The Witcher : l’Apprenti Sorcier

On l’attendait comme le loup blanc ! La série The Witcher de Netflix a débarqué sur vos écrans et vos tablettes à la veille des vacances de Noël, période propice à faire péter les compteurs d’audimat. On le savait. On a vu les affiches partout. On a ployé sous les bandes-annonces, accolées à tous nos programmes. Tous les sites en parlent. C’est l’événement média de cette fin d’année. Le remplaçant de Game of Thrones qu’on vous dit. À décoiffer les Jedi et les Siths sur le poteau. Mais à tant vendre et survendre leur nouveau bébé, les rabatteurs du ‘Toudoum’ ne se la joueraient-ils pas un peu bonimenteurs ? Est-ce que The Witcher nous a vraiment ensorcelés ?


Mon sorcier bien-aimé

Avant d’être la série Netflix avec Henry Cavill, The Witcher, c’est d’abord une série de bouquins. De la dark fantasy bien épaisse qui s’est hissée au-dessus du peloton, notamment grâce au succès de son adaptation en jeu vidéo. Et mes amis, quels jeux vidéo ! En effet, les petits génies du studio de développement CD Projekt Red ont tôt fait de faire sortir le personnage et son univers de l’anonymat auxquels ils semblaient se destiner, noyés dans la masse des productions du genre, entre Les Princes d’Ambre, L’Assassin Royal et La Compagnie Noire pour ne citer que quelques exemples parmi les plus prolifiques et habitués des tables du rayon fantasy de vos meilleures librairies.

Car si vous n’êtes pas du tout familier de The Witcher, sachez que c’est du fin fond de sa Pologne natale que Andrzej Sapkowski a posé les premières lignes de son Sorceleur. Mélange habile de contes et de mythologie slaves et d’Europe de l’est et inspirée des grands classiques de la fantasy, la saga The Witcher dénote de ses concurrentes grâce à un univers atypique et complexe qui prend ses distances avec la fantasy anglo-saxonne type. La diversité culturelle a encore frappé.

Henry Cavill prête ses traits à Geralt de Riv

Mais revenons aux jeux vidéo. Après un premier épisode dispensable techniquement et un second volet salué par la presse et le public mais au budget un poil serré, la trilogie librement adaptée des romans s’est vue hissée au Panthéon du jeu vidéo moderne avec un troisième et dernier épisode incontournable. Action-RPG à l’occidentale, en monde ouvert, d’une richesse inégalée à sa sortie, The Witcher III : Wild Hunt a tout simplement été sacré meilleur jeu de l’année 2015 et figure dans la plupart des podiums des ‘jeux de la décennie 2010-2020’. Rien que ça. Un culte pourtant bien mérité, tant les Polonais de CD Projekt ont porté haut l’adaptation de cette gloire nationale. Lors d’une visite officielle de Barack Obama en Pologne, le Chef du Gouvernement de l’époque, Donald Tusk, avait été jusqu’à offrir le jeu au Président américain, vantant les qualités et le savoir-faire du studio.


Le magicien ose

Mais si les jeux vidéo se sont employés à imaginer la suite des romans d’Andrzej Sapkowski, développant son univers tout en collant fondamentalement avec le texte, la série Netflix, elle, a préféré les adapter directement. Et quand on est au fait de cet univers, on ne peut que trembler de tous ses membres. En effet, le monde de The Witcher est un modèle de complexité. Enjeux politiques, diversité culturelle, pluralité idéologique… l’univers est dense, riche et possède sa propre mythologie, son propre bestiaire, sa propre histoire. Et si le rythme de narration d’un jeu vidéo qui s’étale sur plus de 100 heures permet de donner corps aux Royaumes du Nord et à ses personnages, multipliant les décors et les ambiances, on était en droit de nous interroger sur le traitement que réserverait le géant américain à la saga, surtout après les premières annonces qui avaient refroidi les fans les plus ardents. Look de cosplayer et budget hésitant…

