Star Wars : Visions a tous les bons ingrédients mais sa recette ne prend pas

Sur le papier la recette semble facile. Une belle tranche de Star Wars et une sauce AOP Animé élaborée par quelques-uns des plus grands chefs japonais. Et quand on connaît la diversité et l’inventivité des studios ou la taille de l’univers, on ne peut que se dire que le plat sera bien épicé, atypique et apportera son identité mixte, ce goût sucré-salé très fusion jusqu’à nos papilles. Mais comme souvent, la clé du succès naît souvent d’un savant équilibre et d’un assaisonnement juste. Dès lors, la série Star Wars : Visions, fraîchement débarquée sur Disney+, mérite-t-elle ses étoiles ? Dégustation !

Un programme bien chargé

En fin d’année dernière, Disney et Lucasarts faisaient l’événement en dévoilant la mise en chantier de pas moins d’une dizaine de projets liés à l’univers Star Wars pour sa plate-forme de streaming, sans compter les longs métrages comme Rogue Squadron. Outre la série The Mandalorian, les studios officialisaient la série Obi-Wan Kenobi et dévoilaient Ahsoka, Rangers of the New Republic, Lando, Andor, The Acolyte, un spin-off à Clone Wars baptisé The Bad Batch, A Droid Story et un projet plus mystérieux, Star Wars : Visions. Ainsi qu’une série sur Boba Fett en bonus, annoncée elle en scène post-générique de la saison 2 de The Mandalorian dans la foulée. Trop ? Sans doute. À boire et à manger ? Sûrement.

Avoir la vista

De tous ces projets, un se démarque particulièrement, et ça tombe bien , parce que c’est celui qui nous intéresse ici. Star Wars : Visions, contrairement à tous ses petits camarades, non seulement n’entre pas dans le canon officiel de l’histoire, mais se présente en plus comme une série anthologique réunissant des grands noms de l’animation japonaise. Si le fan de Star Wars américain moyen a certainement à peine levé un sourcil lors de cette annonce, de notre côté de l’Atlantique, la hype est montée bien plus haut et bien plus vite : la France reste la deuxième patrie du manga et des animés. L’engouement collectif est toujours aussi solide et de plus en plus populaire. À mesure que les noms de studios étaient ainsi lâchés sur les internets, les fans des deux univers voyaient leurs yeux s’écarquiller et leurs pupilles scintiller. Et on les comprend. Pour certains d’entre nous derrière les colonnes du Grand Pop, on fait même partie du lot. Une excitation qui a atteint son point d’orgue lors de la révélation du trailer : une série de traits et d’ambiances éclectiques et affranchies de tout besoin de coller à l’univers, ouvrant la voie à plus de créativité, d’originalité, d’extravagance et de diversité.

À la fois stylé mais improbable. On oscille entre le waouh et le meh.

Je ressors du visionnage de l’ensemble un peu perplexe. Comme je m’amusais à filer la métaphore alimentaire avec plus ou moins de goût en introduction, je me permets d’y revenir un instant. Si j’aime le saumon cru des sashimis d’un côté et la sauce barbecue de l’autre, je ne suis pas convaincu que leur mélange me fasse vriller les papilles. Du moins pas dans le bon sens du terme. Sur les neuf épisodes proposés dans le recueil Star Wars : Visions, je suis passé par tous les états. Non exhaustif et dans le désordre : l’entrain, la gêne, la perplexité, la fatigue, la lassitude, l’intérêt, l’espoir ou le rire. Autant vous dire qu’au moment de la notation des plats, plusieurs épisodes sont partis pour moi très vite en Dernière Chance ou ont directement quitté la brigade…

