What the Pop : quand le monde de demain devient le futur du passé

Jude Law, Gwyneth Paltrow et Angelina Jolie, réunis tous les trois au milieu des années 2000 pour un film d’action/aventure à 70 millions de dollars. Tout cela vous dit quelque chose ? Non ? Pourtant, au début de l’année 2004, nul autre projet n’était plus “hype” à Hollywood que Capitaine Sky et le Monde de Demain. Et pour cause, puisque le film était vendu sur une promesse : être le premier long-métrage “live action” de l’histoire tourné uniquement en décors artificiels, générés par ordinateur. Un mastodonte annoncé, plus attendu encore que les autres blockbusters prévus pour cette année-là, Spider-Man 2, Les Indestructibles, Le Jour d’après ou même Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban. Sauf que plus de quinze ans après, dire qu’il n’en reste plus grand-chose relève de l’euphémisme. D’où une simple question : What the Pop?

O Captain! My Captain!

What the Pop Capitaine Sky - Alice au Pays des Merveilles

La reine Helena Bonham Carter et ses petits hommes verts

Elles sont partout. Dans chaque film. Presque dans chaque plan dans le cas d’un blockbuster, quand elles ne deviennent pas carrément l’intégralité du plan. Elles, ce sont les images générées par ordinateur. De Sin City à l’affrontement entre Spider-Man et Mysterio dans Far From Home en passant par 300, Avatar, Alice aux Pays des Merveilles ou la trilogie du Hobbit, nombreux sont les films à s’être affranchis de quelconques décors pour remodeler à leur guise leur environnement et émerveiller le spectateur, ébahi devant cet impossible rendu possible. Au point qu’aujourd’hui, cet exceptionnel est devenu la norme et les CGI (pour Computer-Generated Imagery) en tant que telles n’impressionnent plus personne. C’est même lorsque l’on commence à trop les voir que nait le problème.

Au tournant du nouveau millénaire cependant, les effets spéciaux numériques restent un enjeu majeur. Des films comme Terminator 2Jurassic Park ou encore Titanic ont beau avoir révolutionné la façon pour les cinéastes et le public d’envisager et de percevoir les effets spéciaux, tout le monde sent bien que ces précurseurs que sont James Cameron et Steven Spielberg n’ont encore qu’effleuré la pointe d’un gigantesque iceberg. Le monde de demain sera celui des geeks, de ceux qui aiment passer des heures à triturer les boutons de leurs logiciels primitifs pour en faire émerger quelque chose de neuf, de jamais vu. Kerry Conran est de ceux-là. Épaulé de son frère Kevin, biberonné comme lui aux comics pastichant les BD pulp des années 1930-1940, il se lance dans le projet d’une vie : Capitaine Sky et le Monde de Demain. Bien que complètement étrangers à la grande machine hollywoodienne, ils s’apprêtent pourtant à la marquer au fer rouge. Avant de retomber dans l’oubli.

Captain Fantastic

Qu’est-ce qui a donc bien pu propulser deux nobodys au rang de Next Big Thing dans le tout Los Angeles ? Leur talent, d’abord. Leur résilience, surtout. “Cela nous a pris six ou sept ans,” avoue Kevin au Telegraph en juillet 2015. Il faut dire que Kerry, le bidouilleur du duo, bosse seul sur le projet, son frère endossant la double casquette de producteur et costume designer. Passionné d’effets visuels et d’animation, Kerry se met en tête d’inventer une nouvelle façon d’inclure les CGI dans la conception d’un film. Là où les méthodes conventionnelles de l’époque demandent une tonne de ressources aussi bien informatiques que financières, sa façon de travailler à lui est économique et visionnaire : tourner les plans avec de vrais acteurs entièrement sur fond bleu et ajouter ensuite numériquement les décors et le reste des personnages et effets spéciaux. Avant de lever haut le sourcil, rappelez-vous que le bug de l’an 2000 n’a pas encore eu lieu et que la France est toujours en train de célébrer sa première étoile.

