Sixto Rodriguez : le poète folk maudit des seventies

Décennie désespérée par excellence, les années 1970 se sont ouvertes sur l’un des plus grands rendez-vous manqués de l’histoire de l’industrie musicale, appelé à n’éclore par hasard qu’une trentaine d’année plus tard pour ressusciter une seconde fois en 2012. Cette chronique douce-amère est celle de Sixto Rodriguez, auteur/compositeur/interprète de génie dont les deux albums sortis entre 1970 et 1971, pourtant produits par des pointures de l’époque, furent deux échecs retentissants, dans sa ville natale de Detroit comme dans le reste des États-Unis.

From zero to hero

Rodriguez - Searching for Sugar Man

L’affiche américaine du film, propulsé par le festival de Sundance.

La reconnaissance tardive du talent de Rodriguez fut en grande partie le fruit du documentaire Sugar Man, réalisé par le Suédois Malik Bendjelloul, sorti là encore dans la confidentialité chez nous le 26 décembre 2012 (comment choisir une pire date ?) avant de décrocher quelques mois plus tard l’Oscar du meilleur docu et de finalement trouver son public au cours du printemps. L’histoire est désormais connue : celle d’un homme ignoré dans son propre pays alors qu’il devenait en même temps et sans le savoir une superstar en Afrique du Sud, prêtant sa voix et surtout ses textes au mouvement anti-apartheid, en pleine apogée de la politique ségrégationniste du pays.

Mais ce récit est du genre qui finit bien. Pas opiniâtres pour deux sous, un disquaire du Cap et un journaliste sud-africain parviennent à recoller les morceaux et remettre la main sur un homme dont ils ne savaient absolument rien pour in fine le faire venir pour la première fois en Afrique du Sud. Nous sommes en mars 1998 et, à 56 ans, Sixto Rodriguez connaît enfin la joie d’être acclamé sur scène par plusieurs milliers de fans en transe, le temps d’une première série de six concerts tous à guichets fermés. La liesse est telle qu’il retournera quatre fois au pays de Charlize Theron pour plus d’une trentaine de dates supplémentaires.

Âge tendre et gueule de bois

Rodriguez - 02

Au Zénith le 4 juin 2013. Mais pas de sa carrière.

Depuis, Rodriguez s’est produit un peu partout, notamment entre 2012 et 2013, pour accompagner la hype autour du film. Du Beacon Theatre de New York au Zénith de Paris, la tournée s’étale sur seize mois pour 90 concerts et se termine quelque peu en queue de poisson par une série de trois dates parisiennes à la limite du ridicule. La grande majorité des compte-rendus de l’époque pointent du doigt les mêmes problèmes. À demi-aveugle, tenant à peine debout, la voix fatiguée peinant à monter dans les aiguës et le jeu de guitare approximatif, Rodriguez peine à se montrer à la hauteur des attentes. Pis, il flirte même dangereusement avec le désolant en enchaînant les verres de vin cul-sec sur scène, en oubliant ses propres paroles ou en s’arrêtant au beau milieu de reprises qui ne resteront pas dans l’histoire de la musique.

La légende dépeinte dans le film ne semble plus être que l’ombre d’elle-même, au point même de raviver chez certains médias la flamme de la bonne vieille théorie du complot. Et si le personnage de Rodriguez n’avait jamais existé, créé de toutes pièces pour vendre l’histoire d’une success story à l’américaine et rafler des statuettes ? On a plutôt envie de parier sur un âge prononcé (70 ans à l’époque) et surtout une vie sans confort faite de dur labeur, passée majoritairement dans la banlieue de Detroit à s’user sur des chantiers de démolition et de rénovation de bâtiments.

Rodriguez - Alive

Le bien nommé album live Alive, sorti en 1979. 22 ans avant Daft Punk.

