Une Grande Année : c’est la piquette Ridley !

Il existe un monde. Un monde où, devant la caméra d’un homme qui a réalisé deux des plus grands films de science-fiction de tous les temps, Maximus Decimus Meridius, commandant en chef des armées du nord, général des légions Phoenix, fidèle serviteur du vrai empereur Marc Aurèle, père d’un fils assassiné, époux d’une femme assassinée (et il aura sa vengeance, dans cette vie ou dans l’autre) et Marcel Patulacci, brigadier chef et agent de la paix avant tout, s’envoient à la tronche des grands coups droits et des smashes dévastateurs sur un terrain de tennis défraîchi de Provence. Et ce monde, c’est le nôtre. Bienvenue dans Une Grande Année. Bienvenue dans un mauvais film. Directed by Ridley Scott.

Une attaque puissante

Existe-t-il un réalisateur actuel à la carrière plus erratique que celle de papy Ridley ? En 40 années à nous livrer des longs-métrages — et alors que sort en ce début de mois Raised by Wolves, une nouvelle série HBO dont il a réalisé les deux premiers épisodes — le Britannique a connu autant de superbes hauts à même de le faire figurer en bonne place au Panthéon du cinéma, que de spectaculaires bas, sous la forme de plusieurs gadins dont un moins gradé que lui ne se serait pas relevé.

Une Grande Année - Alien - Blade Runner

Chef d’oeuvre sur chef d’oeuvre.

Pourtant, peu de cinéastes peuvent se targuer de débuts plus étincelants. Après le méconnu mais pourtant irréprochable Les Duellistes, qu’il réalise à l’âge déjà respectable de 40 ans, l’homme qui n’a pas encore donné son prénom à l’ennemi juré de Samus Aran enchaîne avec deux monuments indépassables et indémodables, devenus références absolues dans leurs genres respectifs (et à titre personnel deux de mes films préférés tout court) : Alien et Blade Runner. La suite, c’est une entrée fracassante dans le monde de la pub avec un spot devenu culte pour le nouvel ordinateur d’une certain marque à la pomme [EDIT : ou plutôt un retour fracassant, Ridley Scott ayant démarré sa carrière dans la publicité avant de bifurquer vers le cinéma. D’où ses débuts tardifs sur grand écran. Merci Gauthier.] Et puis… ça se complique.

Première incursion du frère de Tony dans le monde de la fantasy, Legend ne convainc pas (le film aura le droit à une seconde vie en DVD des années plus tard grâce à une version Director’s Cut) et annonce une deuxième moitié des eighties presque anecdotique, avec les confidentiels Traquée et Black Rain. Vous n’en aviez jamais entendu parler ? C’est normal. D’ailleurs, pour être complètement honnête avec vous, je ne les ai pas vus non plus. Il faut attendre 1991 et l’excellent Thelma & Louise pour que l’ami Ridley renoue avec le succès, avant là encore de retomber dans un relatif anonymat.

Une robe violacée

Une Grande Année - Gladiator

N’êtes-vous pas divertis ?

Co-production internationale pour une longue fresque historique de 2h30 avec Gégé ‘Christophe Colomb’ Depardieu en rôle principal, son 1492 est boudé, malgré sa seconde collaboration avec Vangelis, dix ans après Blade Runner. Lame de fond (1996) et À armes égales (1997) cloueront pour lui le cercueil des années 90 avant une nouvelle déflagration. Sorti le 20 juin 2000, Gladiator est un succès critique et commercial immédiat à travers la planète, couronné quelques mois plus tard de cinq Oscars, dont meilleur film et meilleur acteur pour Russell Crowe, devenu en un rien de temps superstar bankable.

Un triomphe qui paraît aujourd’hui évident mais qui avait pourtant tout à l’époque de l’énième projet casse-gueule. Car en ce prophétique an 2000, cela fait des décennies que plus personne ne s’est risqué à réaliser un péplum. Genre désuet s’il en est, il reste accolé au vieil Hollywood des années 40 et 50 et n’a toujours pas complètement pansé ses plaies du Cléopâtre de 63, projet démesuré transformé en gouffre financier, qui a précipité sa mort. Ridley lui, il s’en fichait et il a bien eu raison.

