Pourquoi L’École du Micro d’Argent est le meilleur album de rap français

Sur Le Grand Pop, il nous arrive de mettre les pieds dans le plat. Un jour, on vous balance que The Last of Us, ce n’est peut-être pas le jeu vidéo du siècle. Le suivant, on vous assène que Le Roi lion, c’est bon pour ceux qui votent Les Républicains… Aujourd’hui encore, nous allons nous autoriser une opinion dont on ne débattra pas : L’École du Micro d’Argent d’IAM est le meilleur album de rap français, un point c’est tout. Si vous aussi, vous aimez mystifier comme un Twix, identifier une fracture nette de l’œil droit, croiser le fer avec des moines calus et les textes dédiés au rataclan, cet article est fait pour vous.

En amorçant une délirante collection de vinyles en mars 2018, je me suis imposé une limite pour éviter que la surconsommation prenne des allures de catastrophe financière et industrielle : ne pas racheter en 33 tours ce que je possédais déjà en CD. Pourtant, il y a quelques mois, je n’ai pas pu résister : je me suis procuré une deuxième fois L’École du Micro d’Argent d’IAM à la Fnac des Champs-Élysées, à quelques centaines de mètres de l’endroit où je l’avais acheté une première fois 24 ans plus tôt (au regretté Virgin Megastore, bien entendu).

Vous comprenez, c’était une édition trois vinyles de couleurs — rouge, orange et jaune — dont les titres n’étaient pas listés dans le même ordre que sur l’album CD ! En plus, c’était en promo à 25 €, alors c’est pas si grave ! Comment ça, “pigeon” ?

Oui, pigeon. D’autant que celui que je m’étais acheté en 1997 n’était même pas rayé. Pourtant, il en a vu des vertes et des pas mûres, comme en témoigne son boîtier en plastique déglingué. Il était accompagné d’un deuxième disque sur lequel figuraient quelques titres du premier, dans leurs versions instrumentales. L’École du Micro d’Argent fait partie de ces albums qui sont entrés dans la légende au point de connaître des dizaines de versions différentes, allant de la copie pirate médiocre à la version numérisée sur Spotify, qui inclut même le titre Independenza, sorti un an plus tard sur un maxi éponyme. Peu importe. Nous allons parler de l’original, L’École du Micro d’Argent, troisième album studio du groupe de rap marseillais IAM, paru le 18 mars 1997 chez EMI, Delabel et Virgin.

Le monde se divise en deux catégories…

Une pochette de légende, sur laquelle figure un plan digne d’un film d’Akira Kurosawa : une armée de samouraïs à cheval, au sommet d’une colline, armes aux poings, prêts à passer à l’attaque avec un ciel de braise pour toile de fond.

Seize titres, dont voici la liste :

  1. L’École du Micro d’Argent
  2. Dangereux (featuring Bruizza et Rahzel)
  3. Nés sous la même étoile
  4. La Saga (featuring Sunz Of Man)
  5. Petit frère
  6. Elle donne son corps avant son nom
  7. L’Empire du côté obscur
  8. Regarde
  9. L’Enfer (featuring East et Fabe)
  10. Quand tu allais, on revenait
  11. Chez le mac (featuring Nalini)
  12. Un bon son brut pour les truands
  13. Bouger la tête
  14. Un cri court dans la nuit (featuring Daddy Nuttea)
  15. Libère mon imagination
  16. Demain, c’est loin

Quand cet album débarque, les Français connaissent principalement IAM pour leur tube Je danse le mia, figurant sur l’album Ombre est Lumière de 1993. Faisant partie, à l’époque, des singles les plus vendus dans notre pays, cette chanson a fait d’IAM un groupe de rap sympathique et amusant, capable d’embraser une piste de danse avec une chanson rétro, funky et parodique. Pas franchement l’image que cherchaient à renvoyer ces Bad Boys de Marseille, principalement inspirés par la mythologie égyptienne, comme en témoignent leurs noms d’emprunt : ils s’appellent Akhenaton, Kheops, Imhotep, Kephren… Freeman et Shurik’n.

Certes, ça donne un peu l’impression que le jour où ces six-là ont choisi leurs pseudos, il y a eu de la dissidence, un peu comme si les Tortues Ninja s’appelaient Donatello, Leonardo, Michelangelo et Pizarro, parce que le quatrième était plus fan des conquistadors espagnols que des peintres italiens. Mais qu’importe : l’idée d’un pluralisme culturel au sein des inspirations du groupe est là. Tant mieux, d’ailleurs, puisque L’École du Micro d’Argent est bien plus inspiré par la culture asiatique que par les pyramides d’Égypte. C’est aussi sur grand écran que le groupe va puiser de la matière. Comme souvent chez les rappeurs, on s’en remet à Scarface : on entend notamment la voix de Sylvain Joubert, qui double Al Pacino en français, lancer la réplique “La vie de rêve !” à la fin de Nés sous la même étoile. Le western spaghetti est aussi là avec “Un bon son brut pour les truands“. Six mois plus tard, l’album solo de Kheops Sad Hill viendra satisfaire davantage cette inclinaison. Et puis Star Wars, évidemment, avec L’Empire du côté obscur, qui réussit le tour de force d’éviter le procès avec Lucasfilm en n’utilisant aucun sample directement emprunté à la célèbre franchise.

