grandson – a modern tragedy : rage, dépression et catharsis

par OtaXou

À quoi sert la musique ? À cette question, les réponses diffèrent souvent selon les personnes. À danser, à se motiver, à animer une soirée, combler le silence… ou un peu tout ça à la fois. Notez que qu’importe votre réponse, elle est valide : chacun se doit de trouver dans n’importe quel type d’art ce qui lui correspond.

Pour ma part, la musique est énormément liée à ma réflexion. Si la mélodie et la rythmique sont évidemment importantes pour moi, les paroles et le message le sont tout autant si ce n’est plus. Dans le genre que j’affectionne tout particulièrement, le rock, les grands artistes de notre monde ont toujours eu un rôle important en ce sens pour mettre en avant des mentalités alternatives et des messages politiques forts.

Une tendance qui a peut-être quelque peu disparu sur les nouvelles générations d’artistes appartenant à ce genre large, et qui se retrouve désormais — de mon humble point de vue — surtout dans le hip hop. Mais dans un contexte politique tendu, et une plus grande ouverture des consciences, apparaît du sang neuf jouant aussi bien sur le message que les sonorités modernes, et l’un de mes nouveaux artistes préférés : grandson.

Musique chimérique

L’œuvre de grandson se résume pour l’instant à deux EP importants, a modern tragedy vol.1 et 2, ainsi que quelques pistes disséminées çà et là depuis 2016. En interview, les groupes cités par l’artiste sont multiples, mais résolument rock : sont mis en avant, entre autres, The Smashing Pumpkins, Rage Against the Machine, Nirvana ou Audioslave. Mais ce n’est pas tout, puisque grandson a abandonné un temps le rock au profit du hip-hop, se sentant plus proches des paroles et thèmes abordés par le genre avant de revenir à ses premiers amours.

Aujourd’hui animé par l’idée de faire revenir le rock et le recontextualiser dans les problématiques contemporaines, sa musique prend des airs chimériques. Aux lourdes guitares du mouvement nu-metal se mêlent des riffs et mélodies dont on sent l’inspiration grunge, quand les instants calmes ont des teintes de blues. Si ce seul mélange aurait déjà été excellent, la signature musicale ne s’arrête absolument pas là. grandson y rajoute des rythmiques très inspirées du hip-hop et souligne le tout avec quelques notes d’electro, genre qui vient par ailleurs souvent influencer la construction même de la piste en autorisant quelques drops çà et là.

N’oublions pas la voix de grandson lui-même. Aussi bon rappeur qu’il n’est chanteur, sa particularité à mon sens est moins d’user d’une large gamme ou d’un flow puissant que de jouer avec les univers que sa voix peut créer. Du couplet débité avec un phrasé ironique et désabusé surgit d’un coup une rage froide et maîtrisée poussant un cri primaire et rocailleux. Et tout à coup, le calme : la mélodie prend le pas, la rythmique ralentit, et l’on découvre encore un nouvel aspect ; une voix douce,  mélancolique, semblant presque usée par toute cette rage accumulée.

Toutes ces inspirations agnostiques au genre ou même à la période rendent le style de grandson absolument unique pour moi. Voilà une musique qui me parle profondément, aussi bien puisque les deux genres que j’apprécie particulièrement sont le rock et le hip-hop que le fait que les sonorités puisent autant dans le moderne (hip-hop, electro) que l’ancien (le blues, le métal). Piochant de mon côté plus facilement dans l’ancien que le nouveau pour faire des découvertes musicales, j’ai été et continue d’être scotché par ce que produit l’artiste au sein de notre époque.

Sans compromis

Cette musique est mise au service d’un message résolument politique. Un temps uniquement auteur-compositeur, l’artiste a vite ressenti de la frustration à ne pas pouvoir mettre en avant ses propres pensées et observations sur le monde. Le groupe grandson en est le résultat, un projet visant à redonner le goût de la lutte politique et morale au rock et l’ancrer dans le réel de notre temps, assumant ses prises de partie sans filtre. Aux titres Apologize, qui met en scène diverses orientations sexuelles, religieuses ou idéologiques, et Blood // Water, une hymne anti-capitaliste sur le réchauffement climatique, s’ajoute par exemple 6:00, montrant le racisme et les violences policières.

Pour autant, le message politique n’est pas nécessairement clivant. Et ça, on le doit à la plume bien rodée de grandson. Certaines musiques de son répertoire plongent de l’autre côté du miroir, comme Stick Up ou encore Darkside, pour nous faire vivre au sein de la mentalité de personnes troublées allant commettre un crime. De l’aveu de l’écrivain, il s’agit pour lui de souligner que le mal comme le bien ne viennent pas de sources extérieurs, mais sont les conséquences des décisions que chacun d’entre nous doit prendre. Et pour cela, il faut pouvoir compatir sans nécessairement excuser, comme la chanson Stigmata l’indique en demandant dès l’introduction : “How do you get in the mindset to kill?“.