Est-ce à dire que les idoles devraient rester là où on peut le mieux les adorer, loin de la réalité ? Pourtant, ce “monde du réel”, c’est celui que connaît le mieux Sixto Rodriguez, comme le clame frontalement le titre de son deuxième album, Coming from Reality. Certes, et contrairement à ce que cherche à nous faire croire Sugar Man, la carrière de l’artiste n’a pas été complètement dénuée de réussites, avec deux tournées “oubliées” par le documentaire, réalisées en 79 et 81 en Australie et Nouvelle-Zélande, en compagnie respectivement du Mark Gillepsie Band et de Midnight Oil (mais si vous savez, Beds are Burning). Il n’en reste pas moins une question à laquelle personne n’a la réponse : pourquoi Rodriguez n’a pas rencontré dès ses débuts le succès que tout le monde autour de lui prophétisait ?

Why never me?

En 1970 comme aujourd’hui, l’interrogation reste d’ailleurs la même : quelle est la recette du succès ? À l’heure où pas une journée ou presque ne passe sans qu’un nouveau phénomène musical n’émerge, propulsé en home page de tous les sites en mal de buzz grâce à la viralité des réseaux sociaux, on est en droit de se demander : pourquoi lui/elle(s)/eux et pas quelqu’un d’autre ? D’autant plus lorsque le hit du moment ressemble à s’y méprendre à tous les autres, ou en tout cas n’améliore en rien une formule éculée. Pendant ce temps, combien de propositions révolutionnaires dont le grand public n’entendra jamais parler car trop avant-gardistes, trop en avance sur leur temps ou au contraire de projets soit-disant déjà obsolètes, sacrifiés sur l’autel de la mode à tous prix ?

Rodriguez -01

Regardez Michel, un technicien dans le champ !

La différence, vous répondront les cyniques, tient en un plan com’ bien rodé et/ou un agent opportuniste au carnet d’adresses bien rempli. De la même manière que le pire enfoiré peut s’en tirer avec un avocat du gotha en quête d’une nouvelle affaire impossible à épingler à son tableau de chasse, le petit homme du peuple part perdant d’avance, faute de pouvoir s’offrir mieux qu’un commis d’office qui se chargera d’expédier le cas sans autre forme de procès. La comparaison est tentante, d’autant qu’elle s’applique à la perfection à un Rodriguez qui a toujours semblé aimé sa vie d’ouvrier en bâtiment, reclus dans la même bâtisse défraîchie depuis quarante ans. Sauf que dans son cas, la providence s’était bel et bien penchée sur son berceau, prête à lui ouvrir en grand les portes de la réussite et le porter vers le Panthéon de la musique populaire américaine.

What could possibly go wrong?

Sugar man, won’t you hurry
Cause I’m tired of these scenes
For a blue coin won’t you bring back
All those colors to my dreams”

Alors qu’il n’est rien d’autre qu’un chanteur amateur traînant sa guitare dans un bar tristement nommé The Sewer (l’égout en français), Sixto Rodriguez se fait repérer par deux producteurs : Mike Theodore et Dennis Coffey. Sur le CV de ce dernier, avant et après notre héros, figurent d’autres petits jeunes qui débutent, comme Marvin Gaye, Stevie Wonder, The Temptations, The Supremes ou encore Ringo Starr. Dans l’ambiance brumeuse et bordélique de ce vieux rade situé le long de la rivière Detroit, les deux hommes distinguent déjà le potentiel de ce chicano fluet (son père est Mexicain, sa mère Amérindienne) qui joue pourtant dos au public pour masquer sa timidité. Tiens, comme un certain Jim Morrison.

Séduit par des paroles qu’il juge encore plus belles et touchantes que celles d’un Bob Dylan, Coffey lui offre la possibilité de signer un premier album. Pour accompagner la guitare sèche de Rodriguez, les deux compères lui trouvent un groupe et se chargent des divers arrangements. Cuivres, cordes, quelques guitares bien lourdes… : ils mettent le paquet pour sublimer ce qu’ils considèrent comme un cadeau tombé du ciel et le résultat est éclatant. Sorti en 1970, Cold Fact est un album d’une incroyable diversité musicale, à mi-chemin entre la folk et la soul, avec des lignes de basse d’une incroyable sensualité et se permettant même d’inclure quelques passages au synthé.