Mais, pour simplifier L’École du Micro d’Argent à l’extrême, on peut simplement ranger ses titres dans deux catégories. La première, que nous pourrions intituler “Comment on maîtrise le rap“, pour rappeler qu’en bon pionnier du genre, IAM n’a pas son égal, avec la chanson qui donne son nom à l’album, mais aussi La Saga, Quand tu allais, on revenait, Un bon son brut pour les truands ou Libère mon imagination. La seconde, plus sombre, serait mieux baptisée “C’est dur, la réalité”, destinée à brosser le portrait des difficultés sociales d’une France en fin de millénaire, avec Nés sous la même étoile, Petit frère, Elle donne son corps avant son nom, L’Enfer, Chez le mac, Un cri court dans la nuit et Demain, c’est loin. Et même si chacun de ses thèmes contient son lot de succès comme de faiblesses, c’est l’équilibre entre les deux qui fait le sel de cet album, commençant par le premier et concluant sur le deuxième.

New York, 1997

C’est entre 1996 et 1997 qu’a été enregistré L’École du Micro d’Argent, d’abord dans un studio new-yorkais, puis à Paris, tant le groupe peine à en trouver la couleur, cherchant déjà à le détacher du reste de sa production. C’est une période très prolifique pour le rap français. À la charnière des années 1980 et 1990 se sont détachés quelques artistes inspirés de la musique américaine, qui ont su positionner la scène rap française en deuxième position mondiale. Au tout début : MC Solaar à Paris, IAM à Marseille. Puis, Assassins, NTM et Ministère A.M.E.R. en région parisienne, la Fonky Family, 3e Œil et Psy 4 de la rime autour de la cité phocéenne. Schématiquement parlant, c’est ainsi qu’est née l’adversité nord/sud dans le rap français. Mais qu’ils soient du nord ou du sud, tous ces artistes étaient surveillés de l’autre côté de l’Atlantique. Les rappeurs de France avaient l’oreille sûre, c’est sans doute pourquoi ils insistaient tant pour enregistrer aux États-Unis.

L’École du Micro d’Argent est sorti entre deux autres albums légendaires du rap français, également travaillés chez l’oncle Sam. En 1996, Première Consultation de Doc Gynéco est enregistré à Los Angeles au moment de la mort de Tupac Shakur, ce qui explique ses accents “West Coast”. En 1998, Le Suprême NTM, dernier album du groupe culte, est réalisé en Île-de-France et à New York. Certains fans préfèrent leur précédent opus, Paris sous les bombes, mais ne pinaillons pas : ces années-là forment un âge d’or du rap français. Et, comme aux États-Unis, notre division nord/sud nous offre une parfaite réplique de celle qui, là-bas, oppose le son “East Coast” au son “West Coast”.

Bien sûr, d’autres artistes nous ont depuis offert d’inoubliables moments de rap made in France, comme Booba avec Ouest Side en 2006 ou Orelsan avec La fête est finie en 2017. Mais le nouveau millénaire a aussi été celui de la dissolution des groupes de rap, en France comme partout dans le monde. On vous parle donc d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître : celui où les rappeurs se produisaient en groupe et ne parlaient pas seulement de leur quotidien ou de leur réussite sociale. Ce n’était pas mieux avant… mais si, un peu, quand même.

Avec L’École du Micro d’Argent, IAM s’inscrit dans le sillage d’un groupe de rap américain qui a fait sensation à New York, au tout début des années 1990 : le Wu-Tang Clan. Né entre Staten Island et Brooklyn, les neuf rappeurs du collectif marquent l’histoire du hip-hop avec leur premier album, Enter the Wu-Tang (36 Chambers), mélangeant la chronique de leur vie au pied des tours insalubres et l’univers épique des films de kung-fu qu’ils ingurgitent à longueur de journée. Culture asiatique et chronique du quotidien, ça vous dit quelque chose ? Évidemment, L’École du Micro d’Argent, c’est le Enter the Wu-Tang d’IAM, ce qui explique sans doute l’enregistrement à New York et les multiples citations à leurs idoles. Et ça ne se limite pas au fameux “Life as shorty shouldn’t be so rough” scandé tout au long de Petit frère par la voix d’Inspectah Deck, court extrait du célèbre titre C.R.E.A.M. IAM va jusqu’à convaincre des proches du Wu-Tang d’intervenir sur leur album, comme les Sunz Of Man qui posent leur voix sur La Saga.