Plus largement, les troubles mentaux et le questionnement personnel ont une place particulière dans la musique de grandson. Qu’il s’agisse du vice et de la tentation comme dans le titre Fallin, ou des relations toxiques et de la remise en question comme pour Despicable, grandson se veut branché directement sur les consciences. Jeune artiste, il connaît lui-même l’impact des réseaux sociaux sur les mentalités, les doutes que la nouvelle génération affronte, et arrive à les mettre en musique avec brio.

Surtout, il le fait sans aucun jugement. La plupart de ses chansons sont en vérité ouvertes à interprétation, et pour cause : elles sont narrées plus qu’elles ne sont descriptives. Sans trop user de métaphores, sans quoi le message initial serait perdu, la plume de grandson reste tout de même assez englobante pour que chacun puisse transposer sa propre expérience au texte. L’exemple le plus probant pour moi est Is this what you wanted qui, bien qu’elle raconte les luttes de grandson en tant qu’artiste, m’évoque une période récente de ma vie où mon esprit était absolument perdu, sans plus aucun repère, sous le joug de la manipulation d’une tierce personne.

Et je pense que c’est là la plus grande particularité de grandson, et ce sur quoi sa mission est parfaitement remplie. L’artiste voulait que sa musique permette à ceux qui l’écoutent de se remettre en question, de comprendre qu’ils n’étaient pas seuls dans leurs questionnements et créer un sentiment de groupe pour contrebalancer le fait que toutes ces personnes se sentent perdues. Offrir une catharsis. Et c’est exactement ce qui me vient en écoutant chacune de ses pistes, qui envoient une énergie et une sensibilité avec lesquelles j’entre en résonance le plus simplement du monde. Écouter grandson apaise les nombreuses questions flottants dans ma tête, car je m’y sens moins seul et inéluctablement enfermé.

Communauté et ouverture

Lorsque l’on mêle guitare lourde, rap et message politique, le parallèle avec Rage Against the Machine est facile à faire. Pourtant, grandson est loin d’y correspondre en tant qu’artiste, pour une raison simple : la rage n’est pas réellement là. Sorti de sa musique, Jordan Benjamin (de son vrai nom) ne correspond pas nécessairement au cliché du jeune homme enragé qu’on pourrait lui affubler. Si l’on insiste vraiment pour dresser un parallèle avec Rage Against the Machine, il est moins proche de Zack de la Rocha que de Tom Morello (ce dernier a d’ailleurs remixé Blood // Water).

En interview, on peut le voir toujours très joyeux et posé, réfléchi et blagueur. Étant aussi bien citoyen américain que canadien, il commente certes énormément l’actualité politique du premier mais n’oublie pas l’amabilité du second. Surtout, on retient de l’homme un certain optimisme et une envie de transformer les choses par des actions positives plus que par un affichage de haine et de violence, comme se pouvait être le cas des précédents artistes rock engagés.

Dans cet esprit, il a d’ailleurs fondé la XX Resistance, un mouvement toujours en devenir qui enjoint la communauté se retrouvant dans ses textes à agir positivement sur le monde qui les entoure. L’idée pour l’artiste est de ne pas cacher ses luttes politiques malgré sa jeunesse dans le milieu, comme nombreux sont ceux à le faire de peur de brusquer les potentiels fans. Au contraire : il les embrasse immédiatement et en profite pour motiver d’autres artistes montants à mettre leurs idéaux en avant (notamment le jeune rappeur anglais Yungblud, qui partage la même vision d’unité plutôt que de division).

Un son qui englobe des genres et personnalités multiples, un message franc et honnête, une personnalité prônant l’unité et l’action : voilà tout ce qu’est grandson. Un nouvel artiste que je ne me contente pas d’écouter, mais dont je soutiens la philosophie. a modern tragedy n’est qu’un prologue visant à la comprendre avant que son premier album ne puisse construire sur ces fondations, et j’ai bien hâte d’en voir le résultat.

Vous pouvez suivre grandson sur son site officiel, Facebook, Instagram et Twitter. Notez que sa première tournée européenne est actuellement en cours, et que l’artiste se produira sur une seule date en France à Paris le 28 mai prochain. J’y serai. Et vous ?

Sources :

Vous pourriez également lire

2 commentaires

Zenibuka 9 avril 2019 - 13 h 49 min

Encore de biens beaux mots ! Perso j’ai découvert (et adoré) grandson avec Stigmata… la semaine dernière complètement par hasard. Alors j’ai lu cet article avec beaucoup de curiosité et je vais de ce pas écouter le reste de la disco !

Reply
OtaXou 9 avril 2019 - 13 h 54 min

Merci ma bouliche 🙂 Je suis curieux de savoir comment tu as découvert Stigmata ! Perso, c’était une publicité lors d’un tournoi américain que je suis, complètement par hasard aussi haha Vraiment, toute l’oeuvre est très cool, les deux albums tournent en boucle chez moi. Depuis l’article, je suis complètement obsédé par Kiss Bang en acoustique que tu peux trouver là : https://www.youtube.com/watch?v=_oWtADQ0c5s&t=172s

Reply

Poster un commentaire