Désolé Demon Slayer, je suis trop vieux pour tes conneries

Demon Slayer, ou Kimetsu No Yaiba pour les vrais, est sans conteste l’un des plus gros phénomènes du moment. Quand bien même le manga a démarré en 2016, la sortie de l’adaptation animée en 2019 lui a fourni le fuel qu’il lui fallait pour devenir la série la plus populaire au Japon et dans le monde au cours de la pandémie. Son film, Demon Slayer – Le Train de l’infini, est sorti le 19 mai au cinéma en France. Et après avoir tout dévoré, je suis obligé de le dire : je n’ai pas encore 30 ans, mais je suis trop vieux pour ces conneries.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, laissez-moi préfacer quelque peu cet article. Si vous êtes déjà un grand fan converti de Demon Slayer, les prochaines lignes risquent de vous déplaire au plus haut point. Et il n’y a pas de problème avec ça, mais n’oubliez pas d’aller jusqu’au bout de l’article pour comprendre où je veux vraiment en venir avant d’aller me taper un commentaire furieux sur les réseaux sociaux ou sur ce site. Et si vous êtes du genre à vouloir stopper le mouvement de popularité dont profite Demon Slayer, les prochaines lignes risquent de vous plaire. Un peu trop, même. Mais puisque son but n’est pas d’être le porte-étendard d’une quelconque notion stupide de bon goût, je vous prie de ne pas l’utiliser comme argument pour insulter les goûts des autres. Comme le disait souvent mon père durant mon enfance : “chacun mes goûts“.

Et donc, oui. Je viens de m’enchaîner les 26 épisodes de l’animé Demon Slayer Kimetsu No Yaiba disponibles sur Wakanim, puis j’ai continué en regardant le film Le Train de l’Infini qui sert de saison 2 pour l’adaptation. Notez qu’il ne sert donc à rien de voir ce dernier sans avoir vu la série ; il ne cherche pas une seconde à résumer les événements précédents ou même poser son contexte : il est 100% là pour adapter le second arc du manga qui a été jugé trop court pour être créé comme une saison classique. J’ai tout vu, donc, et au bout ne me reste que la sensation d’avoir vu n’importe quel animé, et pas ce fameux “Demon Slayer” qui a pris possession de ma timeline Twitter depuis des mois. Et j’ai beau retourner le problème dans tous les sens, au bout ne me reste que la sensation d’être trop vieux pour lui. Trop aguerri. Trop habitué. Quoi, trop condescendant ? Je sais, c’est pas ouf à lire comme ça, mais j’ai des arguments.

L’histoire des gentils contre les méchants

Commençons déjà par l’histoire principale. Demon Slayer met en scène les aventures de Tanjirō, fils aîné d’une modeste famille de marchands de charbon vivant dans les montagnes japonaises traditionnelles. C’est un peu la famille parfaite, avec la mère la plus aimante du monde et les gamins les plus adorables, jusqu’à ce qu’un “petit” problème se pose : lors d’une nuit noire et obscure, les gens du village n’ont pas souhaité que Tanjirō se cogne contre les murs et l’ont donc fait passer la nuit chez eux avant de lui faire reprendre son chemin. Mais pendant ce temps, cette belle et heureuse famille s’est faite atrocement défoncer par un démon local. Seule survivante : Nezuko, l’une de ses sœurs, qui a été transformée en démon. Prêt à tout pour la faire redevenir humaine, le gamin va devenir un chasseur de démons dans l’espoir d’aller latter du méchant à la pelle jusqu’à en trouver un qui connaisse un remède. Et rencontrer de nouveaux amis sur le chemin, évidemment.

OK OK c’est toi qu’a l’ordi cet aprem

De là, la boucle classique. Tanjirō va rencontrer un maître pour lui apprendre les techniques du Souffle, qui vont lui permettre de se battre à l’épée avec des katas qui invoquent des vagues d’eau parce que ta gueule c’est magique. Il tue un gars, puis se fait défoncer par un autre gars, alors il apprend une nouvelle technique. Il cherche à sauver un autre gars, mais un autre autre gars essaie aussi. Allez, maintenant on fait équipe. Vous allez me dire que je ne fais pas d’effort pour bien représenter le contexte, mais c’est mon premier problème avec Demon Slayer : c’est l’architecture classique de n’importe quel animé à base de jeunes ados qui se rencontrent par hasard et forment une équipe soudée à la vie à la mort.

Comment ça, de la personnalité ?

Critiquer cette structure reviendrait à critiquer la nature-même des animés, ce serait donc plutôt ridicule venant de moi quand on connaît ma passion pour le genre. Là où j’ai un problème avec Demon Slayer, c’est qu’il ne va pas plus loin que le minimum syndical demandé à n’importe quel shonen. Il est tellement pressé d’aller à la suite qu’il en oublie bien souvent d’avoir de la consistance. Et si je suis le premier à répondre “ta gueule c’est magique” à quiconque cherche la logique dans un animé, Demon Slayer me pose un vrai problème avec la source de tous ses pouvoirs. On nous présente un univers où l’on accède à plus de puissance en s’entraînant dans les montagnes à augmenter son souffle ? Superbe. Et d’un coup… ce souffle permet de balancer des vagues d’eau avec un katana et tomber de 10 000 mètres au sol en amortissant sa chute. Je… QUOI ?

