L’Enfance du Pop : American Idiot

Vous vous souvenez de ces choses aujourd’hui disparues appelées “Compact-Discs” ? Au début des années 2000, lorsque j’étais en âge et en droit d’avoir ma propre chaîne CD dans ma chambre, on en plaçait régulièrement à l’intérieur après les avoir extirpés de range-CDs en plastique fort pratiques mais souvent d’un goût douteux. On appuyait ensuite sur le bouton “Play” pour lancer la piste 1 de l’album ou du single avant d’aller s’affaler dans son lit. Pour passer une track qui nous plaisait moins ou baisser le son quand papa/maman venait tambouriner à la porte ou vous appelait depuis le salon, il fallait se lever ; à moins bien sûr de faire partie de ces petits veinards qui avaient la chance de posséder un modèle fourni avec une télécommande.

J’ai beau chercher, mais impossible de me rappeler du premier album CD acheté avec mes propres deniers. Parce que les singles deux ou trois pistes (dans le meilleur des cas, dont souvent un remix de piètre facture), une fois terminée la surexploitation du titre sur toutes les radios mainstream du pays, cela va bien cinq minutes mais au-delà… il n’y a plus rien à écouter. Une partie de mon cerveau insiste à penser qu’il s’agissait d’un quelconque album de variété d’un certain Calogero, mais je n’ose y croire. Évidemment, mes range-CDs comptaient déjà leur lot d’albums, mais gravés, via l’un de nos meilleurs amis de l’époque, fidèle compagnon arrivé avant les eMule, Kazaa et autres LimeWire : Nero Burning ROM. Malgré cette mémoire (volontairement ?) défaillante, s’il est bien une chose que je n’oublierai jamais, c’est le tout premier album rock payé de mes mains : American Idiot de Green Day.

Punk is not dead

American Idiot - In Too Deep

2001 : In Too Deep de Sum 41. Impossible de passer à côté.

Dans la première moitié des années 2000, au cœur de cette période ingrate de notre vie que constituent les premières années de collège, mes principales sources de culture musicale sont les radios-phares que l’on capte dans le nord des Deux-Sèvres (NRJ et Alouette pour ne pas les nommer), les cassettes puis CDs des Enfoirés qui tournent en boucle dans le véhicule familial (et m’ont initié à plus de quarante ans de variété française) et un très bon ami d’enfance vivant à environ un quart d’heure en voiture, que nous appellerons ici Jo.

Entre Willy Denzey, Ozone et Francis Cabrel reprenant du Brassens, c’est en quelque sorte lui qui m’a fait découvrir le rock’ n’ roll, influencé de son côté par d’autres potes et proches plus âgés, via des groupes comme Sum 41, The Offspring, Good Charlotte, Blink 182, Linkin Park, NOFX et donc Green Day. Tout un pan du rock américain, dont nous n’avions alors aucune idée qu’il constituait la queue de comète du mouvement punk, en déclin et en pleine tentative de se réinventer après plusieurs décennies fastes. Pour désigner cette période, les poseurs d’étiquette dégaineraient sans doute le label “skate punk” ou “pop punk”. Pour Jo, moi et tout un tas d’autres gamins à travers le monde, ce n’était rien d’autre que du rock, péchu, entraînant, entêtant bref, puissant.

Jeunes et fous

American Idiot - Bush les Guignols de l'info

L’une des meilleures périodes des Guignols.

D’autant qu’en 2004, la plupart de ces formations partagent un autre point commun, à même de s’attirer la sympathie d’adolescents comme Jo et moi, issus de familles penchants plus ou moins franchement à gauche : ils font partie du collectif Rock Against Bush. Fondé par l’un des leaders de NOFX, ce mouvement avait comme objectif d’empêcher la réélection de George W. Bush, en encourageant les fans de punk à aller s’inscrire sur les listes électorales pour voter contre lui. Un programme succinct mais accrocheur. Plusieurs concerts ont été organisés dans ce sens, ainsi que des albums compilation où chaque groupe collaborait en fournissant un titre exclusif ou déjà sorti.

