Purple Rain de Prince : mais c’est quoi la pluie violette ?

Chanson titre de l’album et du film musical oscarisé éponyme, Purple Rain est sans doute le titre le plus emblématique du ‘Kid du Minnesota’, du ‘Love Symbol’, du prince de la musique autoproclamé : Prince. Mélange érotico-mystique et très cryptique, la chanson semble tant s’adresser aux personnages du film dont elle est issue qu’à un idéal divin ou à une conquête amoureuse. Entre ses références bibliques et son imagerie glam‘, le clip mélange encore plus les cartes. Tant est si bien que la question divise encore aujourd’hui. Mais de quoi ça parle à la fin Purple Rain ?

Sign’o the times

Chambre. Intérieur, jour. Ambiance sonore : les premières notes accrocheuses du Purple Rain de Prince, une sorte de gospel funk aux allures de fuite nocturne pop-rock. Le Mythe. L’un des titres les plus marquants de la musique moderne d’après le Rolling Stone Magazine. Nous sommes au milieu des années 80. Je n’ai pas encore 10 ans. Allongé sur son lit, mon frère aîné réécoute l’album de son idole. Sur le poster qui surplombe fièrement la scène, un homme aux boucles effet-mouillé et à la moustache parfaite contemple l’objectif du photographe en une moue boudeuse et un regard provoquant. Engoncé dans une chemise à jabot, il chevauche nonchalamment une moto aux teintes violacées sur laquelle, bien en évidence, est apposé son fameux Love Symbol : une fusion stylisée des signes masculin et féminin.

S’il ne fallait garder qu’une image. Prince pour l’éternité

Derrière lui, une ruelle. Sombre. Humide. Les reflets de quelque flaques. Il a plu. Une vapeur stylisée tranche avec le décor en une masse blanche et vaporeuse qui souligne la scène. Des spots ocre viennent colorer l’ensemble. Dans le fond, un escalier. Une porte entrouverte d’où jaillit une lumière chaude. Dans l’entrebâillement, une silhouette féminine fort gironde s’est enroulée dans un grand manteau. Une mélodie langoureuse. Une complainte qui marquera l’histoire : “I only wanted 2 see U laughing in the purple rain”…


Excusez mon français

Si l’évocation de certains titres de Prince comme celui dont nous parlons aujourd’hui, mais aussi Little Red Corvette ou surtout Let’s Go Crazy agit sur moi comme une vraie madeleine — tout comme la chanson Noir et Blanc de Bernard Lavilliers avec son “La musique est un cri qui vient de l’intérieur…” mais c’est une autre histoire… — me renvoyant sans détour à mon enfance et à ce grand frère que je prenais pour modèle, la chanson Purple Rain est associée à un autre moment fort dans ma mémoire.

On se souvient moins du film d’Albert Magnoli, mais c’est quand même l’Oscar de la meilleure musique de film en 1985

Moins tendre et plus drôle : la découverte du site fantastique pardon my french (suivez le lien, mais ne le googlez pas, il est particulièrement mal référencé : comme la plupart des choses de valeur, il se mérite). Dans ce site fourre-tout et participatif, les utilisateurs peuvent découvrir toute une série de chansons ultra connues traduites au mot à mot ; et ce du titre à l’artiste, ce qui, en forçant le trait, crée de bien jolies perles : Many Rivers to Cross de Jimmy Cliff devenant Beaucoup de rivières à traverser de ‘Jean-Jean Falaise’, Ring of Fire de Johnny Cash Anneau de Feu de ‘Jeannot Liquide’ ou Stop Crying Your Heart Out de Oasis Arrête de Pleurer ton Cœur Dehors de ‘Des fruits, de l’eau de source, du fun’…

Je voulais juste te voir rire sous la pluie violette

Vous l’aurez compris, ce site, qui propose aussi le clip, les paroles traduites et parfois un upload — souvent bien naze — de chanteurs en herbe qui se prêtent à la parodie en donnant de la voix, a profondément marqué une étape de ma vie, tant il résonne d’absurde et de non sens. Des souvenirs plein de fous-rires partagés entre amis, dont les membres du Grand Pop. Parmi toutes ces merveilles, une se distinguait au milieu de ce bric-à-brac hétéroclite : Pluie Violette par ‘Le Fils du Roi’, interprété par un groupe baptisé ‘La Honte’. Dans un enregistrement approximatif, une voix très ‘didiersuperesque’ entonne d’une rocaille de fond de gorge dans une micro placé trop loin la version google trad’ de Purple Rain. En français, et au premier degré. Un décalage parfait qui fait ployer les zygomatiques, mais qui met aussi en lumière une bien étrange énigme. Mais qu’est-ce que cette chanson raconte à la fin ?


