Time to Pretend : la sinistre prophétie de MGMT

22 janvier 2008. Le monde prend de plein fouet Oracular Spectacular, premier album du duo MGMT (prononcez “Aime-Dji-Aime-Ti”). Ses fondateurs Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser ne le savent pas encore mais, sept ans après avoir créé le groupe sur le ton de la blague, les deux petits gars d’à peine 25 ans rencontrés sur les bancs de leur fac sans histoire du Connecticut s’apprêtent à conquérir la planète. Leurs armes : des mélodies electro-pop ultra catchy aux senteurs indies annonçant un vent de renouveau auxquels participeront d’autres groupes comme Vampire Weekend, Foster the People ou Two Door Cinema Club. Mais aucun de ceux-là ne signera de tube équivalent à la Sainte-Trinité de MGMT, trois singles incontournables de cette époque : Electric FeelKids et surtout Time to Pretend. Les premières pierres et en même temps premiers clous sur le cercueil du groupe, cartons planétaires transformés en épines dans le pied. Explications.

C’est l’histoire de deux mecs

I’m feeling rough, I’m feeling raw
I’m in the prime of my life

Let’s make some music, make some money

Find some models for wives

Au début des années 2000, rien ne destine Andrew VanWyngarden (on ne remerciera jamais assez l’inventeur du copier/coller) et Ben Goldwasser à devenir des popstars. Quand ils décident fin 2001 de faire de leur association un groupe à part entière, l’idée est avant tout de déconner ensemble en bidouillant leurs synthés dans leurs chambres d’étudiants et de faire marrer les potes du campus de la Wesleyan University, fac privée d’arts libéraux située autour de Middletown, Connectictut, au nord de New York. Viser le top des charts ne serait-ce que nationaux ne leur effleure même pas l’esprit. Pour preuve, les premières années de The Management, nom choisi pour moquer les élites et notamment celles de leur université, ne sont faites que de pistes instrumentales. Ce n’est qu’en 2005 qu’Andrew et Ben se mettent à écrire, poussant tout de même le bouchon jusqu’à mettre sur pied un nouvel EP porté par la chanson titre, Time to Pretend.

Là encore, il s’agit de ne surtout pas se prendre au sérieux. Puisque la motivation de base était de blaguer sur le fait d’être des rock stars, le morceau Time to Pretend n’est rien d’autre… qu’une vaste blague parodiant leur vie, leur carrière puis leur mort en tant que rock stars fictives. Des paroles à prendre complètement au second degré donc, qui se heurtent cependant à une réception elle, 100% premier degré et surtout dithyrambique. Andrew et Ben finissent par rencontrer le succès qu’ils moquaient et se lancent dans une première tournée en ouverture du groupe Of Montreal (qui comme son nom l’indique vient… d’Athens, en Géorgie). Une parenthèse enchantée. De retour au bercail, les plans sont clairs pour nos gars de Wesleyan : l’aventure MGMT s’arrête là, d’autant plus que l’un deux envisage sérieusement de devenir le nouveau guitariste d’Of Montreal. De nouveau, le destin — ou l’industrie musicale, comme vous préférez — en décide autrement.

On ne joue plus

This is our decision

To live fast and die young

We’ve got the vision

Now let’s have some fun

À l’automne 2006, c’est Columbia Records, maison de disques dans le giron de Sony Music qui frappe à la porte. Alors que n’importe quel groupe en devenir aurait immédiatement sauté au plafond, MGMT réagit de la façon la plus MGMT qui soit. D’abord, en se croyant victime d’un canular, puis en exprimant des réserves à l’idée de devenir un énième produit commercial formaté par une grosse corporation. Leurs influences à eux sont davantage à aller chercher du côté de la scène indé psychédélique des années 1970 et 1980, chez des groupes comme Chrome, Spacemen 3 et Spiritualized. Vous n’en avez jamais entendu parler ? Moi non plus avant de faire des recherches pour cet article et dites-vous que c’est normal. Columbia se montre alors un peu plus convaincant, proposant à nos héros une offre du genre qui ne se refuse pas, en engageant Dave Fridmann, producteur historique de l’immensément prolifique groupe de rock psyché The Flaming Lips [pro tip en passant : si vous ne devez écouter qu’un seul de leurs albums, jetez-vous sur Yoshimi Battle the Pink Robots et éviter à tout prix leur album de reprise de Sergent Pepper].