Cause I lost my job two weeks before Christmas
And I talked to Jesus at the sewer
And the Pope said it was none of his God-damned business”

Une petite pointe de modernité dans un album résolument respectueux de l’héritage de sa ville, berceau de la Motown. Tout sauf un hasard : Rodriguez a signé chez le label Sussex Records, fondé par Clarence Avant, ancien président de la compagnie de disques mythique. Un homme qui touche donc un peu sa bille côté production musicale et qui est fier de pouvoir placer Rodriguez dans le Top 5 des artistes avec qui il a pu collaborer.  Pour les deux du fond qui roupillaient en classes de musique, sous l’étiquette Motown à cette époque étaient notamment regroupés Miles Davis, Quincy Jones, les Jackson 5 ou encore Diana Ross. Vous en voulez encore ? Co-producteur de Coming from Reality, ayant bossé avec Jerry Lee Lewis, The Cure, Gloria Gaynor ou Boney M, Steve Rowland considère, dans Sugar Man, Rodriguez comme son artiste “le plus mémorable“. On vous défend même de ne pas ressentir un petit pincement au cœur en l’observant à deux doigts de lâcher une larme sur les premières secondes de Cause.

Fatality

Qu’est-ce qui a donc bien pu merder ? Comment expliquer, au sein d’une Motor City bouillonnante d’activité et aussi habitée par la musique à cette période, que personne n’ait entendu ni même ne semblait intéressé par ce que proposait Rodriguez ? Surtout, s’il est un de ses habitants capable de raconter le Detroit des seventies, c’est bien lui. Discret, caché derrière des lunettes de soleil qu’il ne quitte que rarement, il est cet observateur du quotidien, capable de donner vie à toute une galerie de personnages hors du commun. À commencer par le Sugar Man qui vient en ouverture de Cold Fact, seul habilité à “redonner des couleurs à ses rêves” grâce à ses cachetons et autres produits stupéfiants magiques.

Yeah, every night it’s the same old thing
Getting high, getting drunk, getting horny”

En écoutant A Most Disgusting Song, comment ne pas fermer les yeux et se représenter la scène en même temps qu’il nous la raconte, avant de lever son verre de whisky au sort qui se joue de nous, de le siffler cul-sec et de le claquer bien fort sur le bar en réclamant au patron la petite sœur. De la même façon, on se place immédiatement dans la peau du protecteur, implorant ce Street Boy de rentrer chez lui avant qu’il ne lui arrive malheur. Ne s’agit-il pas en fait pas d’une version plus jeune de Sixto Rodriguez lui-même ? Après tout, pour certains de ses collègues, il n’était rien d’autre qu’un sans domicile fixe un peu poète à ses heures perdues. Une pauvre âme perdue que l’on a envie de le consoler de son chagrin d’amour enfin, au terme de la balade triste It Started Out So Nice, dont on comprend dès le titre qu’elle se conclura sans happy end.

Le monde de Rodriguez est plein de mélancolie, de regrets, d’occasions ratées et de fatalité, cette dernière n’ayant jamais été mieux racontée que dans Can’t Get Away. Sa musique est celle de ceux qui traînent leurs guêtres dans la neige pour rentrer chez eux après une dure journée à se casser le dos, flottant dans l’air pour accompagner les volutes de fumée qui s’élèvent à chacune de leurs respirations. Un constat qui s’applique surtout à Coming from Reality et ses mélodies d’une beauté glaciale : il y a quelque chose à la fois de terrifiant et de réconfortant à se laisser porter par le diptyque Sandrevan Lullaby – Lifestyles, mélange de berceuse, de chanson de rupture et de photographie de son époque d’une tristesse insoutenable. Saloperie de poussière dans l’œil.