Ablette, la monture de Geralt est aussi de la fête

Le cœur des fans tremblait à l’idée de découvrir ce 20 décembre dernier une adaptation plus proche d’Eragon ou de Hercule et Xena que de Game of Thrones ou du Seigneur des Anneaux… Car ne l’oublions pas : outre les choix scénaristiques opérés par les showrunners, il n’en demeure pas moins que la fantasy, à l’écran, ça reste compliqué. Écrire dans un roman “le dragon s’éleva alors du donjon effondré, propulsant de son souffle ardent les pierres taillées qui gênaient ses mouvements, tandis que le magicien en face de lui ramassait son bâton pour mieux canaliser sa puissance et déchaîner sur le monstre des nuées d’éclairs ravageurs devant la centaine de soldats encore sonnés par la déflagration”, ça prend quelques lignes.

Le trio gagnant : Ciri, Yen et Geralt

Et tout un chacun peut imaginer le look du dragon, celui du mage, etc. Dans un jeu vidéo, tout dépend des moyens et du talent des graphistes et animateurs, mais de nos jours, sur une grosse production, la technique permet de jolis graphismes HD et le tout prend vie dans une débauche d’effets qui déglace la rétine. Un personnage ou cent, en marge des soucis d’exploitation et de mémoire nécessaire, ça reste du copié-collé. Les productions audiovisuelles, elles, doivent tout recréer. Tout matérialiser. Le moindre vêtement doit faire vrai, authentique — et dans les meilleurs cas, pas tout propre, vu que les héros passent leur temps à vivre dehors (coucou Narnia). Les effets spéciaux doivent sembler réalistes, crédibles. Le nombre de figurants conséquent… Un véritable défi que seuls quelques élus ont réussi à relever.


Ce n’est pas les druides que vous recherchez…

Le héros de The Witcher — le Witcher donc — s’appelle Geralt de Riv. C’est un sorceleur. Un chasseur de monstres itinérant qui troque ses services contre quelques deniers. Une profession qui a plutôt mauvaise presse, puisque les sorceleurs sont des mutants : pour pouvoir survivre et exercer leur profession, ils doivent renforcer leurs capacités en buvant des potions qu’ils confectionnent eux-mêmes, des potions mortelles pour les gens normaux, mais auxquelles eux survivent grâce à des mutations imposées subies pendant l’enfance lors d’un entraînement des plus ardu.

Voir la nuit, respirer sous l’eau, augmenter son ouïe… Les sorceleurs sont capables de s’adapter selon leurs proies, et outre leur extraordinaire science du combat, peuvent utiliser des magies basiques mais ô combien efficaces pour se dépêtrer des situations qu’ils rencontrent. En effectuant des signes avec leur main, ils peuvent renforcer leur robustesse, faire jaillir quelques flammes, ralentir un assaillant, le repousser au loin ou influencer des esprits faibles, comme un Jedi en armure de cuir.

Le duel avec Renfri offre au pilote le meilleur combat à l’épée de la saison

Parmi les sorceleurs, Geralt fait partie de l’élite, ayant eu droit à un entraînement encore plus intense que ses pairs. Il fait aussi partie des derniers représentants de sa caste, et sa réputation le précède. Il est le boucher de Blaviken, le Loup Blanc, surnom hérité de l’École du Loup à laquelle il se rattache, et à la couleur de ses cheveux puisqu’il a perdu toute pigmentation capillaire suite aux mutations de sa jeunesse. Bien évidemment, dans ce monde où se balader seul en forêt est bien souvent synonyme de mort assurée, les petites gens comme les grands sont particulièrement superstitieux. Difficile de survivre dans les Royaumes du Nord, entre rois autoritaires, mages et sorciers aux pouvoirs infinis, druides autarciques, elfes belliqueux, nains peu amicaux, prêtresses condescendantes, soldats sans foi ni loi, espions sournois, pirates sauvages ou monstres affamés…


Witch, you were here ?

