Years and Years : dystopie politique et utopie familiale

Brexit. Troisième guerre mondiale. Montée du populisme. Parole décomplexée. Individualisme. Explosion du noyau familial. Durcissement des échanges. Inégalités sociales. Enrichissement des castes dominantes. Modernisme. Jeunisme. Nouvelles technologies. Rupture du lien. Observation des données personnelles. Big Data. Réponse armée. Bulles spéculatives. Dématérialisé. Oppression. Répression. Totalitarisme. Transhumanisme. Catastrophe écologique… Entre George Orwell et Black Mirror, Russell T. Davies signe un pamphlet très actuel qui prend la forme d’une série télé suffocante. Six épisodes coup de poing qui imaginent le Royaume Uni et le monde de demain. Entre satire familiale et fresque politique, un lendemain qui ne chante pas et qui prend sa source en 2020. Le récit étant purement fictif, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. Bienvenue dans Years and Years.


Cette année-là

Après avoir relancé le Docteur Who en 2005 — et laissé sa place à Steven Moffat quelques saisons plus tard — puis imaginé le spin-off du Docteur avec la série Torchwood, Russell T. Davies, le créateur de Queer as Folk et de Bob and Rose revient sur le devant de la scène avec un nouveau projet ambitieux : Years and Years. Troquant les tribulations dimensionnelles de son enquêteur polymorphe pour un récit d’anticipation qui mêle étroitement politique et drame familial, il délivre une série choc qui tape sans prendre de gants sur une Angleterre perdue entre son identité et ses peurs. Une production BBC diffusée par HBO aux USA et un enchaînement très politique pour la chaîne après le Watchmen de Lindelof. En France, Canal+ dispose des droits et la diffuse sur myCanal.

Muriel, la grand-mère

La série, qui invite de nombreux acteurs et de nombreuses actrices du monde de la télé britannique, prend comme point de départ le Brexit et ses conséquences. Tout commence fin 2019. Très rapidement, on comprend le sens du titre : le montage ne sera pas linéaire, et la série se permet régulièrement des sauts dans le temps — marqués à chaque itération par le feu d’artifice du Réveillon du 31 et son année en forme en fusées flamboyantes qui éclairent le London Bridge, ou grâce à un enchaînement de soufflage de bougies pour l’anniversaire du petit dernier. Pour faire simple, dès le pilote, on se retrouve déjà en 2024.

Stephen, l’aîné.


Scandale dans la famille

Fin 2019. Nous faisons la rencontre de la famille Lyons. Une famille moderne — comprenez recomposée et cosmopolite — originaire de Manchester. La doyenne, Muriel (très juste et émouvante Anne Reid) est la grand-mère du clan. Depuis de nombreuses années, il n’y a plus de grand père. Et depuis de nombreuses années, sa fille est décédée et le mari de cette dernière a filé à l’anglaise dans les bras d’une autre. Malgré son âge avancé, Muriel joue le rôle de mère de substitution pour les quatre enfants de sa fille et leurs conjoints respectifs, et administre la vie familiale depuis sa superbe bâtisse vieillissante. Rory Kinnear (les derniers James Bond, Black Mirror, Penny Dreadful…) incarne Stephen, l’aîné de la fratrie. Il est marié à Celeste (T’Nia Miller), et le couple a deux filles : Bethany et Ruby (Jade Alleyne).

Celeste, la belle-fille.

Sûr de lui, condescendant, Stephen a fait fortune dans la spéculation boursière. Celeste est comptable d’affaires. Bethany (Lydia West, aperçue dans le très oubliable Dracula de Netflix) est mal dans sa peau, elle souffre d’un trouble de l’identité : elle rêve de faire passer sa psyché dans le cloud. Elle fuit donc la réalité derrière un masque en plastique transparent sur lequel elle affiche en temps réel des filtres de smartphones. Angoissante évolution et premiers pas vers une transformation bien plus poussée.