Night rains tap at my window
Winds of my thoughts passing by
She laughed when I tried to tell her
Hello only ends in goodbye”

Musical political

Artiste de la déprime Rodriguez ? Parce que l’homme et sa carrière ne sont plus à une contradiction près, il faudrait plutôt y voir l’inverse. Si résignation il y a, elle n’est que feinte. Entre deux accords et trois vers, Rodriguez bouillonne. “La fin des sixties a été une période riche en mutations violentes”, explique-t-il en mai 2013 dans une de ses rares interviews accordée à Télérama. “Il y avait les manifs anti-guerre du Vietnam, la lutte pour les droits des femmes, des émeutes dans de nombreuses villes… À Detroit régnait encore General Motors, et on disait : tout ce qui est bon pour GM est bon pour l’Amérique. Moi je voyais tous les jours des brutalités policières, ça donnait envie de réagir…” Surtout qu’à la fin des années 60, la ville est encore sous le choc des émeutes raciales de 67 (qui servent de contexte au très recommandable mais aussi très éprouvant film de Kathryn Bigelow sorti en 2017). Cela ne vous rappelle rien ?

Alors quand d’autres, souvent en uniformes, sont prompts à sortir leurs calibres, Rodriguez dégaine de son côté sa meilleure arme : ses mots. En ouverture de Coming from Reality, le titre Climb Up on My Music fait résonner ses refrains comme un début de slogan politique.

Well, just climb up on my music,
And my songs will set you free,
Well, just climb up on my music,
And from there jump off with me”

Mais la colère était déjà là dès Cold Fact avec Establishment Blues ou, pour citer son titre complet qui ne laisse que peu de place au doute : This Is Not a Song, It’s an Outburst. Ceci n’est pas une chanson, c’est une explosion. L’explosion d’un ras-le-bol face à une ville de Detroit gangrenée par le désordre, la corruption, la violence, l’ennui et le je-m’en-foutisme.

Garbage ain’t collected, women ain’t protected
Politicians using, people they’re abusing
The mafia’s getting bigger, like pollution in the river
And you tell me that this is where it’s at”

A simple man

En à peine deux minutes qui rappellent forcément le Subterranean Homesick Blues de Dylan et ses panneaux, tout et tout le monde y passe. Avec flegme certes, mais conviction et détermination. Que faire alors quand on est capable de poser sur papier autant d’injustices, que l’on est sensible à la condition ouvrière et à la musique protestataire depuis tout petit ? On se présente pour devenir maire pardi ! Par deux fois Rodriguez tentera de se frayer un chemin jusqu’au City Hall de Detroit, collectant quelques centaines de voix au passage mais laissant de côté la musique. Il conserve tout de même le goût de l’écriture, mais avec une poignée de titres qui ne trouveront pas plus la route d’un troisième album inachevé mais seront du trajet vers les récentes rééditions de Coming from Reality.

Parmi celles-ci, la toute dernière, I’ll Slip Away fait une fois de plus figure de prophétie. Enregistrée en 1973 mais découverte comme les autres sur le tard, elle préfigure une première disparation qui durera jusqu’en 79 et la fameuse tournée improvisée en Océanie. Entre temps, les rumeurs les plus folles courront sur ce chanteur maudit qui se serait immolé par le feu sur scène ou se serait tiré une balle après Forget It en guise de final à un concert cataclysmique ou il n’aurait récolté que sifflets et moqueries.

Comme souvent, la réalité était bien plus simple et bien moins tragique. Car quels que soient les regrets que l’on peut exprimer face à la carrière de Sixto Rodriguez, quels que soient ceux exprimés dans ses chansons, lui n’a jamais couru après aucun symbole de succès, même s’il a fini par le trouver à un moment de sa vie où il serait sans doute mieux à faire ce pour quoi il a toujours été le plus doué : jouer seul dans son coin pour ceux qui veulent bien faire l’effort de l’écouter. Et puis s’éclipser.

And if you get bored and you got loneliness
Or it’s dislike for me you express
I won’t care if you’re right or you’re wrong
I won’t care cause you see I’ll be gone
Maybe today, yeah
I’ll slip away”

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