C’est dans ce petit monde que débute la série de Netflix, avec la lourde tâche de vous exposer ses personnages, les relations entre eux, entre les puissants et les autres, les factions politiques et les cercles secrets qui composent la toile. Et comment les showrunners décident de s’y employer ? En faisant rouler en parallèle trois intrigues bien distinctes se déroulant dans des temporalités différentes. Trois intrigues qui mettent en scène les trois personnages clés de l’histoire, mais le tout sans aucun marqueur temporel, coupant un premier flashback par un second, pour mieux revenir dans le présent et faire se croiser des personnages morts dans la scène d’avant, le tout suivi d’un retour au flashback puis d’un re-retour dans… MAIS BON SANG ! Je connais l’histoire, et j’arrive à m’y perdre ! C’est dire si le téléspectateur moyen saura s’y retrouver. Tandis que nous avons affaire à une histoire des plus compliquée, on se retrouve à pédaler dans la fange jusqu’au soi-disant dénouement qui réunit les lignes. Huit épisodes pour assister à des ‘origin stories’ pourtant diluées par touche, en complément, dans les livres. Mes attentes furent en conséquence bien revues à la baisse…

On aurait pu éviter les effets spéciaux low-cost

À cela est très vite venu s’ajouter des choix plus que hasardeux niveau casting, tant du côté des héros que du commun, mais on va y revenir un peu plus tard. L’intrigue générale est pourtant pas bien difficile à résumer : “L’effroyable Empire de Nilgaard attaque depuis le sud du continent les différents royaumes du nord ; et parmi eux, le royaume de Cintra. Le destin de Geralt, un sorceleur, va être lié à jamais par un pacte ancestral, à celui de l’héritière de ce royaume, la jeune Ciri, car elle est la descendante d’une princesse elfe et possède le pouvoir de voyager à travers le temps et les mondes. Convoitée par l’Empire, par la loge des magiciennes et par les elfes anciens, la jeune femme tient le destin du monde entre ses mains. Geralt, secondé par un barde facétieux et une magicienne aussi égoïste que puissante parviendra-t-il à empêcher la roue du destin de s’emparer de Ciri ?

Même les Dryades de la forêt de Brokilone, c’est en vrac, malgré un gros spot au fond

Vous en conviendrez, quand ‘l’effroyable Empire de Nilfgaard‘ débarque avec des soldats en pyjamas mal repassés au lieu d’armures de plates, on aurait dû se dire que ça allait être compliqué. Mais on était encore en train d’essayer de comprendre comment bidule connaissait machin alors qu’ils ne se rencontrent dans l’épisode d’après, alors bon… Quand les fans et les youtubers doivent sortir une vidéo ou un schéma pour expliquer aux spectateurs ce qu’il se passe, je pense qu’on peut convenir qu’il y a un petit souci au niveau du storytelling.


La Bossue de notre drame

Si le choix d’Henry Cavill a pu surprendre — les fans réclamant à corps et à cris Mads Mikkelsen — il faut reconnaître que l’acteur se donne à fond pour le rôle, allant même jusqu’à imiter le ton et le timbre du doubleur du jeu vidéo pour incarner Geralt. Mais somme de labeur ne fait pas réussite, et malgré toute la dévotion de l’Homme de Fer au personnage, la perruque folle et les lentilles n’aidant pas, la platitude des dialogues et de la mise en scène enterre définitivement le magnétisme du sorceleur pour une danse aux testostérones un peu lourdingue, quelques combats mis à part.

Anya Chalotra est dévouée au rôle de Yen, mais le personnage n’est plus le même

Dans le rôle de Yennefer pas d’Eva Green. La terrible mage dont s’est épris Geralt est incarnée par Anya Chalotra. Et elle aussi fait tout ce qu’elle peut, mais la magie refuse d’opérer complètement. Embourbée dans une genèse du personnage chaotique et creuse, la Yen de la série semble perpétuellement douter, hérite de pouvoirs de manière totalement aléatoire, passant du rien au tout, sans jamais que le système de magie ne soit correctement expliqué. Dommage, surtout que certaines scènes fonctionnent presque, le tourment qui anime la magicienne étant plutôt bien retranscrit, bien qu’un peu frontal. Au final, on manque un peu de subtilité sur un personnage angulaire et toujours sur le fil.

Ciri passera la saison à courir dans les bois. Voilà.

