…Like Clockwork est la bande son de mes traumatismes

…Like Clockwork est le sixième album du groupe Queens of the Stone Age. Un album sorti en juin 2013 dans un contexte particulier, puisqu’il a été créé après une terrible affliction subie par le créateur du groupe Josh Homme. C’est aussi mon album préféré du groupe, puisqu’il a pris quelques mois plus tard une toute autre signification pour moi et m’a aidé à tenir bon dans un moment éprouvant de ma vie.

Je vous l’ai déjà confié auparavant : la musique m’aide à cadrer mes propres réflexions. Rien d’anormal là-dedans tant les notes et les accords tendent à appeler des émotions très personnelles en chacun d’entre nous. Mais lorsqu’il s’agit d’analyser les paroles des musiques elles-mêmes, la tendance va toujours à parler de l’artiste. Recontextualiser son texte dans sa vie pour mieux comprendre ce qu’il a voulu nous transmettre. Ce qu’il cherchait à évacuer, ce qu’il cherchait à évoquer, ce qu’il cherchait à enterrer. …Like Clockwork, le sixième album de Queens of the Stone Age, a été créé dans un contexte si précis qu’il est impossible de l’en dissocier. Mais cela le soustrait-il de son pouvoir évocateur ?

Aussi appelé le « Ginger Elvis »

The King of Desert Rock

Josh Homme est un artiste prolifique. De Kyuss à Queens of the Stone Age en passant par Them Crooked Vultures et Eagles of Death Metal, il n’a fait que produire projets sur projets qui sonnent particulièrement doux à mes oreilles. Et ce pour l’usage de grosses guitares lourdes et distordues, d’une voix mélodieuse et mélancolique, et de paroles qui ne se révèlent qu’à moitié, perdues dans de nombreuses métaphores. Le bonhomme est presque toujours présent d’une manière ou d’une autre dans les musiques modernes que j’apprécie le plus, puisqu’il fait partie au même titre que Dave Grohl (Foo Fighters, Nirvana, Probot) de cette génération d’artistes qui enchaînent les délires musicaux sans jamais s’arrêter. L’ami talentueux entouré d’amis talentueux dans une immense cuisine musicale où toutes les recettes sont permises. Et où il peut jouer de tous les instruments avec aise.

Cependant, en 2011, ce dernier a vécu une expérience traumatisante. De ce que l’on en sait, le frontman du groupe a attrapé un staphylocoque doré méticilline résistant, lié à un système immunitaire affaibli, qui l’a forcé à rester à l’hôpital pendant 13 jours sans contact avec le monde extérieur. Une affliction qui aurait déjà pu lui coûter la vie, mais qui a été aggravée plus encore par l’erreur d’un chirurgien. Josh Homme a été cliniquement mort pendant quelques minutes sur la table d’opération ; son cœur a arrêté de battre faute d’un manque de réoxygénation de son sang. Conséquence de cela ? Quatre mois cloué au lit, dans une solitude profonde qui l’a plongé en dépression.

Un homme pour le moins tourmenté

De Charybde en Scylla

C’est peu après que Josh Homme s’est lancé dans la création du sixième album de Queens of the Stone Age. Mais avant, le groupe a lancé une grande tournée pour l’anniversaire de son premier album éponyme. Discrètement, il s’agissait pour Josh Homme de se reconnecter avec la créativité de celui-ci afin d’inspirer sa nouvelle production. De son propre aveu : ce fut un échec. Toujours plongé dans sa dépression, Josh Homme a avoué avoir eu du mal à retrouver sa créativité. Ce sixième album avait pour but de le reconnecter avec sa musique, sans qu’il ne sache comment. Chose qu’il a mis à plat immédiatement avec ses camarades musiciens avant même de lancer le projet, en leur demandant « Si vous voulez faire un album avec moi maintenant, dans l’état dans lequel je suis, accompagnez-moi dans le brouillard. C’est la seule chance que vous aurez.« 

Mais ce projet n’a fait que rencontrer problème sur problème. Le batteur habituel de Queens of the Stone Age s’est séparé du groupe. Les agendas des membres du groupe n’ont jamais réussi à coïncider avec celui de Trent Reznor (Nine Inch Nails), imaginé comme producteur, ce qui a conduit le groupe à se produire lui-même. Et les difficultés mentales de Josh Homme ont rendu le processus de création extrêmement difficile. Ses propres mots prononcés pour MOJO Magazine résument assez bien l’ampleur de la tâche : « Ces chansons ne sont pas les souvenirs du temps que nous avons passé ensemble. Ce sont les représentations des difficultés que nous avons affrontées en temps réel. Cela veut dire que même un mauvais événement peut se transformer en une chanson inoubliable. »

Ce sont ces difficultés tout au long du projet, dont l’enregistrement a véritablement commencé en août 2012, qui a conduit le groupe a appelé l’album …Like Clockwork : une vanne répétée à mesure d’enregistrement, où à chaque épreuve les membres du groupe ont préféré dire que tout se passait comme sur des roulettes. Aussi bien personnel que maudit, ce sixième album sorti en juin 2013 est pour moi le plus beau de Queens of the Stone Age.