De ce mariage entre New York et Marseille, on aurait presque envie de citer un autre diptyque légendaire du Septième art : French Connection, dont le premier opus se passe dans la ville américaine et le second dans la cité phocéenne, retraçant la traque d’un groupe de narcotrafiquants français par les autorités des États-Unis. Y avaient-ils pensé au moment d’enregistrer l’album ? Peu importe. Pour nous, L’École du Micro d’Argent est à la musique ce que French Connection est au cinéma.

IAM, je le suis et je le reste

On en oublierait presque de parler des chansons. Sur ce point, nous nous devons d’alerter nos lecteurs : si je considère L’École du Micro d’Argent comme le meilleur album de rap français — et de loin — je sais aussi à quel point il est inégal. Car, à l’opposé des artistes qui se sont économisés, IAM s’est toujours montré prolifique, pour le meilleur comme pour le pire. Avec neuf albums en studio, il est difficile de ne signer que des chefs-d’œuvre.

Prose Combat (MC Solaar), Première consultation (Doc Gynéco) ou Le Suprême NTM (bah… NTM) sont des albums moins ambitieux et flamboyants, mais sans point faible, tandis que L’École du Micro d’Argent est ponctué d’accidents, de titres plats, de maladresses qui contrebalancent les nombreuses fulgurances de poésie urbaine. Il faut l’admettre : IAM a toujours été comme ça, même en dehors de cet album. Parfois, ils signent un titre dont la popularité leur échappe, comme Je danse le mia. Parfois, ils osent promouvoir leur dernier album avec un morceau consternant, comme l’inexplicable Coupe le cake, issu de Saison 5. À l’image de Francis Ford Coppola qui a réalisé la trilogie Le Parrain mais aussi Jack, ils sont capables de plus que tout comme de moins que rien.

Voilà pourquoi, en contrepartie d’un Petit frère, qui parvient à synthétiser en moins de cinq minutes ce que la série The Wire met une saison à raconter, il faut se farcir un Bouge ta tête qui n’a aucun intérêt, huit chansons plus loin. De la même manière, les amoureux du penchant d’IAM pour la punchline et la provocation auront tendance à les trouver souvent pleurnicheurs et moralisateurs avec des titres comme Nés sous la même étoile ou Un cri court dans la nuit, qu’on pourrait aisément compiler dans un manuel qui s’appellerait “L’inégalité sociale pour les nuls”. Mais chacun y trouvera son compte. Car, comme dans Star Wars, c’est l’épopée qui compte. On excuse facilement les scènes où des nounours anthropophages choisissent un robot polyglotte comme nouveau Dieu. On rappelle d’ailleurs que, pour créer l’univers de Star Wars, George Lucas s’est inspiré des chanbaras, en particulier ceux d’Akira Kurosawa. Tout se recoupe.

On pourrait passer des journées entières à s’envoyer les meilleures rimes de l’album, des plus habiles (Plus de sirop Teisseire / Petit frère veut des bières / Je ne crois pas que c’était volontaire / L’adulte c’est certain / Indirectement a montré que faire le mal c’est bien / Demain ses cahiers seront pleins de ratures / Petit frère fume des spliffs et casse des voitures) aux plus truculentes (Je pratiquais alors que tu n’étais qu’un enfant / Soit, tu as vu des choses, je les ai vues 2000 ans avant / Je t’explique : j’avais cent textes sous le chapeau / Tu swinguais tes parties sur des airs de Chapi-Chapo / Je serais large si encore si tu te la fermais / Mais laisse-moi te dire quand tu allais, on revenait) en passant par les plus étrangement cryptées (Fixe ou je te mystifie comme un Twix, aussi sauvage que les Knicks / Le Manimal revient avec sa clique). On a adoré faire de “fracture nette de l’œil droit” une nouvelle expression pour signaler qu’une jolie fille ou un beau mec passe dans la rue. On s’est époumonés pendant toute notre adolescence sur L’Empire du côté obscur. Vingt-quatre ans plus tard, on cherche encore sur Google ce qu’est ce fameux “Rataclan” auquel Shrik’n dédie ses textes. L’École du Micro d’Argent est une véritable compilation de points d’ancrage qui nous permettent de refaire un tour en 1997, quand le rap français pouvait encore se dresser face au monde, en armure sur son cheval, katana au clair.

