Pink Floyd n’aurait peut-être jamais existé tel que nous connaissons le groupe aujourd’hui. Mais avec lui, il n’aurait pas pu continuer d’exister.

Un visiteur ! Venu d’ailleurs !

Tu as été pris entre les tirs croisés de la jeunesse et de la célébrité

Soufflé par ce vent impitoyable

Avance rapide au 5 juin 1975. L’enregistrement de Wish You Were Here touche à sa fin, après six mois de dur labeur renforcés par la difficulté initiale ressentie par tout le monde de se remettre au travail derrière le chef d’œuvre The Dark Side of the Moon. Entre alors dans les studios d’Abbey Road un homme que personne ne semble reconnaître. Il tourne autour du matériel d’enregistrement, s’assoit près de la console, jusqu’à ce que Wright ou Gilmour (en fonction des versions) ne finisse par mettre fin au mystère : cet inconnu en imperméable, bedonnant, sans sourcils et quasiment chauve n’est autre que Syd Barrett.

Wish You Were Here - Syd Barrett

La seule photo de Syd Barrett prise lors de son passage dans les studios.

Viens, toi l’étranger

La légende, le martyr et brille !

Perdu, amorphe, il va jusqu’à proposer ses services à la guitare, puis de commenter mollement ce qu’il est en train d’écouter, sans se rendre compte que Shine On You Crazy Diamond parle en fait de lui. Alors que Waters et Gilmour fondent en larmes, Barrett disparaît de nouveau, cette fois définitivement. Aucun autre membre du groupe ne le reverra jamais jusqu’à son décès en juillet 2006 chez lui, à Cambridge, d’un cancer du pancréas. Difficile d’estimer le rôle de cette visite impromptue sur le reste de l’enregistrement, qui s’achèvera seulement un mois plus tard, mais le choc émotionnel est immense, ajoutant encore un peu plus à la légende de cet album et de sa source d’inspiration devenue maudite.

When You Wish Upon A Star

Alors tu penses pouvoir distinguer
Le paradis de l’enfer ?
Le ciel bleu de la souffrance ?

Si Shine On You Crazy Diamond parle explicitement de Syd Barrett, quel est le rôle et la place de Wish You Were Here ? Comme l’album dans son ensemble, qui se veut en même temps une critique appuyée de l’industrie musicale (les paroles de Have A Cigar sont pour le coup assez explicites), c’est une chanson à propos de l’absence, mais pas seulement. “La plupart des chansons que j’ai écrites posent les mêmes questions. Peut-on être suffisamment libre pour éprouver suffisamment son existence ? Pour être un acteur de sa propre vie ?  Parce que si on ne l’est pas, on en reste spectateur jusqu’à la mort. Ça peut paraître insensé mais c’est de ça que parle cette chanson.

Peux-tu distinguer un vert pâturage
D’un rail d’acier froid ?
Un sourire d’un voile ?

Venant de Roger Waters, dont les chansons parlent avant tout de lui-même, on aurait envie de le croire. De s’arrêter là. Après tout, la réponse est juste ici, aussi bizarroïde et cryptique qu’elle soit. Sauf que non. De la même manière que Ridley Scott, tout Ridley Scott qu’il soit, n’a pas le droit de donner une réponse définitive quant au destin de Rick Deckard dans Blade Runner, de la même manière que n’importe quel auteur se doit de composer avec les visions de son public, il ne peut confisquer le sens d’une œuvre, quand bien même il en est à l’origine. Et ça… c’est Waters qui en parle le mieux. “Chacun peut voir dans cette chanson une signification différente. Et chaque interprétation est aussi légitime que la mienne.” Tu me permets d’essayer Roger ?

Dueling guitars

Wish You Were Here - 05

Ne touche pas les trucs !

Wish You Were Here s’ouvre avec une première guitare au son lointain, étouffé. Une guitare timide, repliée sur elle-même, qui n’ose pas se lancer pleinement. Après un tout petit peu moins d’une minute, elle est rejoint par une autre, mixée beaucoup plus en avant, qui prend le pas sur la précédente. Alors que celle-ci répète les mêmes mesures, comme pour emmagasiner de la confiance, l’autre s’en donne à cœur joie, alternant de petites variations presque country sur un ton plus joyeux. Elle est plus sûr d’elle et choisit d’engager le dialogue, intimant sa nouvelle amie introvertie à l’accompagner.

On n’est que deux âmes perdues nageant dans un bocal
Année après année

Foulant toujours la même terre usée

Au moment où s’invite la voix de David Gilmour, les deux guitares jouent la même partition et se confondent. Elles sont ensemble, main dans la main. Tout semble aller pour le mieux, mais les paroles viennent soudainement faire naître le doute. Et si cette proximité n’était en fait qu’un rêve ? Une prière formulée tout haut, qui appelle sans trop y croire à une improbable réunion. Lorsque l’on n’est plus certain de pouvoir faire la différence entre le bien et le mal, mais que l’on préfère “jouer les figurants dans une armée” plutôt qu’un “rôle principal dans une cage” (comprenez au quartier général), il ne nous reste plus comme point de repère que celui qui nous a connu à nos débuts et qui nous a aidé à surmonter les premières difficultés.

Chacun peut voir ce qu’il veut dans n’importe quelle œuvre. J’ai choisi de voir dans Wish You Were Here l’adieu déchirant d’un homme qui a changé de voie à un vieil ami disparu trop tôt. Alors en découvrant pour cet article cette version de l’été 2005 dans le cadre du Live 8, où Roger Waters retrouve ses anciens partenaires 24 ans après leur précédente collaboration, je me rends encore un peu plus compte de toute la puissance émotionnelle de cette chanson. Et j’aime d’autant plus ma version. Peut-être y verrez-vous complètement autre chose. Peut-être n’y verrez-vous rien du tout. Pour moi, il s’agit de la plus belle chanson du monde.

Et qu’avons-nous trouvé ?

Les mêmes vieilles peurs
Si seulement tu étais là…

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