L’École de magie d’Aruteza où Yen est censée apprendre à exercer ses talents passe de la vie et la densité de Poudlard dans le livre à une vieille grotte avec trois étudiantes. Une constante générale dans cette adaptation, étriquée dans des décors vides par manque de figurants et de budget. Pire encore, Yen n’est pas le même personnage que dans le matériau original — Lâche ces épées et lance des sorts bordel ! Tu es une magicienne ! La Yen des livres est une fougue d’égoïsme en recherche perpétuelle de pouvoir. Jamais abattue, toujours sûre d’elle, toujours conquérante, avec un coup d’avance. Seul Geralt parvient à lire entre les lignes, d’où une histoire d’amour intense, charnelle, passionnée. Une relation de je-t’aime-moi-non-plus destructrice et enivrante qui fait tout voler autour d’elle. L’épisode du Djinn par exemple ne retranscrit jamais le feu absolu et la violence, la subjugation érotique et viscérale qui irradie des pages du bouquin… et rase la moitié de la ville au passage.


Dis Ciri, tu pourrais jouer mieux ?

Chaque personnage prépondérant est ainsi amoindri, coquille vide qui déambule dans des décors ternes, malgré quelques plans plutôt stylés. Le pire des ratages de casting revient sans doute à Triss Merigold, la troisième branche du triangle amoureux avec Geralt et Yen, même pas abordé ici. Une Triss insignifiante, bien loin de la candeur et du feu qu’elle devrait représenter. Des personnages exsangues traversent les différentes scènes, passant de couloirs étroits et sans âme, à des pixels flous dans une cohue de CGI au rabais, à l’image de la ville de Cintra, entourée de plaines désertiques, plates et mornes. De Cintra d’ailleurs, on ne retiendra que peu de choses, avec une Calanthe caricaturale, reine aux abois qui désespère de tout et se plaint d’être dépassée, alors qu’elle passe son temps à faire ce qu’il lui plaît de manière outrancière.

Alors le cast de Triss, on peut discuter, mais c’est compliqué…

Nous ne retiendrons même pas Ciri incarnée sans direction par Freya Allan, pourtant clé de voûte de toute l’histoire. Une Ciri qui n’est que l’ombre d’elle-même, troquant son assurance et sa gouaille naturelle par une neurasthénie notoire — et une fois de plus des lentilles dégueulasses et inutiles. Spoiler, elle passera la saison entière à courir dans les bois… Et c’est tout. Pire encore, le traumatisme de son enlèvement, élément constitutif de sa personnalité est amoindri, voire inexistant : son ravisseur, devenant fantassin, cavalier ou archer selon les besoins du script, n’est jamais nommé ou même caractérisé. Ah Cahir, que t’ont-ils fait ! Au final, c’est juste le méchant avec la gueule en biais. Celles et ceux qui ont lu le livre ou joué aux jeux pleurent des larmes de sang.

Le barde Jaskier sera sans doute bien différent de vos attentes

Niveau casting, on se pose à un niveau encore jamais vu. Jaskier passe de dandy charismatique à blanc-bec insipide, et chacune de ses compositions vous fera lever les yeux au ciel, la boule au ventre en vous rappelant les magnifiques créations du jeu. Le comble pour un barde… Le peuple des nains, fiers guerriers barbus armés de haches est représenté par des ‘personnes de petite taille’, comme le faisait Willow en son temps pour palier des effets spéciaux rudimentaires, mais cette fois parce qu’il ne faut pas prendre la place des minorités. Alors oui Jean-Germain, mais je te rappelle que les peuples nains des univers d’heroic fantasy ne sont pas des êtres humains atteints de nanisme. C’est une race, oui une race, et une race différente des humains. Un concept qui va aller encore plus loin, puisqu’à chaque plan, un tiers des personnages, qu’il soit majeur ou figurant, sera incarné par un.e acteur.ice issu.e de minorité.e.s visibl.e.s.t.u.v.w.x.y.z.