Ce projet, Jo et moi on y croyait à fond. Surtout quand dans le même temps, Les Guignols de l’info, immanquable rendez-vous quotidien diffusé en semaine à 19h50 sur Canal+, représentait notre porte d’entrée presque exclusive sur l’actualité internationale. George W. Bush y était dépeint comme un simplet écervelé doté du QI et de la capacité d’attention d’un enfant de quatre ans. Tout juste un pantin dans les mains de ses conseillers, les Messieurs Sylvestre, clones en série de Sylvester Stallone et dont la seule motivation se résume en l’accumulation de billets verts, par tous les moyens possibles. Surtout quand cela implique “d’attaquer l’Irak“. C’était une évidence, George W. Bush ne pouvait pas être réélu en 2004, surtout quand deux mois avant l’élection sortait American Idiot, brûlot supplémentaire contre l’Amérique de cet idiot analphabète. La suite de la grande Histoire, tout le monde la connaît ; alors intéressons-nous plutôt à la petite.

Inner city blues

Lorsqu’American Idiot sort dans les bacs en septembre 2004, il n’est à aucun moment pour moi le septième album d’un groupe de punk déjà culte qui trace sa route depuis une quinzaine d’années. Il est le premier. L’unique. Car encore aujourd’hui, Green Day reste pour moi le groupe d’un seul album. Comme pour ne pas briser la perfection que représentait American Idiot, je n’ai jamais voulu aller piocher dans leur discographie plus ancienne, allant même jusqu’à systématiquement changer de chaîne quand le clip de Basket Case passait sur MCM Pop (bon, maintenant je saurais quand même la reconnaître en une seconde à un blind test). Et en 2009, quand paraît leur disque suivant, 21st Century Breakdown, j’étais passé à autre chose, disparu dans le tourbillon old school du rock des 60’s et 70’s en même temps que dans la nouvelle vague du rock indé, les Strokes et Arctic Monkeys en tête.

Pourquoi ces œillères ? Pourquoi cette volonté d’être aussi protecteur et exclusif ? Parce que pour la première fois, je découvrais un album qui n’était pas qu’une simple succession de titres mais un projet unitaire, une véritable d’histoire d’environ une heure, avec un début, un milieu, une fin, parsemée de rencontres et de péripéties, de joies et de peines mais surtout de doutes, de remises en question et de désillusions. American Idiot est un opéra-rock, quitte à reprendre un terme que je déteste, à cause d’un certain compositeur autrichien du XVIIIe siècle transformé en émo portant de l’eye-liner et peigné façon “coiffé-décoiffé” à grands renforts de gel effet mouillé. Pas si différent du style de Green Day en fait…

Ici, on suit Jesus of Suburbia (littéralement le Jésus de la banlieue), jeune homme insatisfait qui décide de quitter son tiéquar pour la ville. En chemin, il croise son alter ego St. Jimmy, sa part sombre et contestataire qui l’initie à tous les vices, et tombe brièvement amoureux d’une jeune femme dont il ne parvient plus à se rappeler le nom et sera donc affublée du sobriquet Whatsername. Une histoire qui se termine forcément mal, quand Jesus décide de retourner chez lui après avoir vu ses rêves piétinés, notamment à cause du suicide de St. Jimmy et du départ de Whatsername. Retour à la case départ. Rideau. RT si c trist.

Profession chanteur lyrics

Arrêtons ici le déroulé façon Wikipédia. D’abord parce que la page de l’album résume déjà tout cela très bien mais surtout car, soyons honnête, cette histoire, je ne l’avais pas complètement comprise comme ça à l’époque. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir lu, relu, chanté, clamé les paroles encore et encore, tournant et retournant les pages du livret fourni avec le CD (tiens, encore une relique du passé), illustré façon carnet manuscrit, avec une police et une mise en page différente pour chaque chanson. Plus d’une fois en avons-nous parlé avec Jo, à essayer de comprendre qui pouvait bien être ou ce que pouvait bien représenter ce fameux St. Jimmy. Un processus quelque peu compliqué par la présence de pistes “hors-série”, qui s’écartent volontairement de l’histoire principale, comme les deux titres transformés en singles avant de devenir d’énormes cartons, Holiday et Wake Me Up When September Ends.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette envie de comprendre les paroles des chansons anglaises, que je les aime ou non, dans le simple but de ne pas chanter en yaourt et de savoir ce ce qui se cachait derrière. Avant American Idiot, les dizaines de pages imprimées depuis le web des paroles de Fallen d’Evanescence et de Meteora de Linkin Park (on ne juge pas un gamin de 11 ans, OK ?), consciencieusement rangées dans un dossier dans le placard de ma chambre pouvaient en attester. D’ailleurs, quitte à digresser, ma passion pour la langue et la culture anglaise (et mes bonnes notes en anglais depuis toujours, pas de fausse modestie) vient sans nul doute de là. Toujours est-il que, près de quinze ans après la sortie de l’album et en l’ayant relancé dans le cadre de cet article pour la première fois depuis au moins cinq ans, je me suis surpris à connaître encore la majorité des textes par cœur.