Daniel (Russell Tovey, vu dans Being Human) vit avec Ralph (Dino Fetscher). Il est responsable d’un centre d’hébergement de réfugiés politiques. Il fera là la rencontre de Viktor. Viktor a fuit l’Ukraine après avoir été torturé : la généralisation d’une politique anti-homosexuelle dure fait rage dans le pays depuis que le Russie a annexé son voisin. Cette rencontre va bouleverser la vie bien rangée de Daniel. Rosie (Ruth Madeley) est la cadette. Elle a deux enfants de deux pères différents. Elle vit au cœur d’un quartier populaire de briques rouges très anglais, dans un petit appartement cosy mais étroit. Elle est cantinière scolaire et élève seule ses deux enfants du haut de son fauteuil roulant. Enfin, Edith (Jessica Hynes-Stevenson – Shaun of the Dead, Harry Potter, Bridget Jones), c’est la sœur absente. Celle qui parcourt le monde, toujours impliquée dans les grandes luttes de son temps. La militante activiste toujours en guerre. Le portrait est tiré.

Daniel, le fils.

Tandis que le peuple anglais s’apprête à passer les fêtes de fin d’année, tout ce petit monde est réuni, ou presque. Chacun depuis son petit chez soi, les Lyons discutent ensemble grâce à une sorte de Google Home qui crée des conversations de groupe. Tous vaquent à leurs occupations respectives, Stephen et Celeste depuis leur luxueux penthouse londonien, un verre de blanc à la main, Daniel et Ralph dans leur grand T3 bourgeois, affalés derrière un plateau télé, Rosie depuis sa cuisine, occupée à changer les couches du dernier tandis que le grand s’isole derrière son casque VR. Enfin, grand-mère Muriel suit tout le monde depuis la demeure familiale. Un programme TV attire leur attention. Un débat. Des anonymes un peu influents dans leurs cantons échangent sur des sujets de société et invectivent les pouvoirs publics. La tension est palpable, le Royaume-Uni est au bord de la scission avec l’UE. Une intervenante attire les regards. Cheveux courts et peroxydés. Tailleur fuchsia. Sourire affable et œil torve. Le fil rouge commence à se tisser. Emma Thompson est Vivienne Rook, une personnalité clivante qu’elle incarne avec un détachement flippant et une froideur magistrale.

Edith, la fille.


I want to Brexit

Interrogée sur le conflit judéo-palestinien, Vivienne Rook botte en touche. “I don’t give a f****!” déclare-t-elle. Stupeur et tremblements. Muriel est perplexe, regrettant le temps d’avant où les gens avaient plus d’éducation. Stephen et Celeste rient et relativisent : quel curieux personnage. Edith n’est pas là. Daniel, lui, s’indigne : c’est dangereux de laisser parler des gens comme ça ! Rosie trouve qu’enfin quelqu’un parle vrai et ose dire tout haut ce que les gens pensent tout bas… Et Vivienne ne s’arrête pas là. Elle surenchérit. “Ce que j’ai à cœur c’est d’abord le travail et les familles anglaises, leur sécurité, leurs revenus. Et l’Angleterre ! Pas des conflits obscurs à l’autre bout du monde”.

Ainsi s’éteint la liberté, sous une pluie d’applaudissements.

Jouant sur des discours protectionnistes et populistes, elle trouve un créneau. Jouant de la peur des plus influençables et taclant les élites qui se disputent le pouvoir depuis des décennies. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne semble plus être fortuite. Et pas vraiment rassurante.

Rosie, la cadette.


L’Opportuniste

De sa censure dans les médias, elle se moque jusqu’au bout. Elle adopte même les quatre étoiles qui masquent le f-word qu’on lui reproche dans les colonnes des journaux comme nom pour son nouveau parti : Four Stars. Comble du tout, la presse tacle effectivement le mot, mais ne parle pas du fond. La boucle est bouclée. De meetings en rencontres, tandis que le pays s’effondre et que les conséquences du Brexit se font de plus en plus sentir jusque dans la vie quotidienne (coupures intempestives de courant, magasins vides, écroulement du système de santé…), Vivienne Rook réunira autour d’elle de plus en plus de soutiens. Des castes les plus populaires d’abord, heureuses de trouver un nouveau leader qui rassure, un nouvel élan politique pas encore exploré dans leur — trop courte — mémoire, tandis que les autres voix ont mené aux chaos leur dit-on. Une voie que les élites intellectuelles conspuent, mais qui leur parle. Une voie simple à adopter, compréhensible…

Puis au bout d’un temps surgit l’influence de la City, qui se doit d’appuyer un nouveau candidat qui rassemblera assez pour stabiliser des marchés qui semblent jouer au yo-yo. Le soutien d’une caste peu regardante sur la moralité des décisions prises, tant que leur prospérité est assurée. Entre cynisme et billets verts, quand le pas de sa porte est plus important que la survie du groupe. Une fuite en avant sur toile de fond d’effondrement sociétal. Une course folle qui mène cette nouvelle entrante jusqu’à Downing Street et aux rênes du pouvoir. La série n’est qu’à la moitié de ce qu’elle a à dire. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne semble véritablement plus être fortuite. Et vraiment glaçante.

