Comment What If…? m’a réconcilié avec le multivers Marvel

Première incursion du Marvel Cinematic Universe dans le domaine de l’animation, What If…? part d’une base simple résumée dans son titre : et si tel événement, qui a marqué à jamais l’histoire de nos super-héros préférés, s’était produit différemment ? Que se passe-t-il lorsqu’un grain de sable vient enrayer une machine aussi bien huilée que celle de Marvel ? Loin de tenter son va-tout dans une folle prise de risque, le studio adapte ici une nouvelle série de comic books plus confidentielle mais loin d’être anecdotique, entamée en 1977 et s’étalant sur 200 numéros. Surtout, elle a pour tâche de familiariser le public néophyte avec le concept de multivers, central au sein de la sacro-sainte « Phase 4 » démarrée en début d’année. Un petit détour sans conséquences par l’itinéraire touristique avant de repartir sur l’autoroute bien balisée des blockbusters préfabriqués ? Et si What If…? était un peu plus que ça ?

On ne croise pas les flux

Excusez mon français comme ils disent là-bas, mais pour reprendre les bons mots d’un ancien Président qui n’en était pas avare, en ce qui me concerne, le principe même de multivers m’en a toujours fait bouger l’une sans toucher l’autre. Petit, je n’envisageais à aucun moment de faire se rencontrer certains de mes jouets issus de mondes différents. Une baston entre Action Man et mon X-Wing en LEGO ? Hors de question. Mes soldats surarmés et leurs véhicules lance-missiles qui font le siège de mon château Fisher-Price (oui, exactement celui-ci) ? Ça va pas, non ? Ce serait quoi la suite ? Mes Playmobil pirates qui partent en vacances dans le camping-car de Barbie ? Voyez-y un manque d’imagination et de créativité si vous voulez, vous n’aurez pas tout à fait tort. D’autant que les choses n’ont pas franchement évolué aujourd’hui.

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Moi face au multivers : une allégorie

Aussi passionné puis-je être par les univers pop culturels — vous ne seriez pas là à me lire dans le cas contraire — je n’ai jamais été fanboy de quoi que ce soit. Aucun monde de fiction ne m’a suffisamment accroché au point de vouloir m’y dévouer corps et âme ; de voir, lire, jouer à tout ce qui s’y rapporte, de près ou de loin. Je préférerai toujours prendre du recul et voir le tableau dans sa (quasi)intégralité que de m’enfermer sur un ou une poignée de sujets spécifiques. N’y voyez aucun jugement, juste un besoin complétiste presque maladif de jeter un œil à toutes les couches du spectre. Intéressé par tout, spécialiste en rien.

Une façon d’être qui ne pousse que peu à imaginer d’autres possibles, de nouveaux embranchements, d’éventuelles confrontations inédites. Pourquoi perdre du temps à imaginer ce qui n’est pas, à échafauder des théories sorties de nulle part, à envisager d’improbables crossovers, quand tout ce qui est est déjà suffisamment foisonnant, passionnant et surtout à notre portée. Je me fous de savoir qui est le plus fort entre Flash et Spider-Man ou comment Han et Chewie se sont rencontrés et jamais vous ne m’entendrez demander un spin-off préquel reboot dédié à un personnage secondaire dont le seul intérêt est justement son origine et son passé sombre et mystérieux. Alors qu’une nouvelle histoire, originale et avec un nouveau propos, voire, soyons fous, de nouveaux personnages : là je signe. Ne vous inquiétez pas, je ne le sais que trop bien : cela fait longtemps que le vent ne souffle pas dans ce sens.

Sur courant alternatif

Tout ça pour dire que non, le premier contact avec le concept de What If…? ne fut pas des plus chaleureux. Sauf qu’après la semi-déception Loki, qui troquait petit à petit sa folie de façade pour un classicisme mou, la proposition prenait des airs de lâcher prise. Sous le prisme de l’animation et de la série anthologique — décidément à la mode chez Disney avec la sortie parallèle de Star Wars Visions —  le MCU allait pouvoir ouvrir les vannes, s’affranchir de son immuable Plan™ et surtout, susciter cette émotion simple que l’on a pourtant de plus en plus de mal à ressentir face à n’importe quelle grosse production : de la surprise.