Les illustrations de « …Like Clockwork » ont été réalisées par Boneface

Mon joyeux petit cancer

En octobre 2013, après des semaines à cracher mes poumons jusqu’au sang, être essoufflé au moindre petit escalier et subir d’horribles démangeaisons aux jambes, j’apprends après de multiples examens la vérité sur mon état : j’ai contracté un cancer. À 21 ans, me voilà donc la dernière victime du lymphome de Hodgkin, que j’apprends être une sorte de « cancer du système immunitaire », où les ganglions censés me soigner sont infectés et se multiplient en boucle dans mon torse au point d’écraser ma trachée. Bien qu’un prélèvement osseux indique aux docteurs que ma colonne vertébrale n’a pas été touchée, la proximité de ces ganglions effraie mes médecins qui décident de traiter mon « stade 2 » comme un « stade 4 ». Mon dossier est confié à un collège de docteurs, mon traitement est choisi parmi les plus difficiles et les plus surveillés. Je glisse jour après jour de nouvelles paperasses administratives dans un carnet que j’intitule « Mon joyeux petit cancer », sur la couverture duquel je dessine également des petites fleurs et des cœurs.

Séjours réguliers à l’hôpital, allers-retours en taxi, des journées au milieu de mon salon à ne manger qu’une compote avant de me tenir la tête par dessus une bassine par prudence. Un système immunitaire en chute libre, des injections régulières dans les jambes pour le faire remonter. Marche vers les urgences, avant qu’une crise cardiaque ne me rattrape. Réveil en pleine nuit par la voix lointaine de l’infirmière qui m’implore de ne pas me rendormir. Transfert en soins intensifs, plus machine qu’homme, connecté à tout sauf au monde. Grippe en pleine aplasie, séjour prolongé, un ballon accroché en permanence à ma chambre implantable. Chimio-résistance. Signature de documents étranges mentionnant le risque de développer une leucémie. Traitements expérimentaux. Prélèvement de cellules souches. Autogreffe.

Oui, j’ai glissé une référence à Constantine pour mon dernier jour d’hôpital

Victoire. Après 8 mois suspendu dans le temps, je suis désormais libre de reprendre le cours de ma vie. Il n’y a plus aucun doute permis après cette épreuve : mon amour de lycée est le bon. Comment vais-je faire ma demande ? Et puis, la solitude. Un carnet qui traîne dans un coin. Deux ans de ma vie révélés page après page comme un mensonge éhonté. Si je lui ai dit qu’elle était belle hier avant de sortir, c’était pour lui. Un mixeur lancé à pleine force contre un mur de pierre. Une boîte de nuit sourde, une danse rythmée par des sanglots. Un stylo rempli de haine et d’incompréhension. Crise de larmes après un tendre baiser. Du feu dans le jardin. Le croiser devant mon camion, des cartons dans mes bras. 10m². Les poignées en plastique des chambres d’hôpital. 45 minutes à pied sous une pluie chaude. 200 balles en liquide par-ci par-là. Un repas par jour. Baluchons de linge sale. Insomnies.

Mort

Du verre est brisé à multiples reprises avant même que la première chanson de l’album se dévoile. La guitare, aussi lourde que possible, démarre enfin sur une batterie qui reste calme, retenue. Pour moi une invitation à marcher, sans se presser, seulement pousser vers l’avant malgré les bagages.

« Don’t look, just keep your eyes peeled. »

Ne regarde surtout pas vers l’arrière, sois attentif à ce qu’il se passe devant toi. Alors je marche et marche encore, en essayant d’ignorer tout ce que j’ai vécu jusque-là.

« I play as though I’m alright. »

Tous ces sourires que j’arbore ne sont plus basés sur rien d’autre que des conventions sociales.

« Big smile, really a show of teeth. »

Je n’ignore pas mon état, je marche simplement en rythme. Mais au fond de moi, quelque chose cherche à se réveiller.