Chantons sous la pluie

Les interprétations sont ainsi nombreuses. De sa chanson, Prince lui-même disait “Quand il y a du sang dans le ciel – rouge et bleu = violet… La pluie pourpre concerne la fin du monde et être avec la personne aimée et laisser sa foi vous guider”. Pour Wendy Melvoin, chanteuse et guitariste ayant travaillé sur l’album, le titre de la chanson parlerait de “nouveau départ – pourpre, le ciel à l’aube ; la pluie, l’élément purgeant”. Enfin, comme le rapporte pour le site Billboard Louis Wells, costumier sur le film : “Quand j’ai rencontré Prince en 1981, il avait déjà l’idée de faire un film autobiographique. Il m’a dit qu’il l’appellerait Purple Rain parce que le pourpre était la couleur de la royauté et il se voyait comme un roi de la musique. Ce qu’il était”.

Habillé comme Mozart, chantant comme Little Richard et jouant comme Hendrix…

Prince a ainsi volontairement brouillé les pistes. Et si pour beaucoup cet hymne est de prime abord étiqueté comme ‘chanson d’amour’, il ne faut pas perdre de vue les apports même que l’artiste a lui-même apposé dans les à-côtés à grands renforts d’évocations bibliques et apocalyptiques. L’album Purple Rain commence d’ailleurs par une voix faisant d’importantes références à la vie éternelle, et la face B du 45-tours proposait une chanson sobrement appelée God. C’est avec tout ce bagage en tête que je vous invite à une petite balade sous cette pluie violette.

Je n’ai jamais voulu te causer de chagrin
Je n’ai jamais voulu te faire de mal
J’ai juste voulu une fois te voir rire
J’ai juste voulu te voir rire sous la pluie violette”

Dans les premières lignes du texte, Prince s’adresse clairement à une femme. Peut-être celle d’ailleurs qui le regarde depuis le pas de sa porte sur la couverture de l’album. Le film nous apprend ainsi qu’elle s’appelle Apollonia Kotero, et qu’il s’agit de son ex-girlfriend que le chanteur essaie de reconquérir. On sent ici le regret et les excuses du Kid (rôle semi-autobiographique écrit par et pour lui). Il semblerait ainsi qu’avant la pluie il y ait eu aussi un peu d’orage : “je n’ai jamais voulu te causer du chagrin (…) te faire du mal”. Le couplet est ainsi formé de regrets qui se muent en aspirations ; Prince alterne les points de vue pour expliquer que s’il l’a blessée, il n’en avait pas l’intention.

Pluie violette, Pluie violette
Pluie violette, Pluie violette
Pluie violette, Pluie violette”

Un des plus grands guitaristes du monde sur scène


D’amour ou d’amitié

Comme dans la plupart des constructions de chansons, on alternera ici couplets et refrain, le refrain étant composé d’une succession de rappels au titre. Notez au passage comment à chaque couplet, la nuance s’installe pour conduire à la pluie : “j’ai juste voulu… [te voir rire / te baigner / être avec toi / laisse moi te guider…] sous la pluie violette”.

J’ai juste voulu te voir prendre un bain sous la pluie violette
Je n’ai jamais voulu être ton amoureux du week-end
J’ai juste voulu être une sorte d’ami
Bébé je n’ai jamais pu te voler à un autre
C’est si dommage que notre amitié ait dû finir”

La deuxième strophe met en lumière un autre aspect de l’histoire. Outre cette invitation qui commence à se dessiner, à savoir d’être rejoint sous cette pluie violette, sous ce nouveau jour, lavé de toute souillure du passé, on comprend surtout qu’entre les deux personnages, il y a eu un petit quiproquo d’intentions entre une aventure d’un soir et une relation plus sérieuse. La base même des couacs standards de nos histoires de cul de cœur. Même ici on s’y perd.

“U say U want a leader, but U can’t seem 2 make up your mind”

Autre cas classique : l’histoire d’amitié qui vrille, avec la menace qu’une relation plus intime n’empêche à coup sûr tout retour à la normale : “c’est si dommage que notre amitié ait dû finir”. Avec ce “Bébé, je n’ai jamais pu te voler à un autre”, ou “Baby, I could never steal U from another” enfin, le chanteur dépeint les contours d’une histoire qui s’inscrit dans le temps, ce que le passage d’un état d’amitié à amoureux laissait entrevoir. Je sais pas vous mais moi j’y vois une certaine durée de friendzone qui aurait glissé vers autre chose, avec derrière une prise de conscience et de peur qui conduit à un bon gros stop. Je vous passe la série de pluies violettes en pack de six et on enchaîne.


