Treme : je t’aime et je t’aimerai

Quand le créateur, producteur et scénariste de The Wire David Simon se lance, juste après la fin de sa série culte, dans un nouveau projet visant à dépeindre la reconstruction d’une Nouvelle-Orléans sinistrée post-Katrina, on a de quoi s’attendre à un nouvel instant classic, adulé à la fois par la presse et les spectateurs. Quatre saisons plus tard, dont une dernière écourtée de moitié faute d’audience et avec presque dix ans de recul, que reste-t-il aujourd’hui de Treme et qu’est-ce que son semi-échec nous dit de l’Amérique moderne ? Prenez votre trombone et suivez-moi, de Canal Street aux rivages du Lac Pontchartrain, via Bourbon et Congo Square, en soufflant à plein poumons : Down in the Treme / Just me and my baby / We’re all going crazy / Buck jumpin’ and having fun.

Comme un ouragan

New Orleans, Louisiana. Trois mois après. Après quoi ? Nul besoin de préciser. Moins parce que l’on parle de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom mais justement parce qu’il est sur toutes les bouches. Lui, c’est l’ouragan Katrina, qui a sévi dans le Golfe du Mexique et frappé le plus durement le sud de la Louisiane fin août 2005. Un ouragan de catégorie 5 (alors la plus élevée) dont les vents autour de 280 km/h ont laissé derrière eux, et ce ne sont que des estimations, plus de 1 800 morts, environ un million de déplacés et des dégâts estimés à plus de cent milliards de dollars.

À la Nouvelle-Orléans plus particulièrement, certains quartiers situés jusqu’à six mètres en-dessous du niveau de la mer ont été complètement submergés et inhabitables pendant de longues semaines, dont un répondant au nom de Treme. Moins de quatre ans après le 11 septembre, les États-Unis doivent de nouveau faire face sur leur sol à une catastrophe inattendue et sans précédent. Sauf que cette fois, point de pays du Moyen-Orient à envahir ; point d’armes de destruction massive imaginaires à offrir comme prétexte à la communauté internationale. L’Oncle Sam est seul face à ses propres négligences et directement dans l’œil du cyclone (too soon?), sa réponse observée par une large partie de la planète, qui n’hésite pas elle à venir apporter son aide. Quand les rôles s’inversent.

Treme - Georges W Bush

Shame on you now W

Pourtant, comme cela avait déjà été le cas lors des attentats du World Trade Center, le Président George W. Bush et son administration brillent avant tout par leur lenteur face à l’ampleur de l’événement. Le symbole de cette hébétude ? Une photo devenue célèbre prise quelques jours après le passage de l’ouragan, montrant W. contempler le désastre à travers le hublot de son avion… sans jamais se poser ni à la Nouvelle-Orléans, ni ailleurs en Louisiane. Les élus locaux n’échappent pas au désastre et sont à leur tour fustigés pour leur inaction : le maire de la ville et la gouverneure ont ainsi laissé passer 19 heures entre le moment où ils ont été prévenus de la catastrophe à venir et ont lancé l’ordre d’évacuer la ville. Le tragique résultat est aujourd’hui connu : une évacuation incomplète et des centaines (milliers ?) de morts évitables.

J’suis né dans le bayou

En plaçant son contexte de départ aussi près de l’événement, Treme (prononcez “Trémé”) donne le ton. Le grand thème de la série n’est autre que la reconstruction. À la fois de la ville, dont une grande partie a été dévastée par les eaux, mais aussi de ses habitants, dont la vie, les habitudes, pour beaucoup leur gagne-pain ont été remplacés par une moisissure tenace dont les traces restent visibles des mois plus tard, sur les murs mais surtout à l’intérieur de chacun d’eux.

Oubliez donc les enjeux de guerres des gangs qui étaient propres à The Wire, avec ses règlements de comptes sanglants, les luttes intestines dans les plus hautes sphères administratives de la ville : ce que Treme met en avant, c’est la difficulté pour une communauté de se relever après un traumatisme collectif et de réapprendre à vivre ensemble, comme avant. Non pas dans une logique réactionnaire mais avec l’idée de retrouver ce qui faisait l’essence de leurs relations, aussi bien ce qui les unissait que ce qui les divisait. Face aux éléments déchaînés, retrouver son identité.

Treme garde cependant plusieurs points communs avec The Wire, liés à l’écriture propre à David Simon. C’est une série choral, sans personnages principaux mais avec une multitude de personnages dont les voix et les parcours s’entremêlent pour former le tissu sociétal du véritable sujet du show : la ville elle-même. Mais si Baltimore était déconstruite à travers cinq saisons ayant chacune pour thème un cadre spécifique (les docks dans la saison 2, l’immobilier dans la saison 3, l’école dans la saison 4 et la presse dans la saison 5), la Nouvelle-Orléans se reconstruit ici sous nos yeux de manière un peu plus anarchique, à l’image de Crescent City.