Le changement, c’est maintenant

Alors attention, je ne dis pas qu’il n’est pas bienvenu que la représentation des œuvres de fiction ne soit pas plus conforme à la réalité de notre société et de notre temps. Mais là, on vous a vu les gars. Être à ce point dans le lever d’étendard qu’on en vient à cramer la cohésion de l’univers décrit, ça reste délicat. Inventez une histoire se déroulant loin au sud à Ophir ou développez l’intrigue des Zerricanes, ces fières guerrières à la peau noire, permettrait de donner plus d’importance aux personnages noirs sans que cela ne nuise à la cohésion générale de l’œuvre. Rajouter un personnage de couleur, si c’est justifié, ce n’est pas un problème du tout.

Mais en transformer un déjà existant, c’est plus compliqué. Je trouverai tout aussi étrange et anachronique si le poissonnier du village d’Astérix changeait de pigmentation, ou si dans le village de Kirikou, sans justification, la moitié du-dit village avait la peau claire. Pour moi ça va même au-delà de toute considération de couleur. Quand un personnage est écrit, identifié, c’est toujours un problème de le voir jaillir sans respecter la caractérisation initiale. Un changement sur le caractère d’un personnage est pour moi tout aussi un soucis qu’un changement physique s’il vient modifier la nature même du personnage.

On aurait pas idée d’enlever à Géralt ses yeux jaunes et ses cheveux blancs. Et pourtant…

Prenons un exemple tout con. Legolas dans Le Seigneur des Anneaux (le livre) n’est jamais vraiment décrit. Peter Jackson lui l’a fait blond dans les films. Et depuis, vu le succès de la trilogie, tout le monde imagine Legolas blond. Toutefois, un simple ‘color swap‘ comme il apparaît, peu avoir d’importantes conséquences. Legolas, fils de Thranduil, et petit-fils d’Oropher, est un Sindar. Un elfe issu des Teleri, la troisième branche des grandes familles elfes. Or, les Sindar n’ont jamais été à Valinor, la terre des Dieux, et ne sont donc pas considérés comme des Hauts-Elfes, comme Galadriel ou Glorfindel. Dans l’univers de Tolkien, seuls les Haut-Elfes Noldor, une autre famille elfe, sont blonds. Résultat, un simple changement de couleurs de cheveux sous-entend que dans l’adaptation ciné Legolas et sa famille sont issus des Noldor… Un contresens en lien avec les cultures des familles elfes, et leurs idéologies respectives. Alors oui, ça change rien à l’action du récit, mais ça fout en l’air une cohérence voulue par l’auteur et un background pourtant établi.

À la mémoire de Cahir…

Dans un univers où le racisme entre races est prépondérant et au cœur des intrigues — au même titre que la ségrégation religieuse —, où des populations entières sont trucidées au fil de l’épée parce qu’elles ont les oreilles pointues ou sont de taille différente, l’inclusion d’autant de personnages qui ne sont plus ce qu’ils sont est vraiment dommage, tant cela ronge la profondeur et la hauteur de lecture de cet univers. Et vu la complexité du bousin, on n’avait vraiment pas besoin de ça. Malgré l’ouverture d’esprit qui me caractérise, je ne peux que rester dubitatif devant ce genre de récupération plus démagogique qu’autre chose. Il ne me viendrait pas à l’idée de souhaiter voir Mulan, Mowgli, ou Mace Windu incarnés demain par quelqu’un d’autre qu’eux ; ils possèdent leur propre identité. Dans le cas de The Witcher, c’est juste pareil. J’ai passé sept bouquins et trois jeux au côté de Fringilla par exemple, et la brune aux yeux verts si bien décrite par l’auteur n’est plus, uniquement pour s’inscrire dans une neutralité politique qui ne fera pas de vagues.


C’est pas sorcier

La série de The Witcher passe pour moi à côté de son propos. Non pas à cause de cette histoire de personnages qui ne sont plus eux-mêmes, on peut toujours relier les deux bouts de ceux-ci à l’écran, même si on perd au change. Non, le soucis de The Witcher sur Netflix, c’est qu’il semble ne pas comprendre le genre et l’univers à qui il est sensé donner vie. À quelques exceptions près, aucune scène ne fait mouche. La sensation de se retrouver perpétuellement dans un décor sans budget avec des personnages trop propres sur eux et qui n’ont rien à dire ne nous quitte presque jamais. Enlisée dans des intrigues complexifiées pour rien, cherchant à tout raconter sans jamais avoir installé quoi que ce soit, sans jamais avoir ferré le bouchon, le spectateur moyen décroche, malgré la conviction qu’il y avait matière. Et scoop ! Il y avait !

