Temples : les nouveaux gardiens du ‘psyché’

2020 fut le théâtre d’une grande première personnelle, un petit pas pour l’Homme mais un bond de géant dans ma vie d’adulte accompli : aller à un concert tout seul. Difficile en effet de convaincre ne serait-ce qu’un pote de sacrifier sa soirée, et surtout de débourser une trentaine d’euros (quand ce n’est pas le double) pour aller voir cet obscur groupe dont il a vaguement entendu parler une fois, au chalet. Après avoir sauté le pas deux semaines plus tôt à l’Olympia pour Cage the Elephant, je prends ainsi la direction du Cabaret Sauvage en ce mardi 10 mars, pour découvrir une étrange petite salle ronde en forme de chapiteau, posée dans un coin du vaste parc de la Villette, dans l’ombre du géant Zénith.

À l’affiche, Temples, groupe de rock indépendant anglais dont le troisième album, Hot Motion, est sorti six mois plus tôt. Un peu moins de trois ans après les avoir découverts en live à l’Élysée-Montmartre à l’occasion de leur tournée précédente, je ne m’attendais pas à découvrir ce qui me semble vite être un groupe nouveau, beaucoup plus mûr dans sa performance scénique et son rapport au public. De quoi renforcer ce que je pensais déjà : en matière de rock indé, Temples fait partie des formations les plus importantes du moment.

Poussez les portes du temple

Oui, je sais ce que vous vous dites. “Le mec nous a déjà fait le coup avec Greta Van Fleet, le voilà qui revient avec une nouvelle bande de gamins mal peignés qui feraient mieux d’aller chez le coiffeur que de nous resservir en moins bien la même soupe que dans les années 60.” Dans un sens, vous n’auriez pas complètement tort. Là où GVF s’inspirait directement de Led Zeppelin et de la mouvance hard rock des 70’s qui s’en est suivie, Temples cherche à se réapproprier un courant du rock’n’roll complètement délaissé par le mainstream durant ce siècle : le rock psychédélique. Mais si, vous savez, ce genre désuet incapable de faire durer ses titres moins de huit minutes, où la mélodie disparaît souvent au profit de grandes nappes instrumentales de guitares et de synthé, qui donnent envie de pencher sa tête en arrière et de se laisser aller, envoûté par la musique.

Temples - Rock Psychédélique

Vous commencez à saisir le concept ? Crédit : sykorave.com

Pour preuve de sa disparition progressive des ondes, si l’on devait citer les fers de lance du mouvement aujourd’hui, ils porteraient les noms (forcément) compliqués de All Them Witches, The Black Angels, The Brian Jonestown Massacre ou encore King Gizzard and the Lizard Wizard. Des groupes aussi excellents qu’ils sont méconnus du grand public. Alors qu’à l’époque, le psyché était partout, démocratisé à la vitesse des tablettes d’acide qui passaient de main en main, en pleine apogée du mouvement hippie. Pink Floyd, The Grateful Dead, Canned Heat, Cream, The Jimi Hendrix Experience, Janis Joplin, Frank Zappa, Jefferson Airplane, Santana, même les Beatles et les Stones le temps de quelques albums (et pas forcément leurs meilleurs) : tous les grands de la scène pop/rock ou presque ont, un jour ou l’autre, succombé aux plaisirs du diéthyllysergamide.

Ce n’est donc pas un hasard quand, interrogés sur leurs influences en 2013 par le site The Quietus, les petits gars de Temples citent en premier lieu les Doors (meilleur groupe de musique de tous les temps, le saviez-vous ?) et Tony Visconti, producteur américain de renom qui a surtout œuvré dans les années 70 et 80, notamment aux côtés de Marc Bolan et de son groupe T.Rex mais surtout de David Bowie, dont il a largement contribué à faire décoller la carrière. Autant de groupes qui ont marqué une époque désormais indissociable de leur sonorités. Au point de rendre aujourd’hui datée cette musique lente et atmosphérique ? En décalage avec ces temps d’immédiateté où les punchlines rap ont remplacé les refrains pop ? Ne nous perdons pas en déclarations péremptoires : notre voyage au cœur du temple ne fait que commencer.