Une Grande Année - La Chute du Faucon Noir

Une affiche qui a longtemps trôné en bonne place dans ma chambre d’ado.

À 60 ans bien tassés, l’homme de Durham remet alors le pied à l’étrier et sort en trois ans trois films corrects (La Chute du Faucon NoirHannibal et Les Associés), sans toutefois parvenir à se hisser au niveau de ses pièces maîtresses. Quelque peu perdu dans la restauration et la ressortie en salles d’Alien, il tente un retour à l’épique historique avec un Kingdom of Heaven quelque peu bordélique, qu’il a lui-même charcuté pour rendre la version salles plus digeste… avant de sortir l’année suivante son Director’s Cut pour la distribution DVD. Vous voyez comme un pattern se dessiner ?

Une odeur boisée

Pourquoi cette (nouvelle) longue introduction avant d’arriver au sujet principal de cet article ? Parce que tout au long de sa carrière, et comme il le fera aussi après 2006, Ridley Scott s’est continuellement sabordé, passant d’un projet à un autre à une vitesse folle, sans prendre réellement le temps de se demander si l’idée vaut le coup d’être tentée. Peut-être par peur d’être enfermé dans une case ou dans un genre, ou pour casser l’image sans cesse changeante que le milieu a essayé de lui coller à différentes étapes de sa carrière, il a toujours cherché à explorer de nouveaux horizons, quitte à partir dans des directions qu’il maîtrise moins. Alerte spoiler : Une Grande Année reste à ce jour sa seule et unique irruption dans le monde de la comédie romantique. Nul besoin d’être un œnologue confirmé pour comprendre pourquoi.

Une Grande Année, de son titre original A Good Year, est une adaptation du roman éponyme signé Peter Mayle, un ancien publicitaire britannique qui a passé une large partie de sa vie en Provence. C’est sous le soleil du sud que lui a pris cette idée folle d’écrire quelques petites histoires facétieuses sur les rapports qu’entretiennent les Français avec leur terroir ainsi qu’avec leurs voisins britons. Le sourcil commence à se hausser, mais jetons d’abord un œil au petit veinard que la Fox a déniché pour adapter tout ça : Marc Klein, dont le seul script alors est celui d’Un Amour à New York, une bluette citadine entre John Cusack et Kate Beckinsale. Non, ne réglez pas votre écran d’ordinateur, ce sont simplement tous les voyants qui viennent d’un coup de passer au rouge. Et autant vous dire qu’on est plutôt sur un cubi de Cuisse de Bergère que sur une bouteille de Château-Petrus.

L’histoire débute au moment où Max Skinner, trader à succès adulé autant que détesté dans toute la City, apprend la mort de son oncle Henry, avec qui il a passé enfant bon nombre de ses étés dans son vignoble près de Gordes. Sans autre famille proche malgré un lourd passif de coureur de jupons ,et n’ayant pas rédigé de testament, le tonton lègue de facto la propriété à son neveu, dont l’objectif est clair avant même d’avoir posé un orteil en France : en tirer le plus possible de pépètes. Problème numéro 1 : le domaine est à deux doigts de tomber en ruines et le vin produit par le seul vigneron sur place est une piquette infâme. Problème numéro 2 : une jeune Californienne prénommée Christie débarque de nulle part en se présentant comme la fille illégitime de Henry. Ah oui, et puis à un moment, Max tombe amoureux de Fanny, la serveuse du resto traditionnel du coin, qui cache un passé difficile et une vraie sensibilité derrière son fort caractère et son regard dur.