Voilà le Geralt et la Yen qu’on attendait…

Les livres, après un premier tome qui se hasarde en nouvelles inégales et une traduction approximative, trouvent vite leurs marques et surprennent par les risques entrepris par l’auteur dans la construction du récit et de sa temporalité justement ; Sapkowski jouant avec beaucoup d’adresse de la redite et de la réitération de formule. On y rencontre des personnages forts, épais, complexes, et les clés ne sont données qu’avec parcimonie, au fil des pages, dans une gestion de la tension exemplaire. Au livre cinq vous ne savez par exemple que peu de choses du passé de Yen, et le lecteur ne s’en porte pas plus mal — et le personnage est bien plus charismatique qu’à l’écran… Le drame de sa jeunesse est livré de manière sporadique, et ses fêlures intermittentes expliquées qu’au compte-goutte. Et vous savez quoi ? Quand ça vous pète à la gueule, on se dit qu’on a quand même été cons de juger trop vite. Mais la mode à suivre — encore — est ici celle des origin stories. [Insérer ici un soupir et la lassitude de l’auteur de cet article lors de l’écriture]. Débuter par de courtes aventures avec Gérald et Jaskier pour installer personnages et univers petit à petit aurait été de bon ton, un certain Mandalorien vient de le faire, et avec quel talent !

Malgré de beaux ratages, certains plans restent agréables à l’œil

Les jeux vidéo de leur côté, transcendent les personnages en un final dantesque, et donnent vie à cet univers grâce à des décors somptueux, grandioses, démesurés. Les dialogues sont de haute volée, jouant du sous-entendu avec brio et participent au développement des héros, de leurs ennemis, et du monde de The Witcher, le tout rehaussé par une bande son incroyable et vibrante. L’univers de The Witcher possède une adaptation de qualité qui fait honneur au souhait de l’auteur. Mais ça se joue sur PC ou console. C’est une première, mais l’adaptation en jeu vidéo est meilleure que l’adaptation audiovisuelle. En tous points. Du fond et de la forme. Du visuel au sonore, et même de l’interprétation. Autant dire qu’il reste du chemin aux producteurs pour ne serait-ce que seulement se mettre à niveau…


Magie, magie, la cuisine d’aujourd’hui

Mais que faire lorsque l’on n’écoute aucune critique, en s’entêtant dans son bourbier ? Lauren S. Hissrich (Daredevil, The Defenders, Umbrella Academy, que du Netflix), la showrunneuse de la série, s’est distinguée sur ses réseaux sociaux suite aux critiques acerbes qu’a reçues le show par la presse : “Beaucoup de gens énervés par les critiques de The Witcher m’ont écrit gentiment. Sachez une chose : de qui je me préoccupe ? Des critiques “professionnelles” qui matent un seul épisode et qui zappent ? Ou des VRAIS fans qui ont regardé les huit épisodes en une journée et qui les relancent dans la foulée ? Je suis on ne peut plus ravie !”  On est ravis aussi Lauren. Tu préfères t’adresser à la minorité déjà acquise et au jugement altéré que d’essayer de séduire un nouveau public plus critique ? Génial. Le succès d’une œuvre se doit de reposer sur elle-même, pour ses valeurs intrinsèques, et non sur la cote d’amour de fans transis.

Le design du jeu avait transcendé les écrits de l’auteur

Sache une chose, Lauren. Je ne suis plus vraiment critique professionnel. Ce que j’écris dans ces colonnes, je le fais par passion et envie, pas pour manger. Toutefois, je suis aussi un vrai fan. J’ai lu les livres. J’ai joué aux jeux. Et j’ai regardé tes huit épisodes. Et non, je n’ai aucune envie de les relancer. La faute à une direction d’acteur dans le vent, des décors cheap et un manque de moyens avéré. Des choses que je serai pourtant enclin à pardonner ; le genre n’ayant que rarement réussi ce test, je savais à quoi on s’exposait. Mais de ne pas retrouver les personnages auxquels je me suis attaché, un choix de casting discutable et une intrigue alambiquée et rushée a tôt fait de me faire tourner la page.