Believe the hype

Ma découverte avec Temples se fait quelque part durant le premier semestre de 2014, une poignée de semaines après que le groupe a offert au monde son premier album : Sun Structures. Au moment d’appuyer sur “Play”, je suis loin de me douter que ces quatre jeunes garçons ont le vent en poupe depuis presque deux ans. Respectivement guitariste et bassiste dans des groupes rivaux issus de Kettering, un patelin de 50 000 âmes perdus dans un genre de triangle des Bermudes anglais entre Cambridge, Coventry et Nottingham, James Edward Bagshaw et Thomas Edison Warmsley se réunissent à l’été 2012 chez le premier cité pour entamer une collaboration. En ressortent quatre titres auto-produits dans le studio personnel de James, installé chez lui, mis en ligne sur YouTube et immédiatement repérés par le label Heavenly Recordings. Ainsi naît un premier single : Shelter Song.

Le son clair des guitares, la section rythmique omniprésente, une voix posée : le style Temples est là, bien qu’à l’état d’embryon, et sera étoffé dans la foulée avec les jonctions au projet de deux autres enfants de Kettering : Samuel Toms à la batterie (qui sera mis à la porte fin 2018 pour être remplacé par Rens Ottnik) et Adam Smith au clavier et à la guitare. Le premier fruit de ce nouveau départ se nomme Colours to Life et fait grimper en flèche la cote d’un groupe qui n’a donc toujours pas sorti ne serait-ce qu’un EP. Alors qu’ils commencent à montrer leurs trognes aux quatre coins de la Perfide Albion dans des festivals ou en ouvertures de concerts de références de l’indé britannique comme Suede, The Vaccines ou Kasabian, la hype les rattrape, Noel Gallagher (ex-Oasis) et Johnny Marr (ex-The Smiths) les qualifiant tour à tour de “meilleur nouveau groupe au Royaume-Uni“.

Laissez entrer le soleil

Comment alors répondre à une telle attente, supporter une pareille pression ? Tout simplement en livrant l’un des meilleurs albums de rock indépendant de la décennie. En 12 titres et 52 minutes, Temples redéfinit les contours du psych rock. Le feeling des 60’s et des 70’s est indéniablement là, mais sans que l’on puisse pointer du doigt une influence précise, convoquer un géant de l’époque en particulier qui viendrait jeter son ombre sur une production en tous points impeccable. Ce qui rejaillit avec le plus de clarté de Sun Structures, c’est l’harmonie globale des pistes et la pureté du son. Comme si chaque écoute nous enveloppait dans un halo lumineux à la chaleur réconfortante, à mille lieux des vagues sombres et sourdes du psyché dépressif (que j’apprécie tout autant par ailleurs, mais pour d’autres raisons).

Un appel du pied à l’ancien qui s’accompagne d’une formidable modernité. Les compositions semblent aussi bien guidées par une volonté mélodieuse, à base de riffs catchy et de refrains un peu plus “pop”, comme A Question Isn’t Answered, qui reste facilement en tête, que par un laisser-aller que l’on devine calculé, à l’image de la deuxième moitié de Sand Dance, beaucoup plus planante. Deux faces d’une même pièce qui se rejoignent sur le sublime Mesmerise. D’un côté, un single taillé pour les radios, court et entraînant (à l’inverse de son clip, lent et incompréhensible, presque “Jodorowskien”). De l’autre, une version live que le groupe s’éclate à faire durer (voir plus haut), étendant son outro en une longue plage instrumentale pouvant aller jusqu’à six ou sept minutes, et que le groupe adore utiliser pour clore un concert.

Volcan endormi

Je pense que l’élément primordial pour nous est de faire en sorte que les gens ne nous voient pas comme un pastiche des années 60. C’est pourquoi nous sommes constamment en train d’écrire et d’essayer de nouvelles idées. C’est important pour nous d’être capables de proposer toujours de la nouveauté.” Ainsi parlait Tom Warmsley dans une interview donnée à Drowned in Sound en avril 2013, alors que Shelter Song venait toute juste d’être révélé. Un nindô vers lequel on peut aisément se tourner pour chercher un début d’explication au désarmant Volcano, leur deuxième album sorti en mars 2017.