Avec neuf épisodes d’une grosse trentaine de minutes, difficile de ne pas trouver son compte devant What If…?. Comme Star Wars Visions, c’est une série inégale, dont la jauge d’intérêt fluctue du bâillement poli au lever de sourcil intrigué, jusqu’au bro fist bien mérité, venu de là où on ne l’attendait pas. Mais contrairement à Star Wars Visions, et c’est autant une qualité qu’un défaut, What If…? respecte un cahier des charges clair et familier, qui s’apparente souvent à celui des films dont il s’inspire. L’humour plein d’auto-dérision typique du MCU est de retour pour désamorcer la plupart des moments dramatiques (fort heureusement pas tous, nous y reviendrons) et les personnages, bien que légèrement « twistés » restent globalement fidèles à eux-mêmes. Ce n’est pas pour rien que Marvel a rappelé l’ensemble des acteurs originaux (à l’exception notable de Chris Evans et Scarlett Johansson) afin de leur prêter leurs voix. What If…? est là pour nous faire explorer des univers alternatifs, certes, mais ce n’est pas une raison suffisante pour chambouler une formule à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Who watches the Watcher?

Jetons un petit coup d’œil en arrière. WandaVision nous a vendu l’idée d’une réalité alternative, dans laquelle se réfugie celle qui s’apprête à devenir la Sorcière Rouge. Falcon et le Soldat de l’Hiver a tenté beaucoup (trop) de choses mais entre autres celle de nous vendre l’idée d’un Captain America alternatif, à l’agaçante présence nécessaire pour que son digne successeur finisse par accepter de reprendre le bouclier qui lui revenait de droit. Loki a lui introduit le principe des timelines alternatives, dont la moindre altération peut provoquer des changement irréversibles et potentiellement cataclysmiques, jusqu’à nous présenter ce qui sera au cœur de ses successeurs : le multivers. Pour la faire courte, l’univers qui a servi de cadre jusque-là à l’ensemble du MCU n’est en fait qu’un parmi une infinité. Une infinité d’univers pour une infinité d’histoires possibles, avec une infinités de déclinaisons des mêmes personnages qui connaissent des destins différents. Tous univers confondus, on tient sans doute ici la meilleure astuce de scénariste pour continuer à vendre du Iron Man, Thor, Hulk, Spider-Man et consorts par palettes entières jusqu’à la fin des temps.

Reprenant le flambeau plus ou moins directement, What If…? doit donc mettre en images cette théorie fumeuse ce « prisme de possibilités infinies » comme il nous est présenté en introduction de chaque épisode. Un mantra rabâché par le seul nouveau personnage de la série, le seul qui revient à chaque fois, et pas uniquement au début : le Gardien, ou Watcher en V.O.. Conscient d’avoir ouvert une Boîte de Pandore qui peut aller jusqu’à submerger les spectateurs les moins chevronnés, Marvel a engagé Jeffrey Wright pour servir de voix à cet observateur omniscient, mais pas omnipotent, par choix. Il voit tout certes, à tout moment, mais il n’intervient pas, afin de préserver l’ordre naturel des choses. Tapi dans l’ombre, il surveille, indétectable aux yeux et aux oreilles de tous… ou presque. C’est d’ailleurs l’une des premières surprises de What If…?, qui intervient à la fin du quatrième épisode, le premier qui élève enfin le propos : ce narrateur que l’on pensait uniquement destiné à nous, spectateurs, est en fait diégétique, et commente l’action comme pourrait le faire un journaliste sportif, assis en tribunes à l’abri des regards, les yeux posés vers le terrain en contrebas. Jusqu’à ce qu’il ne doive se résoudre à chausser les crampons à son tour mais nous n’en dirons pas plus, de peur de nous aventurer trop loin dans la zone spoilers.

Et alors ?

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For King and Country

Sauf qu’avant d’en arriver là, What If…? pédale un peu dans la semoule. Si elle est immédiatement devenue la nouvelle coqueluche des Internets, Captain Carter n’est introduite qu’à travers un premier épisode paresseux qui n’a fait que confirmer mes craintes. C’est donc cela le multivers ? Intervertir un personnage avec un autre pour raconter in fine peu ou prou la même histoire, en l’occurrence avec moins de moyens et en accéléré. Des soupçons qui ne font que se confirmer lors de l’épisode 2, dans lequel T’Challa reprend le rôle de Peter Quill pour devenir le nouveau Starlord du cool et de l’entente cordiale entre les peuples. Même Thanos en prend pour son grade en étant rabaissé au rang de sidekick rigolo, dont le running gag est de se défendre d’avoir tenté de commettre un génocide intergalactique. Tout cela ronronne gentiment, les moments de bravoure s’enchaînent à vitesse grand V mais sans surprise, si ce n’est au niveau de l’animation et du dessin, dont le trait épais fait mouche.