  • Pourquoi quand le monsieur y crie il devient blond et ultra-puissant ?
  • C’est un Saiyen mon petit, leur peuple en est capable.
  • Ah d’accord ! Et pourquoi lui il arrive à faire des éclairs avec ses mains ?
  • C’est des ninjas, ils se sont entraînés en secret pendant des siècles jusqu’à faire des choses incroyables.
  • Oooooh. Et comment lui il arrive à faire du feu avec son épée ?
  • Il respire vachement bien. Mais genre vraiment, VRAIMENT bien.
  • Ah !

Allez on respire un grand coup et… HOP !

Quand tout est bien mené, comme dans Hunter X Hunter où le Nen est aussi ancré dans le réel qu’il est mystique, on oublie vite ce genre de détails, particulièrement sur les premiers arcs qui servent bien souvent juste à donner quelques raisons d’aimer ses personnages. Par la forme plus que le fond, par ailleurs, et il n’y a aucun problème avec cela. Mais si Demon Slayer a souvent été porté au nu pour son histoire qui met l’accent sur la famille, la relation Tanjirō X Nezuko est loin d’être assez bien écrite pour cela. Plus que tout, Nezuko est moins un personnage que le deus ex machina — ou plutôt le deus ex boîte en bois de cerisier que j’ai ciré moi-même — du scénariste pour éviter la moindre impasse.

  • Tout le monde se fait botter le cul, on fait quoi pour passer à l’arc suivant du coup patron ?
  • Envoie Nezuko et dit que ses pouvoirs démons ont développé un nouveau truc ex nihilo.
  • Ok et du coup ses intentions ?
  • Ecoute petit, je lui ai pas mis un bâillon en bambou dans le bec pour qu’elle se mette à ouvrir sa gueule.
  • Du coup pourquoi elle fait ça ?
  • Parce que… toute l’humanité est sa famille, tiens ! Hey, pas con hein ? Allez, c’est torché.

Une belle galerie de gens chiants

Tous les personnages que l’on rencontre sont au même niveau de fainéantise. Tanjirō, le héros, est évidemment le gars avec le cœur le plus pur que vous verrez jamais, qui n’hésite pas une seule seconde à faire confiance à n’importe qui et avoir de la compassion pour quiconque — démon compris, comme en fait grand cas l’animé. Inosuke est la brutasse qui ne vit que pour le combat et n’a jamais eu de compagnon jusque là avec lesquels il va apprendre à aimer. Et Zenitsu, ce putain de Zenitsu, est le pleutre dragueur hurlant toutes ses phrases, qui cache en fait un mec ultra puissant lorsqu’il est endormi.

Les tendances nippones du moment

Archétype sur archétype sur archétype, sans aucune envie après 26 épisodes et un film complet de creuser plus loin que le bout de son nez. Même après avoir présenté les guerriers les plus puissants de son univers, le mangaka nous rapproche de Kyōjurō, le gars toujours premier degré aux grands yeux constamment écarquillés. Et voilà, aime-le parce que… parce que je te dis de l’aimer, ok ? Il n’y a pas d’espoir de rédemption, particulièrement pour Zenitsu… Cet archétype salace et franchement mascu, ça fait des années qu’on s’en est débarrassé. Et pas pour rien : outre le fait que ce soit peu respectueux, c’est aussi complètement inintéressant. Et de ces personnages sans vie découlent ainsi toujours les mêmes dialogues d’une incroyable pauvreté.

  • [Inosuke] Viens par là je vais te niquer ! Je vais tous vous niquer !
  • [Tanjirō] Oh bah non il ne faut pas faire ça parce que c’est pas gentil, au même titre que d’être méchant.
  • [Zenitsu] MAIS MOI JE VEUX NIQUER TA SŒUR !
  • [Tanjirō] Vous connaissez ma sœur ? Elle est belle hein ?

Je l’appelle Meh-ruem

Je ne parlerais même pas des ennemis qui sont sur la même note, méchants pour le plaisir d’être méchant. Aussi, si l’on pourrait prêter à Demon Slayer le fait d’être sombre et gore, on ne voit là qu’une réponse aux tendances de production du moment. Les animés ecchi sont de plus en plus salaces, il n’y a qu’à voir le simple fait que Ishuzoku Reviewers ait réussi à récupérer une adaptation. Les animés sombres sont de plus en plus sombres, The Promised Neverland nous l’a bien montré. On est loin de pouvoir rattacher cela à une intention artistique de l’auteur. Tout ce que l’on peut vraiment voir au final, c’est à quel point tous les moments censés être humains et touchants tombent à plat car basés sur rien. Pour avoir de la compassion pour un personnage fictif, encore faut-il qu’il y ait un personnage. Un vrai. Pas une poupée de chiffon, si bien faite soit-elle, qui doit trouver sa consistance uniquement dans la tête des spectateurs.