Don’t want a short short man

J’ai juste voulu te voir sous la pluie violette
Chérie je sais, je sais, je sais que les temps changent
C’est le moment de tendre la main pour quelque chose de nouveau”

On passe ainsi du spéculatif à l’acceptation, pour se projeter sur de l’incitatif. “J’aurais voulu / les temps changent / tendre la main pour quelque chose de nouveau”. En trois vers Prince compresse le passé et l’excuse, le présent compliqué à vivre et ouvre sur un futur positif.

Ça veut dire que toi aussi
Tu dis que tu veux un chef
Mais tu ne sembles pas te décider
Je pense que tu ferais mieux de ne pas réfléchir
Et me laisser te guider jusqu’à la pluie violette”

Si pour beaucoup ce passage parle en fait aux membres de son groupe pour les inciter à reprendre du service, en formation derrière lui, avec ce caractère de chef, leader en anglais, j’aime beaucoup le double sens : to lead étant aussi guider, et par extension le ‘guide’ :

U say U want a leader, but U can’t seem 2 make up your mind
I think U better close it and let me guide U 2 the purple rain”

Prince se positionne ici directement en héros actif qui trouve des solutions pour sortir du flou de la situation. Un excès très ‘manly’ très caractéristique de l’époque : il est l’homme qui prend les décisions, pour lui, pour le couple et pour elle. On appréciera au passage les compressions de parler très urbain mais absents de la traduction, les You devenant des U et les to des 2.

33 ans après la sortie de Purple Rain en 1984, Prince enflamme le Superbowl 2007


The Message

Pluie violette, Pluie violette
Pluie violette, Pluie violette”

 

Si tu sais de quoi je chante ici même
Viens tends ta main”

Après notre série de gouttelettes aux reflets carmin, le chanteur se lance dans une interjection cryptée, comme un aparté. “Si tu sais de quoi je chante ici-même” que j’aurais personnellement plus traduit en “Si tu sais de quoi je parle ici dans ma chanson” est clairement une invective qui casse le quatrième mur. Comme si le message “viens avec moi / rejoins-moi” ne s’adressait plus ni à cette chère Apollonia, ni à ce personnage féminin qui peut être l’idéalisation de l’amour, mais bien à l’auditeur lui-même. Le chanteur transcende ainsi le temps et l’espace dans une invitation mystique : un lieu hors du temps où rien ne saurait être ce qu’il est, et où la pluie pourrait tomber, même irisée de couleurs fantasques.

Pluie violette Pluie violette

Je veux juste te voir, juste te voir

Sous la pluie violette”

Dès lors, la fin de la chanson dans son ensemble sort littéralement du cadre, et les exhortations de Prince à le rejoindre se révèlent de plus en plus insistantes et poignantes. Dans le texte et dans la voix, ce que souligne l’accompagnement musical qui se mue en cri du cœur — presque en prière. Cette invitation est en fait globale. Le pas est franchi. La silhouette était une muse. Apollonia n’était qu’un épouvantail. Depuis le début, le chanteur parle à l’auditeur. Il te parle à toi qui écoute sa chanson.

“I only want to see you, only want to see you in the purple rain”

La pluie, c’est le drame de la vie. Les pleurs et le quotidien. Le genou au sol avec en point de mire, le coup de talon pour affronter le futur. La pluie, c’est la douceur chaude du pardon. les bras qui se resserrent avec candeur sur une humanité retrouvée et un examen de conscience bien pesé. Je ne sais pas ce qu’a fait Prince, mais lui s’en veut. Quand on connaît les soirées sulfureuses du chanteur, on a bien sûr quelques idées. Il a lui-même cassé le marché. Il a lui-même rebattu les cartes. La pluie, c’est un message au monde. Une main tendue, un pardon et une invitation à tous et aux fans à qui il semble dire dans une introspection soudaine et personnelle :

Désolé si des fois je ne suis pas à la hauteur
Désolé si parfois je te déçois

Je ne suis pas un surhomme, et te blesser n’était pas ce que je visais

Oublie mes errances et allons de l’avant

Lavons nos conscience et rejoins-moi juste sous cette putain de pluie violette”

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