C’est à partir de l’épisode 3 que la nouveauté finit par pointer le bout de son nez. Sans chercher à repartir de l’existant, il ouvre une véritable nouvelle page de l’histoire de Nick Fury et des Avengers, respectant qui plus est son mot d’ordre : ouvrir vers de nouvelles possibilités que le spectateur aura envie d’explorer. C’est d’ailleurs l’une des particularités de What If…? : toutes ses histoires sont indépendantes (du moins jusqu’à l’épisode 7), mais s’achèvent le plus souvent sur une virgule plutôt qu’un point. Si le procédé narratif peut décontenancer de prime abord, nous laissant sur notre fin, à l’image d’un épisode apocalypse zombie qui se termine en queue de poisson, on comprend que l’on touche justement là à l’une des règles primordiales de la série : elle ne fait que pousser de la main le rideau, pas le soulever entièrement. Elle pose les fondations de son propre univers. Libre ensuite au spectateur d’enfiler ou non le bleu de travail pour construire le reste. Parce que toutes les histoires ne peuvent pas être racontées de A à Z, elle se contente d’aiguiser la curiosité, de donner envie. Et ça, dans un monde pop-culturel qui ne peut laisser le moindre espace vide, et encore moins quand il s’agit de Marvel, ça fait du bien.

My watch is over

L’un des autres points forts de What If…? est de savoir gérer ses multiples tons. Si la légèreté prédomine, et heureusement, la série se fait parfois plaisir en virant dans le grand n’importe quoi avec des zombies Avengers capables d’utiliser les pouvoirs de leurs hôtes et surtout un Thor éternel adolescent capable de détruire des planètes voire des galaxies entières à force de party hard avec tous ses potes d’Asgard. Et puis à l’inverse, What If…? nous fait aussi explorer des recoins plus sombres, où certains sont prêts à s’abandonner, quitte à mettre en péril leur propre humanité et leur univers tout entier. Oui, c’est par Docteur Strange et l’épisode 4, sans doute le plus réussi de la collection, que l’on comprend que toutes les fins ne peuvent être heureuses, et même étonnamment déchirantes. Ce que le MCU ne s’autorise à faire qu’une fois tous les 25 films, What if…? peut se le permettre beaucoup plus librement.

La dernière surprise intervient à la fin, dans un double épisode qui ne dit pas son nom mais offre la dose d’épique interstellaire dont on manquait. Depuis qu’il a planté les bases de son Cinematic Universe et jusqu’à sa façon de faire cohabiter aujourd’hui ses films et séries, Marvel est passé maître dans l’art de nous « obliger » à regarder chacune de ses productions si l’on veut être sûr de tout saisir, de la trame narrative principale aux petits clins d’œil en coin. Cette science rejaillit dans What If…? en faisant se réunir pour le grand final tous ces univers que l’on pensait indépendants les uns des autres. Tout cela a évidemment un goût prononcé d’Avengers premier du nom — jusqu’au travelling reprenant le money shot iconique du film pour les trois du fond qui n’avaient pas déjà la ref’ — saupoudré d’un peu d’Infinity War, mais on se laisse avoir une énième fois, surtout lorsque la série arrive à nous faire aimer le méchant de l’un des plus mauvais films du MCU. C’était osé, loin d’être gagné d’avance, et ça fonctionne.

Et si… on s’en servait pour la suite ?

Quitte à attendre la dernière partie de cet article pour pointer du doigt l’éléphant dans le multivers, tout ce que réussit What If…? est dû en bonne partie au choix de l’animation, qui permet les folies les plus extravagantes, comme un Kraken de l’espace sortant de la cape de Docteur Strange ou un Ant-Man zombie géant. Après avoir mangé des fonds verts baveux et ternes par paquets de douze cette année lors du final de WandaVision, devant Black Widow ou plus récemment Shang-Chi, il y a du bon à redécouvrir l’univers Marvel sous une nouvelle patte visuelle. Certes, le dessin va à l’essentiel, et paraît parfois un peu brut de décoffrage, à l’américaine en somme. On ne s’émerveille que rarement devant un plan à tomber par terre à la Pixar ou une profusion de détails façon Ghibli, mais on n’est de toute façon pas là pour ça.

Aujourd’hui, avant même d’envisager une éventuelle deuxième saison, on peut se poser la question de l’héritage de What If…? au sein du MCU. Alors que toute la Phase 4 est déjà sur des rails, la prise de risques elle, ne semble pas à l’ordre du jour, ou alors sur des projets de moindre importance, comme la série Hawkeye qui s’est transformée en buddy movie de Noël à Manhattan. À l’inverse, on semble même privilégier la carte de la sécurité, voire du retour en arrière, en faisant revenir Willem Dafoe et Alfred Molina en Bouffon Vert et Docteur Octopus pour No Way Home. Mais avec des plans aériens et une distorsion de l’espace-temps qui lorgne sans vergogne du côté de Spider-Man : New Generation, une partie de la leçon semble avoir été retenue. Et si le MCU avait encore quelques jolis tours dans sa manche ? Ça ce serait un univers alternatif qui mériterait d’être exploré.

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