Oh when the Saints

Treme - 07

La politique de la chaise vide

Une structure qui peut être vue au choix comme la principale force ou le défaut numéro 1 de la série. D’un côté, on peut se réjouir de croiser encore et encore plus ou moins le même éventail de personnages du premier au dernier épisode, laisser échapper un sourire de satisfaction en en voyant deux que l’on se plait à suivre depuis des heures se rencontrer pour la toute première fois au détour d’un verre ou d’un concert. De l’autre, on peut aussi se lasser de cet immobilisme convenu, sans grande progression ni montée en tension. Mais ne voyez dans cette dernière phrase qu’un timide avertissement, tant de mon côté le premier point l’a emporté haut la main.

Sans jamais céder aux sirènes du cliffhanger facile mais à l’inverse en construisant chaque épisode séparément, presque comme une histoire d’une heure à part entière (voire d’1h20 pour les Season Finales), David Simon pose une à une les briques de son grand ensemble. Sans se presser, sans se plier à une structure commune. Comme un gigantesque bateau à aubes qui traîne sa longue carcasse le long du Mississippi, le scénario de Treme avance sur le fleuve de l’histoire sérielle à contre-courant de tous les ferrys sans âmes qui le prennent pourtant de haut. Nonchalamment, en se demandant si ce nouveau voyage ne sera pas son dernier, mais en dégageant une puissance et une énergie folles.

3, 2, 1… let’s jam!

Treme - 16

Why so serious?

Regarder Treme aujourd’hui (merci OCS), c’est faire l’expérience inverse du binge-watching. Rien ne pousse à s’enquiller plusieurs épisodes d’affilée. On soupçonne même Simon de sélectionner la plupart de ses scènes finales en raison de leur “anti-climax”, pour faire retomber la pression ou boucler naturellement sur le personnage choisi pour être le point d’intérêt principal de l’épisode. Rien ne nous invite à poursuivre le voyage — ou, à l’époque de la diffusion, à revenir la semaine prochaine — si ce n’est notre propre amour pour ces individus a priori sans histoire, qui ne font rien d’autre que de courir à la recherche d’une certaine forme de normalité.

Sauf que, et l’on s’en rend compte bien vite : il n’y a rien de “normal” à New Orleans. Ou plutôt, le “normal” d’ici ne correspond en rien à celui du reste du pays. À l’échelle des États-Unis, la Nouvelle-Orléans fait figure d’anomalie. Au sein d’un pays né du multiculturalisme, qui a construit sa mythologie sur la possibilité pour n’importe qui de croquer dans son fameux rêve, quelle que soit son origine, sa couleur de peau ou sa religion (en théorie, soyons d’accord), mais qui garde chevillé au corps une rigueur et une morale puritaine sinon préhistorique, subsiste cet îlot de décadence, au charme désuet et en même temps diablement affriolant.

Dancin’ in the street

Il n’y a pas à chercher bien loin pour comprendre où New Orleans a forgé son caractère de sale gosse hyperactif. La colonisation européenne, principalement française mais aussi espagnole y est bien sûr pour beaucoup, posant les fondations de cette atmosphère latine faite de désobéissance, d’un penchant certain pour la boisson et la gastronomie et d’une désespérante lenteur administrative. Porte ouverte sur les Caraïbes, qui en fait l’une des pièces maîtresses du commerce triangulaire en même temps que la Louisiane bascule vers l’esclavagisme puis la sécession, la ville se nourrit de cette influence créole, jusqu’à devenir le berceau de la culture africaine-américaine et terre de naissance du jazz (on y reviendra). Ajoutez à cela des noyaux épars d’Acadiens venus du Nouveau-Brunswick et d’Indiens natifs et vous obtenez un joli pot-pourri de ce que la nature humaine compte de plus bruyant.

D’autant que, vous vous en doutez, chacun ne se contente pas de jouer son bœuf dans son coin. Les violons légers répondent aux cuivres puissants, eux-mêmes accompagnés de vibrantes percussions, soutenus par de classiques arrangements à la guitare et au piano, avant qu’une tonitruante voix ne se fasse entendre par-dessus. L’oreille non exercée n’y entendra sans doute qu’une cacophonie anarchique et dissonante, où le bruit se superpose au bruit. Mais en apprenant à se laisser porter, on comprend que cette partition-là n’est pas écrite, c’est une improvisation toujours mouvante, où les artistes connaissent leur rôle… jusqu’à ce qu’ils décident de l’outrepasser pour proposer une création de leur cru. Et les autres musiciens de se convertir en accompagnants de luxe le temps de quelques mesures, jouant en cadence avant de reprendre leur marche en avant.

