Game of Thrones – Saison 8 : le chaud et le froid des Fan Theories

par Menraw

Tu ne sais rien Jean Neige. C’était écrit dès le début mais personne n’y a vraiment prêté attention. Comme une autruche endimanchée qui se borne à refuser la réalité, le fan atterré s’entête : non, les choses ne vont pas se dérouler comme il l’avait espéré. Quelle que fût sa conclusion, D.B. Weiss et David Benioff, le duo derrière l’adaptation de Game of Thrones en série, en ont préféré une autre. Et pour beaucoup, elle sera décevante, à l’image d’une saison 8 qui s’inscrit dans le désamour. Pourquoi ? Pourquoi les conclusions d’œuvres majeures qui attisent les passions sont la plupart du temps plus simples et plus ternes que toutes nos théories de fans ? Et au fond, est-ce bien grave ?

Le Trône de Fer, objet de toutes les convoitises.


Who watches the Nightwatch ?

Le cas de Game of Thrones est un cas unique, il est celui de romans à succès portés à l’écran sous la forme d’une série télévisée ayant rattrapé l’œuvre initiale — les livres donc. La série a en effet, depuis la fin de la saison 5, dépassé l’œuvre écrite et propose aujourd’hui une fin inédite à l’ensemble, avant que le matériau d’origine n’ait fini d’être forgé. Alors oui, bien sûr, George R.R. Martin, l’auteur des livres, peut se targuer d’un CV long comme le bras dans la rubrique scénariste de séries télé, et il a largement participé à l’adaptation de son roman phare. Mais en s’intéressant de près aux crédits des épisodes — oui, je fais partie de celles et ceux qui lisent les petits noms pendant les génériques — il est intéressant de noter le retrait de Martin au fil des saisons. Très impliqué au début, il n’est plus aujourd’hui que consultant, et il faut bien avouer que la série a perdu en profondeur, en qualité d’écriture et en cohérence depuis qu’elle a dépassé l’œuvre écrite. Mais là n’est pas vraiment notre sujet, et la série reste allègrement dans le haut du panier des séries à gros budget, complexe et épique, et ne souffre que de très peu de rivales du côté réalisation, production, et photographie.

Another Brick in the Wall


A Game of Thorns

Alors pourquoi un tel acharnement aujourd’hui ? Un grand nombre de personnes qui se revendiquent fans de la série ont décidé de retourner leur veste, comme un Lord Frey moyen à la veille des Noces Pourpres, et ont décidé de mettre sur des piques les têtes des deux showrunners. La raison de ce revirement ? La série ne va pas dans la direction qu’ils avaient anticipé et espéré, dans les lignes qu’ils avaient prédit, dans le sens qu’ils s’étaient vantés d’avoir mis au jour, tant ils connaissent leur sujet. “C’est une trahison ! Ça ne respecte pas le caractère du personnage ! C’est n’importe quoi ! Et si on n’avait pas perdu du temps avec les deux premiers épisodes, on aurait eu le temps de faire ça bien !” Calme-toi Jean-Germain, c’est pas aussi simple que ça.

D.B. Weiss et David Benioff, le duo derrière la série.


Je te promets

Personnellement, je ne suis pas d’accord avec toutes ces sorties, même si je dois avouer que la sensation d’urgence, les téléportations de personnages, les revirements soudains me chagrinent aussi. Mais en aucun cas les choix scénaristiques ne me posent de problème. Tous sauf une constante : de nombreux arcs s’achèvent sans bruit et sans apothéose, mêmes quelques uns des plus prometteurs ou des plus attendus. La raison est d’ailleurs très simple : la série s’est appliquée depuis bientôt 10 ans à faire monter la pression et à promettre une fin haute en couleurs. Tant dans sa construction que dans le marketing initié par HBO, cette saison 8 se devait d’être un bouquet final explosif. Mais la réalité est toute autre. Il y va de plusieurs raisons à cela, avec en premier lieu le découpage.

La Montagne, c’est elle qui gagne !


This is the Rythm of the Night

Six épisodes au lieu des dix usuels, même plus longs, ne suffisent pas à clore convenablement tout ce qui a été ébauché. Pourquoi même plus longs ? Tout simplement parce que chaque épisode s’attache seulement à finir de grands ensembles. Maintenant que tous les personnages sont réunis, chaque séquence est une fin. Et si 20 minutes de plus par épisode permettent de finir ce qui est à l’ordre du jour de l’épisode ou de rajouter du spectacle, quatre épisodes d’une heure en plus auraient permis de finir certains arcs différemment, en y prenant plus de soin — oui je regarde vers vous Cersei, Jaime et Varys…  Et puis mathématiquement, 4 ou 5 fois 20 minutes ne font pas plus de deux heures, et ne rattrapent pas les quatre heures manquantes…

Si je pouvais me réveilleeeeer [Réveille-toi, tu ne dors paaaaaaaaas]


Rush Hour

En enchaînant les épisodes depuis le début, on voit à quel point les premières saisons prennent leur temps pour mieux développer les intrigues, les caractères ou la psychologie des personnages, et comment les trois dernières semblent avoir délaissé le fond pour la forme. Le problème n’est pas la saison 8, mais bien le rush exponentiel qui s’est installé depuis la terrible fin de saison 5, qui marquait le moment où le dernier livre, A Dance with Dragons, s’achevait. Alors attention, tout était loin d’être parfait : certains personnages pressentis comme mineurs ont dû être recastés (Beric, Daario, La Montagne…) et certains pans entiers des livres ont sauté pour mieux être réintroduits maladroitement quand les showrunners ont compris leur bien fondé. Les Fers-Nés, Dorne dans son ensemble (Oberyn mis à part) et tout ce qui se passe avec Daenerys en Essos ne rendent pas hommage à la richesse des livres.