Claque-sama en tongs

Pour beaucoup, Demon Slayer est un conglomérat d’influences de ces 20 dernières années pour former une œuvre qui s’inspire des meilleurs points de tous. Mais à mes yeux, c’est tout simplement la version Wish : ça se regarde pareil, ça se ressent pareil, mais la qualité n’est clairement pas au niveau. Vous voulez vraiment un animé sombre, qui centre son histoire sur l’instinct familial et des pouvoirs qui s’inspirent du monde réel mais le transcende ? Ne cherchez pas plus loin que Fullmetal Alchemist, avec une préférence pour l’adaptation Brotherhood fidèle au manga. En voilà un récit avec du cœur, des personnages aux multiples facettes, des arcs construits à la perfection et un univers sombre qui sert le récit plutôt que la seule plastique de l’aventure.

Faut avouer que ça a de la gueule

J’avais prévenu que ça allait piquer. Mais reste tout de même une chose qu’on ne peut absolument pas retirer à Demon Slayer : c’est visuellement sublime. L’inspiration traditionnellement japonaise de l’œuvre, qui à mes yeux explique par ailleurs une bonne partie de sa popularité, se voit directement dans le look de son héros Tanjirō ; manteau à damier, boucles d’oreilles en forme de cartes de Hanafuda, katana noir élancé. L’univers dans lequel évolue Demon Slayer fleure bon le yokaï à tous les coins de rue, et on en redemande. Après ces dernières années remplies d’univers heroic fantasy à cause d’un genre isekai trop présent dans le paysage audiovisuel, retrouver un animé qui sent le Japon à plein nez fait du bien.

Hey, pssst : Ta. Gueule.

C’est d’autant plus vrai que l’adaptation n’a pas été confiée à n’importe qui. Le studio Ufotable, à qui l’on doit notamment de nombreuses œuvres de l’univers Fate, s’est joint à Aniplex sur la production pour nous fournir un taff impeccable. Plus que tout, je retiens l’excellente utilisation de la 3D sur la première saison de l’animé pour un dynamisme époustouflant lors des combats. Lorsque les vagues d’eau des attaques de Tanjirō sortent dans ce design estampé La Grande Vague de Kanagawa, il n’y a pas à tortiller : ça met une belle claque. La qualité est là de bout en bout, même si les héros toujours un peu trop trapu lorsque vus sur un plan de loin réalisé en 3D me feront toujours rires. Et que le fameux film Mugen Train se barre un peu trop en “fête à la saucisse polygonesque” pour son bien lors du dernier acte.

Génération iie iie

Voilà toutes mes notes prises lors de mon visionnage de Demon Slayer. Et oui, au bout, ça fait mal. Mais du même temps, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser une question qui m’a obnubilé tout du long : était-ce vraiment différent auparavant ? Et je crains que la réponse soit juste… Non. Je ne peux pas trouver de véritables arguments qui me feraient dire que les Yu-Gi-Oh, Love Hina, et autres Digimon avec lesquels j’ai grandi sont assez différents pour ne pas être mis dans un panier commun, du moins sous certains angles. Auquel cas, qu’est-ce qui fait que je n’ai pas accroché à Demon Slayer ?

“Je suis le méchant et je veux tuer la gentille”

La réponse est toute bête : j’ai vu beaucoup trop d’animé shonen aujourd’hui pour réussir à fermer les yeux sur ces grands archétypes qui régissent chacune de ces productions, et les trouver ainsi ultra prévisibles. Les blagues qu’ils partagent tous ne me font plus rires car entendues 100 fois. Le style ne me suffit plus à apprécier une série pour ce qu’elle est et non pas ce qu’elle aurait pu être. Et je pense que c’est un trait qui est commun lorsque l’on apprécie les animés : ces œuvres qui nous ont fait découvrir ce monde fantastique resteront à jamais gravées en nous, mais trop en absorber nous fait prendre conscience de choses qui nous empêchent par la suite d’apprécier les productions destinées au grand public. Parce que cette écriture typiquement japonaise se base sur des archétypes bien connus de tous par logique de production, elle finit par ne plus toucher sa cible. Ce n’est pas pour rien si cette catégorie est nommée “shonen”, pour “jeune garçon”.

Je suis en demande de beaucoup plus désormais, ce que l’effort minimum fourni par Demon Slayer ne suffit pas à combler. Pour autant, je ne suis pas étonné par le fait que la série ait atteinte le statut qu’elle a aujourd’hui. Je suis certain que dans les yeux d’un spectateur sans mon background et mes goûts très précis, elle revêt énormément d’importance contre laquelle je ne me battrais jamais. Mais franchement ? Je suis trop vieux pour ces conneries.

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