On se jettera dans la bataille pour l’honneur, comme un samouraï

C’est justement grâce à son plan de bataille que L’École du Micro d’Argent s’illustre comme un véritable Attila, et pas uniquement à travers son titre. Comme si les membres d’IAM étaient les véritables derniers disciples d’un enseignement ancestral, alliant arts martiaux et rap. Mais surtout grâce à un mélange subtil de musicalité et de stratégie militaire. Dès les premières notes de l’album, des instruments asiatiques guerriers résonnent avant que les chanteurs, à l’unisson, se mettent à scander “L’École du Micro d’Argent” comme une armée à l’approche.

Avant même que Shurik’n ne se lance dans ses premières paroles de guerrier (Assis en tailleur, voilà des heures que je médite / Sur ma montagne et je n’arrive pas à faire le vide / Je focalise sur le diaphragme, j’augmente mon énergie / Réveille la bête qui dans mon âme est tapie), on sait que la bataille se prépare, que le combat pour le trône du rap français va commencer. On excuse volontiers que la deuxième passe d’armes soit un véritable coup d’épée dans l’eau avec le faussement menaçant Dangereux, complainte nombriliste de rappeurs éternellement révoltés contre la censure, tant la contre-attaque est formidable avec Nés sous la même étoile, La Saga, Petit frère, Elle donne son corps avant son nom et L’Empire du côté obscur, ne laissant à l’auditeur aucune chance de décrocher. La deuxième moitié de l’album n’est qu’une succession d’assauts et de retraites, ponctués de cloches résonnant au loin accompagnées de percutions sèches (L’Enfer), de chœurs féminins subversifs (Chez le mac) et de boîtes à musique mélancoliques (Un cri court dans la nuit). Juste le temps de laisser l’adversaire croire que l’inspiration s’essouffle, que L’École du Micro d’Argent s’apprête à tomber en ruines…

Et puis c’est l’estocade. IAM sort une botte secrète à la manière de la technique de la grue qui fait gagner le héros de Karate Kid, en fin de combat. Une attaque qu’aucun autre groupe de rap n’aurait osée : un morceau de neuf minutes sans couplet ni refrain intitulé Demain, c’est loin. Shurik’n décrit sans jugement le quotidien des quartiers défavorisés de Marseille pendant quatre minutes trente avant de passer le micro à Akhenaton qui boucle la suite. On pourrait croire à une joute verbale entre les deux voix du groupe, mais c’est le contraire. Chacun trouve ses mots pour apporter sa pierre à l’édifice. L’un dit :

La pauvreté, ça fait gamberger en deux temps trois mouvements
On coupe, on compresse, on découpe, on emballe, on vend
À tour de bras, on fait rentrer l’argent du crack
Ouais, c’est ça la vie, et parle pas de RMI ici

L’autre répond :

On pète la Veuve Cliquot, parqués comme à Mexico

Horizons cimentés, pickpockets, toxicos

Personnes honnêtes ignorées, superflics, Zorros

Politiciens et journalistes en visite au zoo

Personne n’a jamais attendu un groupe de rap sur un exercice aussi proche que le dernier morceau d’un album de rock progressif : tenir presque toute la longueur d’une face de vinyle, un peu comme les Doors sur leur premier album, avec leur titre-fleuve The End. L’hypnose prend, la chaleur étouffante du sud de la France sur les immeubles de béton pèse sur chaque rime. Clichés d’Orient, cuisine au piment / Jolis noms d’arbres pour des bâtiments dans la forêt de ciment.

Une fois encore, c’est la série The Wire qui revient en mémoire, bien qu’elle fût lancée cinq ans plus tard. On pense évidemment à la chronique de la vie de Baltimore disséquée par David Simon dans cette façon de décrire une misère sans la plaindre, de dénoncer sans stigmatiser, d’identifier des schémas sans tomber dans la facilité d’une généralité. Pour rappel, dans The Wire, l’un des personnages centraux est interprété par Method Man, rappeur du Wu-Tang Clan. On vous a déjà dit que tout se recoupait ?

Ce long match nul entre Shurik’n et Akhenaton se conclue abruptement par la voix colérique de ce dernier qui met tout le monde d’accord : “On ne naît pas programmé pour faire un foin / Je pense pas à demain, parce que demain c’est loin“. Sur le champ de bataille, le silence est maître. Seuls les derniers combattants de L’École du Micro d’Argent sont encore debout. On les retrouvera ici et là, quelquefois, pour de furtives apparitions, comme dans le titre Samuraï de Shurik’n en 1998, mais la légende est désormais écrite. Il y aura d’autres guerriers. Il y aura d’autres batailles. Il y aura d’autres rois sur le trône. Mais quand ceux-là iront à la conquête, ils ne feront qu’imiter cette aventure, cette épopée, cette Saga comme s’intitule la chanson, qui raconte que six combattants des quartiers de Marseille sont allés prendre possession du rap français à la fin du deuxième millénaire. Sur leur étendard était inscrit le nom de leur allégeance, celui de L’École du Micro d’Argent.

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