À la fin de cet éreintant travail de fourmi apparaît… un court-métrage de six minutes, que les deux frères s’apprêtent à envoyer à 25 personnes du milieu. Avec un peu de chance, l’une d’elle sentira le bon filon pour transformer cette pépite mal dégrossie en or pur. Le premier destinataire sera le bon : Jon Avnet, producteur sur Risky Business, Tango et Cash, Les Trois Mousquetaires version Disney — forcément moins bien que celui de Paul W.S. Anderson — ou encore Inspecteur Gadget. Un gars qui a donc quelques connexions dans le milieu et qui rameute bien vite un Jude Law au pic de sa popularité, tout juste sorti de Stalingrad, A.I. Intelligence artificielle et Les Sentiers de la perdition. Ultra enthousiaste, le nouveau golden boy du cinéma américain convainc même Gwyneth Paltrow et Angelina ‘Tomb Raider’ Jolie d’embarquer dans son avion. Grâce au soutien de la Paramount, le budget décolle lui aussi, passant des trois petits millions initialement demandés par les frères Conran à 18 millions. Le début du succès ; le début des emmerdes.

Capitaine Courage

Capitaine Sky - 03

Kerry et sa drôle de dame

De petit projet indépendant prometteur, Capitaine Sky et le Monde de Demain épouse soudainement son titre pour devenir la nouvelle grande promesse du cinéma, la clé de voûte d’un nouveau paradigme : le tout premier film de l’histoire aux décors 100% numériques. Au-delà d’une poignée d’accessoires et de quelques éléments nécessaires aux acteurs dans le cadre d’une scène donnée (une échelle, une table), rien n’existe physiquement dans ce grand studio aux murs bleus. Ce qui n’est pas sans causer quelques petits problèmes de repères à des acteurs qui découvrent sur le tas cette façon de faire du cinéma. Prise en même temps par le tournage de Lara Croft Tomb Raider le Berceau de la Vie, Angelina Jolie n’est ainsi disponible que deux jours et peine à se plier aux exigences d’une telle méthode. “Alors non Angie, tu ne peux pas rentrer dans le champ de ce côté parce qu’en fait il y a un mur. OK Angie. Très bien Angie. Bon Régis tu m’inverses le plan de la scène 46 y’a Lara Croft qui nous fait un caca nerveux.

Mais tout cela n’est rien à côté de la bombe que lâche sans prévenir la Paramount au-dessus du tournage : la date de sortie est avancée de six mois, fixée au 17 septembre 2004. Mené par seulement trois vétérans de l’industrie en soutien de Conran, l’équipe composée d’une armée de rookies tout juste sortis de l’école sent le vent du boulet dans son dos. Les exécutifs autour du projet n’ont alors pas le choix : si le film veut être terminé à temps, d’autres sociétés d’effets spéciaux doivent entrer dans la danse. Le compteur monte jusqu’à treize, avec sur la liste Industrial Light and Magic, studio créé en 1975 par George Lucas, comptant à son actif quelques péloches pas trop dégueux. Mais tout le monde n’a pas la bouteille d’ILM, et certains membres de l’équipe de Conran doivent être envoyés en renfort chez certaines boîtes, quand les travaux ne sont pas carrément repris des mains de ces dernières, incapables de dompter la bête.

Le Capitaine se fracasse

Sont-ce ces tentatives de boucler le film dans le temps imparti qui font monter la note en flèche ? Toujours est-il qu’à sa sortie au début de l’automne, Capitaine Sky et le Monde de Demain affiche un budget de 70 millions de dollars. Certes, cela reste deux fois moins que Shrek 2 ou Harry Potter 3 et trois fois moins que Spider-Man 2, mais le place au-dessus de Collatéral, Le Terminal, Le Village ou Million Dollar Baby. “Je n’ai aucune idée d’où sort ce chiffre, a lâché à Movie Hole il y a peu un Kerry Conran pourtant chiche en interviews. Je pense que cela a été utilisé comme un stratagème pour mieux vendre le film.” “J’aimerais beaucoup que quelqu’un me montre où tout cet argent est parti, abonde de son côté Kevin. On aurait pu faire ce film pour trois millions, en noir et blanc et sans acteur de renom.