Un cadeau tombé du ciel pour Ben et Andrew, qui vouent presque un culte au bonhomme. C’est d’ailleurs à son contact que le duo découvre réellement le travail d’un producteur, lorsque Fridmann leur fait réenregistrer Time to Pretend et Kids, qui figurait également sur leur précédent EP. Concernant la première, le tempo est légèrement accéléré pour se caler exactement sur celui de Dancing Queen d’ABBA — quel meilleur choix ? — et de nouveaux effets et instruments sont ajoutés. Si la structure de base reste la même, la différence est immédiatement perceptible à l’oreille. L’ensemble gagne en dynamisme : on passe d’une bluette dark pop à un hymne de festival qui s’écoute en secouant fort la tête. Sans l’ombre d’une hésitation, Time to Pretend devient en mars 2008 le lead single de leur premier album de dix pistes, Oracular Spectacular, déboulé un peu plus tôt dans les bacs le 22 janvier, après une sortie numérique le 2 octobre 2007. Electric Feel et Kids prendront le relai entre juin et octobre, prolongeant une hype qui s’étendra jusqu’en avril 2010, mois de lancement de leur second album, Congratulations.

Ça cartonne

Yeah, it’s overwhelming

But what else can we do?

Get jobs in offices

And wake up for the morning commute?

Sauf qu’entre temps, MGMT rencontre quelque chose qu’ils n’avaient pas du tout anticipé et qui s’apprête à devenir leur ennemi numéro 1 : le succès. Et pas n’importe quel succès. Le genre de succès qui propulse Oracular Spectacular tout en haut de la liste des meilleurs albums de 2008 par NME (magazine musical britannique de référence créé en 1952), en 18e place des meilleurs albums de la décennie par Rolling Stone ainsi que dans le Top 500 de leurs meilleurs albums de tous les temps. Côté ventes ce n’est pas mal non plus avec, excusez du peu, deux millions d’exemplaires écoulés. Tout cela, en continuant de jouer les sales gosses désinvoltes, comme le prouve leur toute première apparition sur un network américain, chez David Letterman, vêtus de capes noires qui semblent avoir été récupérées une heure avant l’émission à la Foir’Fouille du coin.

En un rien de temps, MGMT devient the next big thing, LE groupe du moment qu’il faut absolument accrocher à l’affiche de son festoch’. Leur texte volontairement bourré de clichés de Time to Pretend est devenu réalité. Il ne leur manque plus que de s’afficher bras dessus, bras dessous avec les dernières top models en vogue au Met Gala et ils auront terminé le “pop star game” en mode speedrun avec le rang S. Sauf que les étudiants délurés du Connecticut ne se sont pas transformés en entrepreneurs ambitieux aux dents qui raient le parquet. Time to Pretend reste à leurs yeux une blague potache de plus et Kids un fantôme du passé dont ils ne voulaient même pas sur Oracular Spectacular mais que Columbia a imposé. Reste qu’au-delà des fans hardcore, c’est exactement ces deux titres que le public retient d’eux, avec Electric Feel. Ben Goldwasser et Andrew Van Wyngarden sont devenus les personnages mêmes dont ils se riaient quelques années plus tôt. Les voilà coincés dans un costume qui n’est pas le leur. Il est temps pour eux de reprendre les choses en main.

Game over, yeah!

I’ll miss my sister, miss my father
Miss my dog and my home

Yeah, I’ll miss the boredom

And the freedom and the time spent alone

Congratulations prend tout le monde de court. En allant eux mêmes chercher l’ancien membre de Spacemen 3 Pete Kember à la production, MGMT prend un énorme risque, tout en continuant à être soutenu par Columbia, qui ne compte évidemment pas lâcher sa poule aux œufs d’or supposée. Le résultat est désarmant : neuf pistes pour 43 minutes d’album dont 12 rien que la dérangée Siberian Breaks. Encore plus frappant : là où Oracular Spectacular se reposait (trop) sur trois singles calibrés pour devenir des tubes de radio, dans Congratulations, rien ne se détache véritablement. Proposé en téléchargement gratuit sur leur site officiel — oui c’était une autre époque — un an avant la sortie de l’album, Flash Delirium fait figure de mise en bouche et de single un peu par défaut, se retrouvant même dans l’excellente bande-son de FIFA 11. Mais personne n’est dupe :  jamais le morceau n’atteint les sommets de popularité de ses illustres ancêtres. Et de toute façon, cela n’a jamais été le but recherché.

Congratulations est-il un meilleur album qu’Oracular Spectacular ? La question peut paraître saugrenue au vu du gouffre en termes de retentissement critique et médiatique qui sépare les deux disques mais elle n’est pas si farfelue. Dans sa construction, il est certain que Congratulations est plus cohérent, car pensé comme un tout, avec une ligne directrice claire. Dénué de tout hit, il se doit d’être écouté de la première à la dernière track pour être apprécié à sa juste valeur. À l’inverse, Oracular Spectacular a tout du blockbuster de maison de disques, un diamant brut poli à l’extrême pour en masquer les aspérités, mêmes celles qui lui donnaient une forme si unique et reconnaissable. Un one hit wonder parfait diront certains. L’exemple-type du coup d’éclat sans suite mais vers lequel le fan ne peut s’empêcher de revenir une fois déçu de sa première écoute du nouvel opus en date. Vous l’avez compris : cette dernière phrase traduit exactement la réaction d’ensemble du public et de la critique face à un nouveau projet qu’ils ne comprennent pas. La suite sera pire.