This is the ouais

Tout avait pourtant bien commencé. Le premier épisode baptisé Le Duel et signé par Kamikaze Douga (Jojo’s Bizarre Adventures : Stardust Crusaders, Batman Ninja) est non seulement somptueux graphiquement, mais propose en plus une réinterprétation des codes de Star Wars importés au temps des samouraïs. Véritable hommage au chanbara, il mélange avec talent une tradition du film de sabre japonais classique, allant même jusqu’à citer Les Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa — noir et blanc vieilli inclus — et des éléments anachroniques de SF tirés de Star Wars. Les brigands japonais arborent des bouts d’armures de Stormtroopers, l’Astrodroïde qui accompagne le héros porte un chapeau de paille typique du Japon féodal et le Jedi mis en scène porte deux sabres lasers à sa ceinture aux allures de katana et de wakizashi. Cerise sur le sushi, les animateurs du studio reprennent la tradition de l’ombrelle de Geisha pour en faire une arme laser dans la lignée de ce que Star Wars s’interdit. Un vrai régal et un épisode aussi vif en emmené qu’un coup de iaido.

Sans doute le pire épisode de l’ensemble

Mais dès le second épisode, Tatooine Rhapsody, c’est la débandade. Le Studio Colorido (Burn the Witch) effectue un grand écart à se péter les adducteurs en imaginant un padawan en exil intégrant un groupe de rock qui se produit pendant une course de pods sur Tatooine, sous la gouverne d’un certain Jabba le Hutt… La présence de Boba Fett ou de Bib Fortuna n’y changera rien. Mes yeux faisaient déjà des barrel-rolls à la vue d’un Hutt aux cheveux longs avec un piercing. Le reste de mon corps s’est joint à la danse en entendant un bout du concert. Du soft rock aux paroles insipides. Sur Tatooine. Pendant la Guerre des Clones. L’épisode a au moins le mérite de montrer la diversité des propositions. Je pense que cet épisode est d’ailleurs le pire de l’ensemble, tant il se coupe avec l’univers établi. C’est pour moi la limite à ne pas franchir : autant les épisodes de Visions peuvent exceller quand il dépeignent des temps, lieux ou technologies peu ou pas explorées, autant lorsqu’ils sortent le spectateur de l’univers de Star Wars, le soufflé retombe aussitôt.

Avengers… Assemble !

Parmi les studios les plus attendus de ce collectif improvisé, on ne peut pas traîner plus longtemps avant de parler de Trigger (Kill La Kill, Little Witch Academia, Darling in the FranXX), d’autant plus qu’ils officient deux fois dans Visions. La première fois, c’est sous la direction d’Hiroyuki Imaishi, réalisateur du film Promare et des Gurren Lagann. Et malgré le pedigree de l’artiste, on reste dans cette limite décrite à l’instant, du mauvais côté du fil à ne pas franchir, avec des combats dans l’espace sans combinaison spatiale ou son scénario à l’emporte pièce. The Twins est un épisode oubliable, malgré une maîtrise certaine de l’animation et de la mise en scène. À l’opposé du spectre, la deuxième proposition du studio est une vraie réussite. L’épisode 7, The Elder, est d’un classicisme formel évident et sans doute moins original que l’épisode des Jumeaux, mais il s’ancre lui dans la galaxie Star Wars sans chausse-pied, à la perfection. Du travail d’orfèvre qui raconte comment un padawan et son maître se retrouvent sur les traces d’un vieux guerrier Sith sadique et dangereux sur une planète de la Bordure Extérieure. Tant au niveau du design que de l’animation pour la forme que sur le discours, l’épisode, mâtiné de philosophie orientale que ne renierait aucun Jedi, fait mouche et ferait même rêver d’une série entière calquée sur le modèle.

Même considération pour l’épisode 5, The Ninth Jedi, qu’on imagine facilement comme pilote d’une série complète. Signé Production I.G. (L’Attaque des Titans, Psycho-Pass, Vinland Saga, Kuroko’s Basket), il raconte comment des centaines ou des milliers d’années après l’abominable Star Wars IX, la confection des sabres lasers s’est perdue et comment un mystérieux chef de guerre tente de créer un nouvel ordre Jedi. Très intelligent et inventif, l’épisode sait manier le suspense et les retournements de situation et propose des évolutions technologiques à l’univers connu particulièrement habiles.