Anarchy in the UK.


L’avenir est un long passé

À quoi sert l’Histoire ? À comprendre son temps et ses enjeux et à ne pas refaire les erreurs du passé. Mais encore pour cela faut-il regarder dans le rétroviseur et arrêter de penser que tout ce qui date d’avant est inutile et derrière nous, sans conséquences. Que nous apprend l’Histoire ? Que les cycles, comme le flux et le reflux des marées, se répètent, inlassablement. Tandis que le monde part en vrille, la famille Lyons se déchire et subit les affres du temps. Muriel a une larme qui coule devant sa télé. La caméra ne filme que son visage, rétroéclairé par la lucarne. Elle est seule chez elle et God Saves the Queen retentit. Elle pose sa main sur son cœur. La Reine est morte ; vive le Roi.

Stephen et Celeste doivent revenir vivre à Manchester dans la maison de famille avec leur enfants : les banques, d’abord celles en ligne, puis les plus classiques, ont fait faillite. Les serveurs ont planté. Stephen n’est plus un millionnaire en col blanc. Sa fortune s’est évaporée. Il est coursier à vélo et cumule sept jobs alimentaires, dont cobaye pour des conglomérats pharmaceutiques. Rosie a été licenciée. Le modernisme de la chimie agro-alimentaire crée des rations de nourriture à la chaîne à partir de cellules de synthèse. Edith est rentrée. Elle a été irradiée par un tir atomique et ses années sont comptées. Elle squatte chez sa petite sœur qui se reconvertit dans la street food tandis qu’elle se lance dans une nouvelle relation amoureuse, et réactive un réseau clandestin pour lutter contre les grosses multinationales.

Dans la famille Lyons, je voudrais…


Standing In The Way of Control

Daniel et Viktor ont été séparés et Viktor a été renvoyé en Ukraine par le gouvernement. Il a été dénoncé en situation irrégulière par l’ex de Daniel, Ralph, jaloux de leur bonheur. Service délation, rendez service à la Nation ! Viktor se cache et risque d’être emprisonné à tout moment. Il fuit pour l’Espagne, dernier pays social en Europe. La France et l’Allemagne par exemple ne garantissent plus sa sécurité, engoncés dans une course au durcissement des politiques migratoires. La Grèce est hypothéquée et offerte au secteur privé. Bethany et une amie fuient vers un paquebot clandestin pour se faire implanter des yeux connectés capables de prendre en photo et filmer tout ce qu’elles voient.

Le gouvernement oblige ses concitoyens à héberger des réfugiés chez eux. Le quartier de Rosie est fermé et grillagé. Les pauvres, ça fait du bruit et ça se plaint. La nourriture est rationnée et il faut faire la queue pour obtenir des tickets. Les services sociaux parlent de réfugiés qui disparaissent. Les forces de police réprimandent les manifestations à coups de matraques. Chez les Lyons, le père absent — et de la caméra et de la vie de famille — meurt d’une septicémie bénigne en 48 heures à cause du manque de médicaments. Il a été renversé par un livreur à vélo et s’est égratigné la main.

Rain and Tears


Gagnants-Perdants

Résumer plus loin Years and Years serait un sacrilège et je préfère vous éviter d’autre spoilers. Mais en voyant la direction et le ton des premiers épisodes, les plus alertes d’entre vous savent déjà où le récit ira s’échouer, comme un boat people trop chargé. Derrière tout l’amour qui suinte au fond des discours, le régime des Four Stars reconduira dans notre monde moderne les pires errements du siècle dernier, la technologie de fichage et la reconnaissance vidéo en plus. Ici pas question de ‘quand ?’, seulement de ‘camps’.