Legal aliens

But there is really nothing

Nothing we can do

Love must be forgotten

Life can always start up anew

Et pourtant, j’y ai cru à ce troisième album, sobrement et étrangement intitulé MGMT. Une façon de montrer que ce nouvel opus représente l’essence de leur style ? On peut l’imaginer, tant chacune des dix pistes contenues dans la galette s’efforcent de taper systématiquement là où on ne l’attend pas. La partie mélodique est réduite à sa portion congrue, les deux larrons préférant jouer sur les dissonances avec des sons distordus à la limite de l’expérimental, pour ne pas dire de l’écoutable. On vous défend d’ailleurs d’écouter pour la première fois l’intro à la flûte à bec de I Love You Too, Death sans laisser échapper un petit rire nerveux. Placées respectivement en ouverture et en conclusion, seules Alien Days et An Orphan of Fortune surnagent au milieu du marasme.

Car face à la déception générale Congratulations, Ben et Andrew ont préféré creuser plus en avant le sillon qui mène vers les confins de l’electro déglinguée plutôt que de revenir vers la pop mainstream. MGMT est un produit de niche, tellement pensé pour qu’il ne parle qu’à la frange la plus extrême de leur fanbase qu’il finit par ne plus parler à grand monde. Si le pari était de ne garder que “les vrais” pour replonger dans un quasi-anonymat, loin des plateaux TV et des doux refrains pop acidulés, il est remporté haut la main. Preuve que la situation ne semble tout de même pas complètement leur convenir, les deux potes semblent accuser le coup et annoncent après leur tournée prendre une courte pause. Une séparation temporaire et géographique, Goldwasser quittant sa cote est natale pour partir s’installer à Los Angeles. Nous sommes à l’été 2014 et, seulement six ans après Oracular Spectacular, la planète musique semble avoir perdu tout intérêt pour MGMT.

La vie sans prétention

We’ll choke on our vomit

And that will be the end

We were fated to pretend

Il faut attendre le 17 octobre 2017 pour voir revenir MGMT sur le devant de la scène. Enfin, sur le devant d’une scène désormais beaucoup plus confidentielle et pour laquelle il n’est pas nécessaire d’avoir réservé son billet des mois à l’avance. Little Dark Age, premier single de l’album éponyme, apparaît comme un retour aux sources, avec une ambiance dark pop qui se veut également un écho à la situation politique de l’époque, alors que les États-Unis et le monde sont encore en pleine gueule de bois post-élection de Donald Trump.

Un contexte désespéré soudainement plus en phase avec le nouveau style du groupe couplé à ce qui s’apparente enfin à un pas en avant (ou en arrière selon la façon dont on voit les choses) vers la pop : il fallait bien cela pour que MGMT retrouve un peu de sa notoriété perdue. Preuve supplémentaire que leur son est en passe de retrouver peu à peu les chemins de la culture populaire, Little Dark Age, dans une version ralentie un brin glauque, est devenue à l’automne 2020 un petit phénomène… sur Tik Tok, via différents challenges impliquant la récréation d’œuvres d’arts ou d’images lugubres comme des portraits de Baphomet grâce à un filtre bien particulier. Oui, nous aussi on se sent un petit peu dépassé.

Going rogue

Comme ils s’amusaient à le clamer durant la seconde moitié des années 2000, MGMT est-il donc condamné à faire semblant pour espérer renouer avec un public qu’il a tant cherché à faire fuir ? C’est tout le paradoxe de la production musicale mainstream et Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser ne sont ni les premiers ni les derniers à devoir y faire face. Pris au sérieux quand ils jouent ouvertement la carte de la déconne mais boudés lorsqu’ils tentent de faire émerger leur véritable style, l’histoire entre MGMT et son public restera celle d’une incompréhension mutuelle. Comme d’autres avant eux, le duo a fait le choix de poursuivre l’aventure en indépendant, et ce même si Columbia les a soutenu jusqu’à Little Dark Age.

Deux titres ont pour l’instant émergé de ce nouveau départ : In the Afternoon, appuyé par un clip auto-réalisé qui rappelle celui de Shelter Song de Temples et As You Move Through the World. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les intentions commerciales entr’aperçues avec Little Dark Age semblent avoir été balayées sous le tapis, ce deuxième morceau de 7 minutes 30 revenant carrément aux origines instrumentales du groupe. Les derniers fans eux, continuent d’applaudir des deux mains et de saluer le projet à grands coups de pouces bleus et de commentaires enthousiasmés. On peut désormais l’affirmer avec une quasi certitude : jamais plus MGMT ne signera de titre aussi fort et populaire que le furent Electric Feel, Kids et Time to Pretend. Et c’est finalement la meilleure chose qui puisse leur arriver.

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