Coup épais dans l’low

Après le coup de maître du Duel et les deux réussites que sont The Elder et The Ninth Jedi, on retrouve un trio qui fait amende honorable mais peine à convaincre totalement. On peut les réunir par leur angle commun : le Japon traditionnel dans l’espace. Là ou Le Duel transcendait à la fois par sa proposition de fond et de forme, cette brochette semble marcher sur le kimono de l’autre. On aurait peut-être aimé qu’un ou une architecte chapeaute l’ensemble pour aiguiller les studios sur des propositions plus originales. Tant sur les décors de temples shinto aux murs en papier que jusqu’aux getas ou autres sabre-lasers en forme de katana, les épisodes 4, 8 et 9 semblent sortis du même moule.

Bien évidemment, chacun propose sa propre histoire et crée en creux sa différence. Mais ce sentiment de déjà-vu dans le cadre réduit l’impact de chacun. L’épisode 4, La Mariée du Village, du studio Kinema Citrus (Made in Abyss, Black Bullet) se distingue notamment par de très bonnes idées d’équipements pour son héroïne, ou par son scénario qui, enfin, ne met pas en avant un méchant Sith armé d’un sabre laser rouge ou un apprenti Jedi en quête d’un Cristal Kyber — mais si Jean-Germain tu sais, c’est la pierre qui fait fonctionner les sabres laser. Pour peu que vous enchainiez les neuf épisodes à la suite, je vous garantie que le mot Kyber Cristal vous sortira par les yeux comme cette quête perpétuelle de rechercher / retrouver des Jedi qui s’apparente à de l’acharnement !

L’épisode 8 de Geno Studio (Golden Kamui), intitulé Lop & Ocho, flirte avec les limites en rajoutant une héroïne lapinoïde mais annonce sans surprise une partition vue et revue mêlant liens du sang contre liens du cœur, dispute fratricide et héritage. Rien de très nouveau, malgré un personnage principal attachant. Dans la même veine, le premier des deux épisodes de Science Saru (Devilman Crybaby, Space Dandy), Akakiri, s’attarde lui aussi sur des thématiques éculées de l’univers de Star Wars et d’ailleurs, à savoir le renversement de la famille régnante par la caricaturale ‘affreuse Belle-Sœur’. Même Shrek a fait des blagues là-dessus, c’est dire. Un épisode qui se laisse malgré tout regarder grâce à son animation et son design original et stylisé, ses sortes de chocobos gris, ses papis bien barrés et son twist de fin. De Science Saru, on retiendra surtout l’épisode 6, T0-B1, qui de son titre jeu-de-mot à son concept nous emporte avec lui. Hommage même pas dissimulé au mythique AstroBoy d’Osamu Tezuka, la proposition souffre de presque tous les reproches que j’ai pu formuler à l’encontre des cinq autres épisodes perfectibles de l’ensemble : la quête de Cristal Kyber, la recherche de Jedi, l’adversaire Sith au sabre rouge, les limites des règles de l’univers… mais contre toute attente, grâce à une candeur bienveillante et un entrain participatif, il évite les écueils stellaires et tape droit dans le mille.

Dans une galaxie far far à l’est

Le bilan est donc mitigé pour Star Wars : Visions. Contrairement à Love, Death + Robots ou Animatrix, à qui elle emprunte le format, la série souffre sans doute d’un manque de direction unifiée. Trop de similitudes entre la moitié des épisodes, trop peu de moments de grâce, et des partitions aussitôt oubliées. Il n’en reste pas moins quelques envolées justes comme Le Duel ou T0-B1 qui répondent parfaitement au challenge de la série anthologique plurielle et quelques évidences : il y a de la place pour une série d’animation japonaise signée du studio Trigger ou de Production I.G. J’attendais de Star Wars : Visions plus de bagout et de lâcher prise. J’attendais de voir à l’œuvre des angles de vue et de réalisation bien plus décomplexés, surtout après que Star Wars : Galaxy of Adventures a ouvert la voie avec talent. Star Wars : Visions est bien trop sage, ne s’autorisant que trop rarement ce qui fait le sel de l’animation japonaise : l’émotion, la modernité, le rythme et la démesure. Ce sera sans dessert pour moi, je vous remercie.

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