« If life is but a dream then wake me up. »

« There’s no use in crying, it doesn’t change anything so baby what good does it do? »

L’explosion de tout ce que j’ai cherché à construire jusque-là me condamne à repartir de zéro, mais j’ignore par où commencer.

« You, me, and a lie. »

Je sais seulement que je dois changer, sans quoi je serai condamné à reconstruire quelque chose destiné à être détruit. Mais qui suis-je vraiment après ce que j’ai vécu ?

« Do you know who you really are, are you sure it’s really you? »

Je n’ai plus confiance en la personne que j’ai été, et aucune idée de la personne que je veux être désormais. La solution la plus simple me semble donc seulement de continuer à vivre, malgré l’espoir vaquant.

« Time wounds all the heals as we fade out of view. »

« I feel no love. »

L’image de la couverture de l’album, de ce fameux vampire, devient la personnification de ce qui continue de me hanter : ma mortalité.

« You think the worst of all is far behind. »

Si j’ai été soigné de ma maladie, le risque de rechute pèse lourd sur mes épaules faute d’être chimiorésistant. Si je rechute, c’est la fin.

« I survived. I speak, I breath. I’m incomplete. »

Je deviens tiraillé entre l’envie de laisser derrière moi une trace de mon passage sur cette terre et celle de me retirer du monde pour ne blesser personne à ma disparition.

« I’m alive, hooray! »

Toutes mes décisions sont devenues impactées par cette épée de Damoclès, à m’en rendre fou. Devrais-je profiter de tout, envers et contre tout ? Me reclure ? Continuer ? Arrêter ?

« Does anyone ever get this right? »

Alors je m’abandonne. Je vais à n’importe quelle soirée que l’on me propose, bois n’importe quel verre que l’on me sert, fume n’importe quel joint que l’on me tend.

« I want to cry, I want to spit. »

Tout pour ne pas rester enfermé dans cet esprit devenu ma prison. Plutôt créer un nouveau capharnaüm que d’étouffer dans le mien.

« Tears of pleasure, tears of pain, they trickle down your face the same. »

Je suis entouré de personnes que je connais à peine, qui ne me reconnaissent que dans mes rires gras et mes whisky coca.

« It’s how you look, not how you feel. »

Je refuse le moindre contact qui irait au-delà des apparences par peur d’être détruit à nouveau.

« A city of glass with no heart. »

Ne reste plus de moi que le spectacle que j’offre à qui veut bien le voir.

« If I have a tail I will control the night. »

Renaissance

« Far beyond the desert road where everything ends up. »

Vient un moment où l’instinct de survie se réveille enfin, où ma moralité reprend les rennes. La liberté en maître mot.

« So good the empty space. »

Être vindicatif ne me correspond pas, je me triture le cerveau jusqu’à trouver la compassion de comprendre.

« Mental erase, forgive, forgot. »

Retrousser mes manches pour faire le ménage, me séparer de mon égo meurtri, retrouver l’amour de la vie originelle.

« So good to be an ant who crawls atop a spinning rock. »

Au bout, ne me reste qu’une confiance démesurée en la capacité du cerveau humain à oublier les épreuves pour ne garder que le bon.

« Kneeling, my god is the Sun. »

La pensée que je suis infime dans l’univers me rappelle à mon envie de trouver le bonheur dans les plus simples choses.

Une douce ballade fait lentement renaître mon cœur meurtri.

« Rose tinted eyes color my sorrow a shade of why? »

Je n’arrive pas à concevoir l’amour sans une confiance aveugle. Alors je me dois de laisser derrière moi ces expériences.

« Bye bye black balloons, see you real soon. »

Mais je ne peux pas les ignorer pour autant, les cicatrices en moi sont toujours profondes et brûlantes.

« Forget those mindless baboons, they’re off playing God. »

La solution est moins de changer ma manière d’aimer que de bien choisir à qui offrir mon amour.

« Cannibals with their noose consume a parade. »

Car au bout, ce que je ne veux surtout pas perdre malgré ces épreuves, c’est ma capacité à aimer pleinement.

« And I love you more than I can control. I don’t even try… Why would I? »

« When I turned around and found that you’d gone before the first rain could fall. »

Toutes les trahisons et les déceptions sur mon chemin m’ont empêché d’apprécier jusque là ceux qui sont restés à mes côtés.

« Gossips, frauds and snakes, they’re just our best fairweather friends. »

Adieu ces prétendus proches qui m’ont inscrit à un commerce pyramidal dans mon dos, ont craché sur ma famille et ne m’ont jamais soutenu.