Tant mieux si des hordes de fans érigent ton travail comme un nouveau pilier du genre. Tant mieux si cette adaptation Netflix a du succès. Tu auras un bien meilleur budget et peut-être un jour tu liras quelques-unes de ces critiques pour améliorer ton ouvrage. En attendant, de mon côté, je préfère m’asseoir et méditer, pour que le temps du mépris se termine. Je reprends ma route sur les traces du sorceleur, de Yen, de Triss et de Ciri, et ne saurait que conseiller à tous celles et ceux qui ont goûté à cet univers en restant sur la béquille de suivre à leur tour les indices. The Witcher est une œuvre singulière et attrayante d’une richesse folle. Mais à tous les fans de Geralt, je dirai lisez les livres, jouez aux jeux.

Crédits et Photos : Netflix, CD Projekt RED, Bragelonne, Andrzej Sapkowski.

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2 commentaires

Aznimar 10 janvier 2020 - 20 h 46 min

Enfin une critique qui lèche pas le cul à la série. J’ai également lu et jouer à l’ensemble des jeux et je partage le même avis que Menraw.
Mention spéciale pour le Sylvain dans l’épisode 2… L’adaptation TV polonaise de 2002 faisait mieux en terme d’effets spéciaux…

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Caradryan 15 janvier 2020 - 10 h 38 min

Bien que je comprends tes différents arguments, je propose de prendre un peu de recul par rapport à cette série, et ce, sur plusieurs points.
Ayant lu les livres avant de jouer aux 3 jeux, j’étais dans la même mentalité que toi quand j’ai vu ce que CDP avait fait de l’univers, déçu dans un premier temps de ces différentes adaptations en jeux vidéo par rapport à mon imaginaire, tout comme l’était Sapkowski à l’époque. J’ai cependant appris à les appréciés au fil du temps et même fortement l’aimer (bizarrement je préfère limite TW2 au 3 mais bon c’est une autre histoire, une question de gout) et à présent je les considère comme des univers séparés avec leurs réalités propres. On ne saura jamais réellement imaginer ce que voulait représenter Sapkowski si n’est lorsque lui même se chargera d’exporter l’univers sur un plan visuel, ce qui n’arrivera certainement pas à notre grand regret… Ou pas! Connaissant les critiques, de nombreuses personnes seront certainement offusquées d’apprendre la différence entre leurs représentations visuelles et celles de Sapkowski.
Ce dernier est pourtant affirmé dans l’interview a People que le choix de Cavill et même la manière dont Netflix a dirigé l’intrigue dans cette saison. Si Sapkowski a accepté cette direction, pourquoi en seraient-ils différents de nous coté narration? De plus, lorsqu’il est question des jeux, TW3 qui était adulé par le critique mais n’était pas vu du même œil par l’auteur des romans. Qui devons nous suivre dans une adaptation: l’auteur, le créateur de l’adaptation, ou notre propre conception de l’univers? Si c’est la dernière option qui est choisi, il y a aura forcément des déçus.
Enfin, concernant les effets spéciaux “cheap”, et je suis d’accord pour ce terme car ils ne sont vraiment pas ouf, mais ce n’est pas la première série a avoir une saison de lancement faiblarde à ce niveau. Got, Spartacus, TWD et même Viking en sont des exemples avec des maquillages datés et des costumes sortis de la dernière foire médiévale du coin pour les premiers épisodes. Voyons où elles sont arrivées aujourd’hui! Il faut laisser du temps à The Witcher de s’installer et faire parler d’elle. Est-ce dans l’intérêt de Netflix de mettre des millions dans une série pour l’abandonner la même année si elle ne marche pas (press F pour Sense8)?
Je défends pas complètement la série parce que comme Menraw l’a assez montré, elle possède beaucoup de défaut, mais elle a du potentiel qu’il ne faut pas gâcher.

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