Give life back to music

Un choix de métaphore qui n’est évidemment pas dû au hasard, tant la musique est partout et tout le temps dans Treme. Pour chaque épisode de soixante minutes, comptez-en au moins dix de musique live, que ce soit dans un club, au cœur des beaux quartiers pour une réception guindée, dans un appartement miteux, sous le toit décrépi d’un bar en travaux, entre les murs capitonnés d’un studio d’enregistrement flambant neuf, sur la scène d’un festival en plein air ou tout simplement dans la rue, pour y gagner sa vie, accompagner une manifestation ou un enterrement. En tant que spectateur, il y a quelque chose de réjouissant à être baladé d’un endroit à un autre, le temps de scènes qui peuvent ne durer que quelques secondes mais qui ne manquent pas de nous faire secouer la tête et taper du pied. Sans oublier de prendre des notes pour foncer écouter l’artiste découvert dans ce dernier épisode une fois celui-ci terminé. Steve Earle et Lucia Micarelli, je vous aime !

Ce n’est d’ailleurs pas le choix qui manque, avec une gamme de styles qui s’élargit de saison en saison, à mesure que les auteurs poussent un peu plus loin leur visite des chemins les moins rebattus de la Nouvelle-Orléans et sa région. Parfois sans transition, on passe ainsi du jazz old school au modern jazz pointu joué en costume, de l’afro trap teintée de trombones aux chants traditionnels indiens, des grosses guitares blues saturées aux airs folkloriques faits de violons et de bandonéons, des fanfares bien rangées qui jouent à l’unisson aux regroupements improvisés où chacun est libre de se greffer et de partir à tout moment. Les playlists pullulent sur le net reprenant soit les titres tels qu’entendus dans la série ou proposant les originaux. Il suffit de jeter un œil aux nombreux musiciens invités pour jouer leur propre rôle pour mesurer le degré d’authenticité recherché. D’ailleurs, si vous trouvez que cet acteur fait vachement bien semblant de jouer, c’est simplement parce qu’il ne fait pas semblant. Il était même sans doute musicien avant d’être acteur.

At the foot of Canal Street

Si le cœur de New Orleans est sa musique, alors son pouls est erratique, s’amusant à manquer un battement ou deux de temps en temps pour mieux changer de tempo sur le suivant. Heureusement, il peut compter sur du sang en réserve illimitée : ses innombrables musiciens, dévoués corps et âme à leur art. À ce niveau, Treme nous en offre la plus belle galerie jamais vue à l’écran. Du débutant plein d’avenir à la légende vivante, de l’artiste de rue à la star exportée à New York, du joueur confirmé se cherchant un nouveau défi aux “Smicards de la musique” enchaînant les petits concerts mal payés pour cinq groupes en même temps : tous partagent un talent qui laisse rêveur (surtout lorsqu’on a lâchement abandonné le piano et la guitare sans avoir réellement essayé comme votre serviteur) et racontent une différente facette de cette ville. On en ressort avec l’envie de croire que peuvent émerger d’une simple fanfare de collège trois futurs génies des pistons ou que n’importe qui peut s’improviser producteur de hip-hop, même une grand-tante toujours bien apprêtée (mais un brin dévergondée).

N’allez cependant pas croire que Treme ne fait qu’éclaircir le tableau. Au contraire, la série a trop de respect pour ses personnages pour cacher leur part d’ombre. Entre tous ces paumés qui jouent trois accords le jour et s’injectent deux seringues la nuit, la ville est peuplée de musiciens contrariés en quête d’un big thing qui ne viendra probablement jamais. Comment ne pas penser à Antoine Batiste (Wendell Pierce, le Bunk de The Wire), tromboniste connu dans tout Crescent City, avec ses entrées sur les scènes les plus prestigieuses en compagnie des tout meilleurs, qui se voit pourtant contraint d’accepter n’importe quel bout de “concert”, qui ne parvient pas à maintenir l’équilibre précaire au sein de son propre groupe et se retrouve obligé d’accepter un poste de professeur de musique dans l’école où travaille sa femme. Notre esprit vagabonde aussi du côté d’Annie Tee, tirée vers le bas par un copain d’infortune camé jusqu’aux os qui bride son talent et l’empêche, du moins pendant un temps, d’éclore à la face du monde.