Une déliquescence des institutions et du climat couplée à un laisser aller collectif qui fait mal et qui résonnera de la bouche de la grand-mère. “Où étiez-vous quand tout ceci à commencé ?” lance-t-elle à ceux qui restent malgré les déchirements et le sort. “Qu’avez-vous fait pour l’empêcher ?” Trop occupés à mener leur barque, les Lyons, comme les autres, n’ont pas vu la tempête à l’horizon. Qu’ils votent à droite, à gauche, au centre, blanc, nul ou n’aillent plus aux urnes. Qu’ils soient tentés par les extrêmes, préfèrent vivre hors du système ou votent par réflexe au plus court-termiste, préoccupés par leur propre destin ; tous sont fautifs. Tous — et le public y compris — se prend les pieds dans le tapis du laisser-faire. Parce que tu n’as rien dit quand un premier caillou a créé une ride circulaire jusqu’au rivage. Parce que tu n’as rien fait quand une petite vague a mouillé tes chaussures. Parce que tu n’as rien fait encore quand tu as dû choisir un autre coin de plage à cause de la marée montante. Parce qu’il est trop tard quand vient le raz-de-marée.


Killing in the Name of

Parce qu’elle vient chatouiller là où ça pique, mêlant récit d’anticipation politique, projection et impact des nouvelles technologies en les renvoyant à leur utilisation la plus grégaire, mais aussi parce qu’elle s’appuie sur l’Histoire et sur une lecture glaçante des interactions sociales dans les groupes humains organisés, Years and Years dérange. Parce que son postulat est si proche de nous, à l’image des flashbacks de La Servante Écarlate — cette scène où, sur la reprise du Heart of Glass de Blondie, les forces de l’ordre tirent dans la foule — parce que sa violence est crescendo et non délivrée d’un bloc, parce qu’elle touche au plus profond de l’Humain et démontre que quelle que soit ta condition sociale, ton milieu ou ta religion, l’Humain est un, la série tape un grand coup.

Les loups sont entrés dans la City

Elle résonne comme une exhortation au réveil des consciences et, si elle traite mieux la tourmente politique et sociale que les nouvelles technologies, elle se pose comme un phare dans le discours normalisé ambiant. Quand les sirènes de l’indignation s’emploient à diviser les gens et ostraciser des individus, en collant des étiquettes et en créant des groupes fermés, plutôt que de réunir les foules pour accomplir des choses et redresser la barre, il y a péril en la demeure. Years and Years est une série à voir. Malgré quelques maladresses, notamment dans sa seconde moitié par son traitement du transhumanisme, elle reste d’une incroyable efficacité.

Emma Thompson, fil rouge de la série, tantôt cabotinant, tantôt abominable de justesse, cède son peu de temps de pellicule uniquement à son sujet, et s’applique avec une précision de métronome à ancrer son personnage dans un réel nauséeux qui monopolise trop souvent les plateaux télé et les chaînes d’information, caricaturant les propos et mettant en avant des personnalités dangereuses qui endorment les consciences et attisent les peurs, poudre aux yeux orchestrée pour populations aveugles. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé n’est absolument pas fortuite. Et presque trop réaliste.

Lundi matin, le Roi, sa femme et sa maîtresse…


The Times They Are A-Changin

Years and Years se pose à la fois comme un coup de poing et comme une sirène d’alarme. La série aborde des sujets profonds et mixe avec adresse l’intime et le global, à l’image de cette fin d’épisode 1 qui laisse tout individu normal chancelant, la bouche ouverte et l’œil brillant. Monté d’une main de maître sur une musique électronique aux cœurs incantatoires de Murray Gold que ne renierait pas Kenji Kawai (Ghost in the Shell), cette fin d’épisode vous prend aux tripes et vous broie dans sa mâchoire de tension, pour ne vous relâcher qu’après une accélération totale, secoué en tous sens par une conclusion acerbe, un direct au foie et le souffle court.

De cette fin d’épisode capitale, véritable explosion sémantique et démonstrative, Russel T. Davies ira chercher sans cesse un nouveau fil qu’il tirera sur les cinq épisodes qui suivent. Mais comme pour son traitement du genre et de l’identité, il survole les questions futiles pour nous propulser directement dans le grand bain. Ses personnages sont blancs, noirs, asiatiques, arabes ou métis ; jeunes, vieux ou entre deux-âges ; cathos, anglicans, protestants, juifs, musulmans ou athées ; hétéros, homos, dans l’entre-deux, voire trans-humains ; ils et elles sont issues de milieux riches, populaires ou des classes moyennes ; mais ce n’est jamais un sujet. Ils sont juste là et vivent leurs vies. Bien sûr, ça a des répercussions et aucun ne vit le même quotidien, mais tous sont d’abord humains, et tous partagent le même destin. Année après année.


Crédits et Images : BBC, HBO, MyCanal.

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