C’est sans doute ce qui aurait pu arriver de mieux à ce Capitaine Sky, dont le crash est annoncé dès le premier week-end d’exploitation, où le film génère “seulement” 15 millions de dollars. Le tout premier long-métrage de Kerry Conran atteindra pour finir les 58 millions de recettes. Ce qui aurait dû être un succès d’estime pour une production à 18 millions se transforme on ne sait trop comment en échec cuisant. Les cruelles voies d’Hollywood ne sont pas tendres avec ceux qui tentent de s’écarter un peu trop du chemin tout tracé des blockbusters d’action/aventure. Le Monde de Demain, ce n’est pas encore pour aujourd’hui et celui qui amorçait un nouveau tournant dans l’histoire du cinéma a au contraire été poussé vers la plage où vont s’échouer les précurseurs. Moins d’un an plus tard, le Sin City de Robert Rodriguez enflammera la Croisette à Cannes avant de connaître un énorme succès critique et commercial, tandis que 2006 verra l’avènement de 300 spartiates en slip et de son réalisateur amoureux de torses bien huilés.

Capitaine abandonné

Capitaine Sky - 01

Ah oui Doshin the Giant, je connais

Arrivés en 2021, on pourrait penser que Capitaine Sky a enfin été réintégré dans le Panthéon cinématographique, comme tant d’œuvres avant-gardistes avant lui ou d’objets non-identifiés un brin bringuebalants adoubés par une petite cohorte de fans bruyants. Pourtant, année après année, notre bon vieux capitaine attend toujours que ses adorateurs jusque-là endormis osent enfin revendiquer son statut de film culte. Quand bon nombre de bijoux adulés disparaissent progressivement des catalogues, Capitaine Sky a pourtant été réédité en Blu-Ray en 2015, mais rien à faire : tout le monde se fout des galipettes aériennes de Jude Law, des talons hauts de Gwyneth Paltrow et de l’eye patch d’Angelina Jolie.

N’ayons pas peur des mots : il y a de l’injustice à cette indifférence. En premier lieu parce que Capitaine Sky et le Monde de Demain ne peut pas laisser indifférent. Pour avoir découvert le film sur Canal+ peu après sa sortie lors d’une chouette soirée télé avec mes parents, je me souviens avoir été marqué par cette esthétique dieselpunk (c’est comme du cyberpunk mais avec de l’essence pour remplacer la vapeur) avec laquelle je n’étais pas encore aussi familière. Une patte et un grain tranchés, pour un film qui reprend à la fois le style Art Déco, des touches d’expressionisme allemand du début du XXe siècle et une photographie surannée aux tons sépia. Le tout, dans un grand hommage aux héros d’aventure américains typiques de l’entre-deux-guerres, genre désuet s’il en est alors qu’approche l’avènement des Avengers.

Certes, cela peut faire beaucoup. On frôle presque l’indigestion tant les influences de Conran pullulent à l’écran. Mais il serait malhonnête de nier l’originalité visuelle de son bébé. C’est d’ailleurs peut-être là que réside tout le problème : personne n’avait fait de film comme cela avant et plus personne n’en fera exactement de la même façon par la suite. Capitaine Sky a pris un sacré coup dans le cockpit, oui ; de nombreuses scènes piquent les yeux aujourd’hui, c’est vrai, mais il est visuellement unique et le restera. Il se permet même quelques facéties science-fictionnelles en plus des traditionnels zeppelins et robots géants d’usage, avec des chasseurs amphibies et des porte-avions volants qui préfigurent l’immense aéronef de Tony Stark & Co.

Capitaine c’est l’bad

Pourquoi alors les gens ne se sont pas rués en salles ? Pourquoi le bouche-à-oreille a échoué ? Qu’est-ce qui fait que l’on semble oublier Capitaine Sky dès que le monde de demain frappe à la porte ? Son semblant de scénario reste la réponse la plus plausible. Pur technicien, Kerry Conran assure l’écriture en plus de la réalisation et atteint bien vite ses limites. Construire une histoire autour de son personnage n’a jamais été son véritable objectif et ça se sent. Une sombre histoire de disparitions de scientifiques ; une invasion de robots géants ; un ami enlevé ; un mystérieux signal émettant depuis un endroit reculé de la planète ; une embuscade suivie d’un sauvetage ; le réveil au cœur d’une cité mythologique que l’on pensait disparue ; la révélation du plan machiavélique du grand méchant ; la découverte d’une île n’existant sur aucune carte renfermant un laboratoire secret ; le compte à rebours final vers le décollage d’une fusée renfermant la Doomsday Machine ; la fin du monde évitée ; The End.