Frenchmen Street Blues

Car que serait un personnage sans ses mauvais côtés ? Aucune ville n’est parfaite et la Nouvelle-Orléans ne fait certainement pas exception. Si Katrina a servi de catalyseur, c’est que l’ensemble des problèmes qui en ont ensuite émergé étaient déjà là. Avec une rigueur presque froide et un détachement qui évite tout jugement, hérité de son long passé de journaliste, David Simon n’occulte rien des plaies béantes qui gangrènent New Orleans. Une criminalité exacerbée, accentuée par le fait qu’environ un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté, des aberrations administratives kafkaïennes, une corruption généralisée à tous les échelons et surtout au sein de la police, qui bénéficie d’une impunité toute particulière et surtout des manquements en tous genres avant, pendant et après l’ouragan, à la fois résultats et conséquences d’une désorganisation globale. Même le gueulard Cray Bernette (John Goodman, impeccable comme d’habitude), devenu YouTubeur avant l’heure sans le savoir, finit par baisser les bras devant l’ampleur du travail de fond à effectuer pour retrouver sa ville telle qu’il l’a connue.

Pourtant, le combat mérite d’être mené, et tous les personnages se battent à leur façon en fonction de leurs propres priorités. La femme de Cray, Toni (la trop rare Melissa Leo), avocate au grand cœur en lutte permanente contre les moulins de l’administration ; LaDonna, tenancière d’un bar en décrépitude et en quête de son frère disparu pendant Katrina ; Janette, jeune chef en perpétuelle galère pour joindre les deux bouts et qui peine à maintenir son restaurant à flot ; Terry, inspecteur de police en conflit ouvert avec sa hiérarchie ; Delmond Lambreaux, en croisade pour faire accepter en tant que telle la musique de sa ville d’origine par ses confrères élitistes new-yorkais ou encore son père Albert, “Big Chief” borné des Gardiens de la Flamme, de retour dans son quartier sinistré et déterminé à faire revivre son groupe pour le Mardi Gras à venir.

Le Mardi Gras, c’est la vie

Mardi Gras. Nous y voilà enfin. Une parenthèse hors du temps réquisitionnant l’attention de toute la ville pendant près d’une semaine : le week-end d’avant on le célèbre en avance, le lundi on s’y prépare et le mercredi on s’en remet. Revenez jeudi merci. L’élément central autour duquel tourne chacune des quatre saisons de la série, se déroulant toutes grosso modo d’octobre à mars, du début de l’automne à la fin de l’hiver. Le Mardi Gras est la clé de compréhension de New Orleans, un espace consacré où tout est permis, le pire comme le meilleur. Un exutoire bien plus crédible, festif et salutaire que toutes les Purge du monde, espace numéro un d’expression d’une ville que le pays se plaît à ignorer le reste du temps. Durant ces quelques heures où règne le non-droit, et dans un quartier bien délimité, il est interdit d’interdire et de sanctionner, que ce soit une jouvencelle éméchée prise en flagrant délit de flashing ou un jeune loup trop téméraire qui n’a pas bien digéré son douzième rhum arrangé.

J’aurais dû me rendre à la Nouvelle-Orléans en 2020, mais Vous-Savez-Quoi en a décidé autrement. Alors quand les cul-secs de Tabasco, les pleines assiettes de gumbo et les intégrales de Sydney Bechet et Fats Domino ne suffisaient plus, j’ai découvert avec Treme ce que j’avais toujours cherché. Je n’y étais pas, mais j’y étais quand même. Non pas dans le Vieux Carré au milieu de tous les touristes mais au cœur de la Nouvelle-Orléans authentique, avec toutes ces imperfections. Celle qui sent la sueur, la poussière et les écrevisses pas toujours fraîches. Une ville étrange au rythme insaisissable, tournée vers le passé mais en même temps trop feignante et surtout trop occupée à décuver de la veille pour le préserver. Une ville capable d’une main de sacraliser un nid-de-poule et de l’ériger au rang d’œuvre d’art tout en démolissant de l’autre la maison d’enfance de Louis Armstrong. Et par tous les chemins, j’y reviendrai.

This city won’t ever drown

Treme - 21

DJ Antoine

Là-bas, le temps dure longtemps, il ne s’écoule pas de la même façon qu’ailleurs. Il n’a d’importance que s’il est passé un trombone, une trompette, une guitare, des baguettes, un saxophone ou un violon à la main. Et au fond peu importe la partition, tant qu’on a l’ivresse de pouvoir passer d’un concert de fin de soirée à un interminable bœuf nocturne entre amis, pour mieux enchaîner sur une parade au petit matin. Les articulations grinçantes, le crâne en feu mais le souffle toujours puissant et le cœur battant. À la Nouvelle-Orléans, la musique n’adoucit pas les mœurs, elle les exacerbe, les faisant ressortir comme autant de colliers colorés en toc qui finissent par s’accrocher follement à tout ce qui veut bien les retenir. Une effervescence inconsciente qui ne veut en fait dire qu’une seule chose, comme le disait si bien Harley : life is short, let’s play a song.

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