Du punk au pop

Vous l’aurez noté, cet article parle finalement assez peu de musique à proprement parler… peut-être parce que c’est finalement là où il y a le moins à dire. Pour les deux du fond qui n’étaient pas nés en 2004, Green Day est un “power trio” tout ce qu’il y a de plus classique, composé de Billy Joe Armstrong à la guitare et au chant, de Mike Dirnt à la basse et de Tré Cool à la batterie. Comme dit plus haut, il s’inscrit musicalement dans le courant pop punk typique de cette époque. En ce qui concerne nos trois larrons, cela signifie grossièrement tourner leur style agressif et parfois dissonant vers des sonorités plus mélodiques, sans oublier les riffs de guitare bien catchy.

L’ensemble est en tout cas calibré pour les bandes FM, avec environ 3 minutes 30 de rock gentillet (ou des versions [Radio Edit] coupées à la truelle quand ce n’est pas le cas) qui fera dodeliner de la tête les enfants à l’arrière de la voiture, sans donner envie aux parents de basculer sur MFM. Tellement calibré d’ailleurs que Boulevard of Broken Dreams se fera rapidement épinglé par Noel Gallagher lui-même, car composé de la même progression d’accords que Wonderwall. Woups…

Living in America

Sans désavouer aujourd’hui cet album cher à mon cœur, mon regard sur lui et le rock a bien évidemment évolué au fil de ces quinze années de pérégrinations musicales. Le coup de l’album concept, que je trouvais alors si novateur, avait déjà été plié 37 ans plus tôt avec l’invasion d’un certain Sergent Pepper. Cette “puissance” sonore que je ressentais dans tout mon corps de pré-ado me semble maintenant presque fadasse et franchement dépassée. Si je devais faire le classement de mes albums préférés de 2004, American Idiot n’intégrerait même pas le Top 5, relégué assez loin derrière Funeral d’Arcade Fire, Hot Fuss des Killers, Antics d’Interpol, Hurricane Bar de Mando Diao ou encore le premier opus éponyme de Kasabian. Mais cela, je ne l’ai su que bien après.

American Idiot était pour moi le meilleur album au meilleur moment. La porte d’entrée idéale vers tout un univers que je ne soupçonnais pas, dont je me suis vite écarté, mais que je ne renie pas. Une amourette adolescente, vierge et innocente, a priori sans conséquences mais qui ouvre le champ des possibles et attise la curiosité. Car sous ses atours absolument pas voilés de produit mainstream, American Idiot surprend encore par ses thématiques et sa façon d’intégrer sa critique de l’establishment Bush et son discours autour d’une Amérique en perte de repères, comme ça l’air de rien, au détour d’un refrain entraînant ou d’un pont scandé.

Tout cela n’est évidemment pas sans naïveté, et il est d’autant plus facile de s’en moquer qu’ils ont échoué dans leur quête de changement. L’album a eu beau cartonner, le message lui, s’est perdu. Et si, à l’aube d’une nouvelle potentielle réélection d’un autre genre de danger ambulant au toupet suintant, alors que les contextes n’ont sans jamais été aussi semblables à pourtant 16 ans d’intervalle, on tâchait cette fois d’ouvrir nos oreilles pour écouter vraiment ? Car si l’on attend que l’esprit du 11 septembre prenne fin pour se réveiller, le coma nous guette pendant encore longtemps.

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