Avant d’être incarné par Max Von Sydow, le rôle de la Corneille était pour le Père Fourras.


Retiens la Nuit

Malgré tout, la série a su garder une certaine cohérence. Mais dans sa gloire critique et financière, battant record sur record, elle s’est fait prendre à son propre piège : elle a décidé d’installer des attentes. Et c’est là que le bât blesse. La colère des fans aujourd’hui reste compréhensible : l’urgence de finir prend le pas sur les promesses faites depuis le début. Si elles n’avaient pas été faites, la déception engendrée n’aurait pas suscité tant de vagues… Une constante qui reste d’ailleurs un véritable marqueur de nos jours. En effet, à quelques rares exceptions près, les grandes œuvres de divertissement ont toutes déçu leurs fans…

Toutes les théories sur Brann se sont vautrées dans le tapis.


La Nuit est chaude, elle est sauvage

Game of Thrones n’est pas un cas isolé. Le seul exemple de la pétition initiée par les fans pour refaire cette saison 8 n’est pas sans rappeler les heures les plus sombres d’une galaxie lointaine, très lointaine… Star Wars Episode 8 a lui aussi créé une vague de protestations. A croire que le chiffre 8 est maudit… Je ne reviendrai pas longtemps sur Star Wars 8, je pense que Les Derniers Détails, mon cri du cœur et de la raison contre cet accident industriel parle de lui-même. Mais il faut retenir que la saison 8 de Game of Thrones, si elle ne fait pas un gros doigt moqueur à ses fans, rappelle cette cristallisation de haine. Les deux partagent cette suite de causes et conséquences terribles : promettre, planter des jalons, et ne pas y répondre…

Wild thing.


Bittersweet Symphony

Par définition, les fans qui aimeraient tout dévorer d’un bloc comblent leurs attentes entre les épisodes et les saisons en tentant d’anticiper ce qui va bien pouvoir arriver, et ressassent ce qu’ils ont vu en essayant de deviner quelle direction l’histoire va prendre. De là naissent des théories. Celles des fans. On les appelle les fan theories. Depuis le drama Star Wars 8, avec un Rian Johnson en roue libre qui attise les querelles de ces tweets cyniques et le virage adopté par Kathleen Kennedy depuis qu’elle est à la tête de Lucas Arts, confondant ses propres démons et obnubilée par le réveil des tartufes, les fans représentent la lie du public. Ces adulescents misogynes, bas du front, conservateurs et attardés.

Réservée pour les bouquins : Lady Stoneheart.


Nothing else matters

S’il faut bien reconnaître que certaines sorties ne souffrent d’aucune excuse, doit-on pour autant mettre dans le même panier l’ensemble du groupe ? Pensez-vous sincèrement que la majorité des fans s’étant indignés face à Star Wars 8 l’ont fait pour les raisons sous-entendues par Johnson and co ? Ou faut-il y voir une diversion pour les décrédibiliser et éviter à tout prix de répondre aux remarques justifiées et argumentées…? Je vous laisse juges, mais pour ma part, je ne prends pas les fans de haut, et il me plaît de bien souvent me considérer comme tel. Et je vous rassure, je ne partage pas les opinions énoncées par les détracteurs de fans.

Les Trois Frères.


Protect me from what I want

Par contre, il faut garder en tête un fait absolu et ça ne va pas plaire à tout le monde : l’œuvre n’appartient pas aux fans. Elle est d’abord celle d’un auteur, d’un réalisateur, d’un scénariste, voire même, d’un producteur. Qu’elle soit importante pour vous, ok. Que vous vouliez vous l’approprier et qu’en conséquence toute autre interprétation soit jugée mauvaise ou honteuse, c’est non. Dès lors, on peut conjecturer des nuits entières. Autour d’un verre et de bons potes. Derrière son clavier sur Reddit and co. Au bistro ou à la machine à café. On peut rêver. Tenter de trouver. Anticiper, espérer, penser… y croire. Recouper, adapter, discuter… et voir. Car il faut qu’on se le rentre bien dans nos petites têtes : de Star Wars à Game of Thrones ou de The Walking Dead à l’univers Marvel… la réalité sera toujours plus simple que toutes nos théories de fans, et nous allons voir ensemble pourquoi.