Agressif en bouche

Si cela vous semble cliché et cousu de fil blanc, portez-vous un toast, vous avez vu juste. Une Grande Année nous rejoue l’une des oppositions préférées des comédies pseudo-sociales à la française : celle des villes contre les campagnes et de leurs modes de vies forcément irréconciliables. Mais rassurez-vous, à la fin, ce sont les brunches en terrasse à l’ombre des oliviers qui finissent par l’emporter, appuyés par une photographie jaune-orangée faussement sépia à vous faire plisser les yeux comme un réveil de lendemain de soirée à la Villageoise. Mais parce que ce n’était visiblement pas assez, le film ajoute une surcouche dont on se serait bien passé de ce bon vieux match plus que millénaire : France Vs England. Avec, vous l’avez compris, un parti-pris assumé du côté de cette dernière.

Si la région dans laquelle prend place le film est magnifique — encore que trop peu mise en valeur par une caméra qui ne prend que rarement de la hauteur — son principal problème, ce sont ses habitants. Le vigneron du coin est bourru et têtu, fier comme un vieux pape de sa vinasse imbuvable. Sa femme est une délurée à la jupe légère, un brin trop familière avec ses invité(e)s. Le grand-père est mutique, légèrement alcoolique sur les bords et tient à peine debout, mais on continue de le faire bosser pour donner un coup de main dans la propriété. On reste aussi encore estomaqué par cette scène où, à un groupe de cyclistes se moquant de sa Smart de location, Max Skinner répond par un majeur levé à travers son toit ouvrant et un “Lance Armstrong !” bien sonore en guise de provocation. Même le GPS (français, forcément) de cette fameuse voiture semble se donner beaucoup de mal pour se montrer le moins coopératif possible. Pourquoi ?

Et puis, environ au milieu du film, arrive le moment tant redouté. Celui où cette rivalité exacerbée au-delà de toute logique atteint son apogée via la scène surréaliste mentionnée en ouverture.

What has been seen… cannot be unseen. Impossible désormais d’oublier ce moment, gravé à jamais sur notre rétine. Sans même parler de cette balle de match risible, où Didier Bourdon plonge à gauche pour tenter de réceptionner un service expédié en plein milieu. Top Spin 4 doesn’t like this. Car oui, puisqu’il est temps de parler de l’éléphant dans la pièce, pour faire face à Russell Crowe, Ridley Scott n’a trouvé personne de mieux que Didier Bourdon. Notre Didier Bourdon à nous, qui déclame phonétiquement tout au long du film de longues diatribes philosophiques sur le goût de la terre et l’amour de ses vignes.

Un Didier Bourdon qui parle et chante à ses raisins, dans un petit espace séparé du reste du domaine et qui ne donne en fait pas un immonde pinard, mais un grand cru secret et hors de prix mythique dans la région et que tout le monde pense disparu à jamais. Là comme ça, l’air de rien, entre la poire et le dessert, je viens de vous spoiler l’un des plus gros twists du film, mais rassurez-vous : non seulement on s’en cogne, mais en plus il est tellement mal amené qu’il glisse comme une goutte de Beaujolais nouveau sur une toile cirée.

Comme un arrière-goût de banane

Plus problématique encore, cette scène de tennis est un révélateur du reste des presque deux heures que dure cette purge : Une Grande Année est un film hystérique. Parfaitement conscient mais en même temps un peu honteux de ce qu’il est en train de tourner, Ridley Scott semble nous hurler dans les oreilles : “C’EST UNE COMÉDIE, C’EST POUR RIGOLER ! ALORS TU T’AMUSES ?” Sauf que drôle, le film ne l’est jamais, à aucun moment. Ou alors à ses dépens, quant à force de montage épileptique et de situations grotesques, on finit par laisser échapper un petit rire nerveux. “Mais qu’est-ce que je suis en train de regarder ?