« And though the hour is late, don’t let them in your head. »

Je n’offrirai ma confiance et mon cœur qu’à ceux qui ont prouvé qu’ils le méritaient.

« Drink wine and screw is all we’ll do every day. »

Quant aux autres…

« I don’t give a shit about them anyhow. »

La vraie liberté commence maintenant.

« I’ve got nothing to lose and only one way up. »

Je n’ai plus aucune peur de faire de grands changements dans ma vie, qu’importe les répercussions.

« I’m burning bridges, I destroy the mirage. »

Je reprends confiance en moi, recommence à voir ce qu’il m’est possible de faire en retrouvant ma résistance d’antan.

« I’m risking it all-ways, no second chance. »

Et c’est avec cette nonchalance renouvelée que je me remets à marcher, le pas rythmé, un sourire enfin sincère au visage.

« It’s all smooth sailing from here on out. »

Cicatrices

Si ma vie reprend enfin, des pensées sombres me rattrapent parfois, seul dans mon lit, le plafond comme livre de chevet.

« Prisoner on the loose, description: a spitting image of me except for a heart-shaped hole where the hope runs out. »

Au détour de quelques conversations, je me rends compte ne pas encore avoir trouvé le contrôle total de mes réactions. Des blessures toujours à vif.

« Feelings raw and exposed when I’m out of control. »

Si je marche désormais avec aisance, le but parfois m’échappe. Ma confiance m’échappe.

« Wandering along the road in the summer night. »

Je m’interdis de parler de mon cancer, la simple mention du mot mettant les gens mal à l’aise. Il s’agit d’une part de ma vie, une part de ma personnalité aujourd’hui, dont je ne peux jamais parler.

« I go missing, no longer exist. »

Ce n’est pas un problème pourtant. Je vois enfin l’amour de mes proches, et sa chaleur me protège en tout temps.

« Don’t cry, with my toes on the edge it’s such a lovely view. »

Mes pensées sombres ne m’empêchent plus d’apprécier la beauté de ce qui m’entoure.

« Everyone it seems has somewhere to go. »

J’ai parfois l’impression que mon expérience de vie m’a mis en décalage avec le monde qui m’entoure. Des concepts si chers à certains, des buts de vie socialement acceptés, des envies de grandeur… Je ne ressens plus la même chose.

« Not everything that goes around comes back around you know. »

J’ai foncièrement l’impression que la vie est chaotique, qu’il n’y a rien d’autre à en faire que de prendre le bonheur partout où on le trouve, jusqu’à l’inéluctable.

« Holding on too long is just a fear of letting go. »

Dans un monde trop grand pour moi, le seul véritable impact que je peux avoir est localisé. Précis. Et ne demande que de l’amour.

« The love line in your hand cleverly disguised. »

Être là pour ses proches, dans la joie comme le malheur. Le seul véritable cadeau est d’offrir son cœur, son temps à partager.

« All the promises of stone crumble in the light. »

Tout le reste est condamné à disparaître.

« Most of what you see my dear is purely for show. »

Go with the flow

…Like Clockwork m’a accompagné, sur les années qui ont suivi ma rémission, comme l’un des amis les plus compréhensifs que j’ai eu la chance d’avoir à mes côtés. Josh Homme a créé cet album pour surpasser ses propres traumatismes, et par ce que la musique a de plus magique, a du même temps créé un chemin de convalescence que n’importe qui peut arpenter pour peu qu’il soit accordé sur les mêmes ondes. Un premier chapitre dans lequel déverser ses blessures, les vivre et mieux les comprendre. Un second chapitre dans lequel se retrouver et retrouver goût à la vie. Et un troisième où s’adapter aux changements dans sa mentalité, à l’impact que ce choc a eu sur nous.

De nombreuses œuvres nous invitent à voir les traumatismes comme une chose que l’on n’oublie pas, mais avec laquelle on apprend à vivre. Josh Homme l’a progressivement fait au cours de la création de cet album. À l’écoute, il devient notre guide pour faire de même. Un guide très humain, qui observe longuement les plaies, si profondes soient-elles, les panse avec diligence et douceur, et fait en sorte que la cicatrisation soit la plus saine possible. Cet album n’a de cesse de m’accompagner aujourd’hui dans les moments difficiles pour m’aider à y voir plus clair. Et si je vous dévoile mon histoire, c’est pour vous inviter à faire de même : déverser vos émotions brutes dans la musique, pour retrouver vos réflexes les plus instinctifs.

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