Mr Freeze, le garçon que l’on tease…


Le monde est infiniment stone

Exception faite pour Avengers : Endgame toutefois, qui même s’il reste perfectible, propose un final à la hauteur des attentes. Il est d’ailleurs le seul qui non seulement a su prendre son temps, a écouté ses fans, mais a aussi su répondre aux promesses qu’il avait lui même mises sur le tapis. Attention, il est important de distinguer les œuvres qui génèrent ces théories dites de fans (et les déceptions qui y sont liées) des œuvres adaptées comme Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter ou bientôt The Witcher. En effet, dans ces cas-là, la déception potentielle vient du travail d’adaptation seul, le scénario général et la fin étant déjà connus et de notoriété publique. Nous allons recadrer le débat à la variable seule du cas d’œuvre dont la fin reste en suspens, générant ainsi les plus folles hypothèses.

Fire and Blood.


Huit ça suffit

Dans le cas de Game of Thrones, on l’a vu, les choses ne se sont pas déroulées de la sorte. Les deux showrunners voulaient même tout faire en six saisons et c’est HBO qui est parvenu à les convaincre d’en faire deux supplémentaires. Pour l’auteur des livres, il aurait fallu 13 saisons pour adapter convenablement la saga. Une durée impossible pour nos deux showrunners : le duo ayant déjà accepté de se lancer dans une nouvelle trilogie Star Wars, et Disney ayant dévoilé son nouveau calendrier, il n’y a plus ni le temps ni l’envie de faire traîner Game of Thrones. Ne nous plaignons pas, les séries ont souvent tendance à durer plus que de raison. Et en tant que spectateur de Supernatural, je sais de quoi je parle… Certains diront que c’était peut-être à HBO de prendre la décision de poursuivre sans Weiss et Benioff et d’adouber un nouveau Lord, mais la chaîne est restée fidèle à sa politique qui met en avant des auteurs plus qu’une production…

Pour une bonne intrigue, il faut de bons méchants qui ne déçoivent pas.


Shallow

Et voilà déjà les raisons qui font que nos théories resteront dans leur grande majorité toujours meilleures que la réalité. La réalité doit prendre en compte de nombreux paramètres industriels, financiers, d’agendas, de casting ou de production dont nos théories n’ont cure. Est-ce que j’aurais aimé une fin différente à la Longue Nuit ? Est-ce que j’avais imaginé les choses bien plus folles ? Oui. Mais moi, je ne me concentrais que sur l’histoire. Que sur les personnages. Sur les promesses que la série m’avaient faites. De l’autre côté du miroir, il y a une somme folle de paramètres qui entrent en jeu. J’en sais quelque chose au vu de mon job sur Le Stream. Combien de fois devons-nous revoir nos envies parce que structurellement on ne peut pas faire ce qu’on avait en tête… On peut rêver du meilleur des voyages dans des lieux insolites ou des hôtels improbables, à la table des plus grands chefs, on reste cloué au sol par les moyens dont nous disposons…

Voilà George. Et maintenant que la série est finie, on espère que George va aller finir d’écrire ses livres…


Holiday on ice and fire

Je comprends les frustrations et les appels du cœur. Game of Thrones reste une série télé qui nous aura fait rêver pendant presque une dizaine d’années. Plutôt que d’épiloguer sur ce que nous n’aurons pas, réjouissons-nous de ce que nous avons eu. Si le final n’est pas à la hauteur de nos attentes, peut-être est-ce justement parce que nous les avions placées trop hautes ? Est-ce que ça aurait pu être mieux ? Sûrement. Tout autant que ça aurait pu être raté dès le début et dans ce cas, vous n’en auriez jamais entendu parler. La série serait passée, comme Les Chroniques de Krondor ou autre nanar de fantasy, en dessous du radar de tout un chacun.

Sad Hill.

Réjouissons-nous donc d’avoir déjà vibré devant la rencontre des Dothrakis, d’avoir assisté à la libération des esclaves des Cités Libres, d’avoir vu les actions de la Sorcière Rouge, d’avoir tremblé avec Jon, Tyrion ou Bran ; d’avoir pleuré du choc du Loup et du Lion, d’avoir frémi devant le souffle des Dragons de la glace et du feu ou d’avoir été abasourdis par la cruauté de l’âme humaine qui entache autant les mariages que les champs de batailles, les couloirs d’un château, les déserts les plus chauds, les forêts les plus profondes ou les plaines glacées d’au-delà du mur. La série s’achève. Les manigances de Littlefinger et de Varys sont terminées. La guerre pour le Trône de Fer est arrivée à son terme. Quelques spin-offs nous attendent. Mais si vous n’êtes pas entièrement rassasiés, mémorisez bien les images fantastiques que nous avons admiré. Et attendez que ne rejaillissent Les Vents de l’Hiver. Attendez encore, dans L’Espoir d’un Printemps

Ned et Catelyn qui comme nous attendent le regard perdu une vraie fin à l’ouvrage…

Si Game of Thrones n’a pas comblé vos attentes, la vraie fin elle, celle de La Chanson de la Glace et du Feu, n’a pas encore révélé toute son étendue. Huit ans d’attente pour un Tome 6. Combien encore ? Et combien derrière pour le septième et dernier volume ? Pour moi, même si j’ai eu une belle bande-annonce, Winter is still coming.

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