Alors qu’il se faisait relativement discret sur Sun Structures, le synthé s’en donne ici à cœur joie, remplaçant volontiers des guitares requalifiées en seconds rôles ; l’ami James n’hésite pas à monter de plusieurs crans dans les aiguës — pas forcément facile la première écoute de Oh! The Saviour — et le tempo se veut dans l’ensemble beaucoup plus lent. Au milieu de tout ce changement compliqué à appréhender à la première écoute, la continuité est assurée par trois titres forts, bien plus rythmés : Certainty et son clip plus-psyché-tu-meurs qui n’aurait pas dépareillé dans Mind Game, l’aérien Open Air (vous l’avez ?) et le prophétique Strange or Be Forgotten, célébration des weirdos qui pratiquent leur art à la marge.

Qu’on se le dise : Volcano est sans nul doute le plus faible des trois albums de Temples. Pourtant légèrement plus court que Sun Structures, il glisse beaucoup moins facilement, la faute à quelques titres dispensables versant un peu dans la redite (In my Pocket et Celebration notamment) et un changement de direction peut-être un peu trop brutal. Il n’en constitue pas moins une étape à part entière dans leur carrière, une envie que l’on sent sincère d’intégrer un peu d’électro au magma, mais sans parvenir à le faire bouillonner totalement. Fort heureusement, la fusion est à portée d’accord et deux ans et demi suffisent avant d’assister à la dernière éruption en date : Hot Motion.

Chaud devant

Le soleil. Le volcan. La chaleur. C’est indéniable, ces chevelus ont de la suite dans les idées et continuent de creuser leur thématique, d’enrichir leur univers. “L’une des raisons pour lesquelles nous avons appelé le groupe Temples, expliquait Thomas, toujours chez The Quietusc’est parce que nous voulions un nom aussi symbolique et spirituel que la musique que nous essayons de créer.” Que ce soit dans la voix angélique de Bagshaw et l’utilisation presque systématique des chœurs ou les thématiques abordées dans les paroles, métaphoriques plutôt que concrètes, on pourrait effectivement trouver dans leur style quelque chose qui confine au divin. Le sentiment d’un appel à une puissance supérieure.

Hot Motion fonce tout droit dans cette direction. Cette fois-ci, le synthé ne supplante pas les guitares, l’un ne vole pas la vedette à l’autre. Les deux instruments interagissent ensemble, se complètent, se répondent, épaulés par une basse qui acquiert sa forme finale en live, groovy en diable. Hot Motion marque ainsi l’arrivée à un véritable plan d’équilibre, matérialisé par un nouveau triptyque. Amputé de deux minutes dans sa version single, le titre éponyme Hot Motion sert de note d’intention à l’album : un son de synthé joué à la guitare, une basse presque lascive doublée par la seconde guitare, un refrain qui emballe le tout et enfin un pont instrumental dont on reprendrait bien une vingtaine de minutes de plus. Plus qu’un retour aux sources, une compréhension de ce qui fait désormais leur yin et leur yang. Dès la première piste.

S’ajoutent à cela le riff agressif de The Howl, qui surprend par ses tonalités lorgnants vers le blues/rock (un jour peut-être y reviendrai-je dans un article dédié) et l’envoûtant Monuments, qui clôt ce voyage solaire en nous abritant de son ombre, comme si son titre s’était matérialisé dans chaque note, chaque accord. Le symbolique, le spirituel, la puissance d’évocation : on y revient. D’autant que, contrairement à Volcano, Hot Motion se tient parfaitement en tant qu’album, chaque piste correspondant à une brique supplémentaire soutenant l’ensemble. Holy Horses lève les yeux vers le ciel ? You’re Either on Something est là pour lui permettre de garder les pieds au sol, avec des paroles un peu plus terre-à-terre (mais difficilement traduisibles).

L’envie est forte de qualifier Hot Motion d’album de la maturité. Ce serait laisser entendre que le groupe est arrivé au bout de ce qu’il peut proposer, que la suite ne sera qu’éternelle répétition, et donc un inévitable appauvrissement. Je leur fais confiance pour continuer à peaufiner ce style qui n’appartient qu’à eux, à proposer quelque chose de différent pour, qui sait, entraîner dans leur sillon toute une nouvelle scène de rock psyché britannique. Hot Motion est aussi né de leur séparation d’avec Heavenly Recordings, preuve que le groupe se sentait confiné au sein du label de ses débuts. Il ne fait aucun doute que les gars de Kettering en ont gardé sous la pédale wah-wah et qu’ils ne font que préparer leur ascension. Celle qui mènera Temples au Panthéon.

Crédit photo de Une : templestheband.com

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