Parce qu’il a constamment jonglé d’un genre à l’autre, parce qu’il n’a jamais eu de tic de mise en scène propre, il est très difficile de dégager une “patte” Ridley Scott comme il peut exister une “patte” Steven Spielberg ou Martin Scorsese, pour ne citer que deux autres géants à la longue et foisonnante carrière. Mais pour Une Grande Année, c’est à se demander ce qui est passé par la tête (ou par le gosier) de l’ami Ridley. Plusieurs scènes a priori anodines rivalisent ainsi d’effets tape-à-l’œil et déjà datés à l’époque, comme pour booster artificiellement leur intérêt ou éviter que le spectateur ne sombre dans l’ennui. Dommage, cela ne fonctionne ni dans un cas, ni dans l’autre. Le comble du ridicule est sans doute atteint quand Russell Crowe fait plusieurs fois le tour d’un même rond-point dans sa Smart jaune, avec la bande passée en accéléré. Personnellement, ça m’a rappelé les bastons molles du Flic de Shanghai. Avec Moi, Lolita d’Alizée en fond sonore en plus. Non, ce n’est pas une blague.

Une bonne pâteuse

Dans un esprit de cordialité entre les peuples, on pourrait presque pardonner au film d’en faire des caisses, comme à ce pote qui revient de son cours d’œnologie reçu en cadeau à Noël et qui ne peut s’empêcher de caler au moindre repas les mots “tanins”, “cépages”, “charnu” et “gouleyant”. Mais au-delà de son message que l’on sait faux et opportuniste sur le retour aux fondamentaux, aux plaisirs simples de la nature, Une Grande Année essaie de nous vendre la rédemption de l’un des personnages les plus détestables que l’on a vu depuis longtemps au cinéma.

Max Skinner ne prend pas de week-end, Max Skinner ne part pas en vacances, Max Skinner gagne de l’argent.” Voilà comme il nous est décrit à plusieurs reprises, en financier impitoyable avec le pognon comme mot d’ordre, vivant à Londres dans son immense duplex froid avec vue sur la Tamise. Et il est visiblement bon dans ce qu’il fait, à en croire cette scène d’introduction beaucoup trop frénétique d’une bêtise terrifiante où il enchaîne les “Buy” et “Sell” au milieu d’un concert de cris jusqu’à ce que les zéros s’accumulent. Ça a l’air facile la bourse en fait.

Pire que d’être un requin de la finance s’étant jeté sur la place de son prédécesseur dès que ce dernier a pris un jour de repos, Max est un arriviste hautain et condescendant qui aime également beaucoup laisser traîner sa main sur le genou de ses jeunes employées qui lui lancent des regards un peu trop insistants. Mais il faut croire qu’il est trop difficile de résister aux fesses de Marion Cotillard, dans une scène au restaurant qui n’est pas sans rappeler celle de Mathilde Seigner dans Camping. D’ailleurs, les deux films sont sortis la même année. Coïncidence ?

Non, un Perrier tranche pour aujourd’hui

Pour cette fois cependant, la pas encore Oscarisée n’a pas grand-chose à se reprocher, parce qu’elle n’a de toute façon pas grand-chose à jouer. Elle n’existe que pour être le love interest qui d’abord se dérobe avant de replacer notre héros sur le droit chemin. Sauf qu’ici cette redirection se joue dans les toutes dernières minutes, enterrant de fait toute crédibilité à une histoire d’amour qui n’en avait déjà pas beaucoup. Oui mais vous comprenez, elle avait plongé dans la piscine pour venir l’embrasser quand ils avaient 11 ans.

Le blackout n’intervient jamais au bon moment. On aimerait oublier Une Grande Année comme cette soirée un peu honteuse dont on ne perçoit plus que des brumes. À la place, on en ressort avec un gigantesque mal de crâne et une sinistre prise de conscience : en dehors des deux sursauts American Gangster et Seul sur Mars — et dans une moindre mesure Mensonges d’État — la fin de carrière de Ridley Scott ressemble davantage à un vin de table éventé qu’à un grand cru.

Robin des Bois, Cartel, Exodus: Gods and Kings et les deux ajouts inutiles à la saga Alien que sont Prometheus et Covenant On en jetterait son verre de chagrin. Alors que sa page Allociné lui prête sept projets à venir dont une improbable suite à Gladiator et Covenant 2, on aurait presque envie de lui retirer la caméra des mains. Pour son propre bien et le nôtre. Allez Ridley, lâche ça. Tiens, reprends un peu de jus de raisin.

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