En essayant de cocher en 1h45 (générique de 10 minutes compris) toutes les cases du film d’aventure grand public, Conran en oublie de creuser ses personnages et ne va pas au-delà des archétypes. Le héros surdoué et intrépide au sourire facile (Capitaine Sky), la femme fatale reporter pas très dégourdie qui vendrait père et mère pour un scoop (Polly Perkins, incarnée par une Gwyneth Paltrow sous Prozac constamment à côté de la plaque), le bon copain petit génie jamais à court d’inventions (Dex) et l’amante badass (Franky Cook) : tout le monde il est là ! On se doute que l’idée n’était pas de réinventer la roue, mais se retrouver face à de tels monolithes vus et revus mille fois en mieux n’aide pas à maintenir le taux d’intérêt au-delà de la ligne d’horizon.

Il en va de même pour l’intrigue dans sa globalité qui, à force de toujours cacher sa menace, finit par nous la faire oublier. On se contrefout que la femme mystérieuse qui traque nos héros soit un robot ou que le McGuffin Totenkopf ait passé l’arme à gauche depuis des années. Pourtant, là encore, Capitaine Sky innovait, en faisant revenir d’entre les morts Sir Laurence Olivier, treize ans après son décès, pour prêter brièvement ses traits à l’hologramme du vilain docteur. Une pratique peu amène qui avait fait bondir Rolling Stone et créé une mini-polémique à l’époque, mais qui ne choquerait plus grand-monde aujourd’hui. Preuve supplémentaire que ce film était trop en avance sur son temps ou énième maladresse ? Non, ne répondez pas. Vous avez sûrement mieux à faire.

Capitaine Sky is the limit

Capitaine Sky - 07

C’est un avion ? C’est un oiseau ? C’est un… oh on s’en fout

Capitaine Sky et le Monde de Demain est un paradoxe à lui tout seul. Pari fou qui aurait pu valoir à son auteur d’ouvrir un nouveau chapitre au sein de l’industrie hollywoodienne tout en s’y faisant une place de choix, il ne termine même pas en note de bas de page. Sauf improbable retournement de situation qui le verrait effectuer un retour par la grande porte — ce dont il ne semble pas vouloir — Kerry Conran ne sera rien d’autre qu’un grand oublié de l’histoire du cinéma doublé d’un poissard maladif. Après Capitaine Sky, il a enchaîné les projets foireux tombés à l’eau après des mois voire des années à bosser dessus : une adaptation de John Carter coulée par la Paramount (puis reprise par Disney avec le résultat désastreux que l’on sait), un projet autour de The Shadow avec Sam Raimi, ou encore une tentative de ressusciter Doc Savage, tous deux finalement abandonnés par Sony.

Mais le plus fou dans cette histoire est peut-être ce qui s’est produit fin 2004 au Skywalker Ranch. Dans la foulée de la sortie de Capitaine Sky, Kerry et Kevin y sont invités par George Lucas himself, afin de discuter du futur du cinéma. Rien que ça. Autour de la table, entre autres, des petits gars qui débutent comme James Cameron, Robert Zemeckis et Brad Bird. D’abord impressionnés, les deux frangins n’osent pas s’asseoir à côté de ceux qu’ils n’arrivent pas à considérer comme des confrères, avant d’être sommés de rejoindre l’assemblée. C’est une évidence qu’eux seuls semblent ne pas voir : les grands pontes sont curieux de ce que les frères Conran ont à leur dire, mais eux ne parviennent pas à s’extraire de leur timidité. Leur inconfort est palpable et ils sont incapables de se vendre. Ils ne garderont jamais contact avec George, James, Bob et consorts. Il aurait pu être leur avenir : leur Monde de Demain restera à jamais leur passé.

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