Highlander : les survivants de l’Enfer

Nous sommes en 1986. C’est l’âge d’or des films d’anticipation. Sarah Connor pense avoir empêché le Jugement Dernier et Robocop s’apprête à mettre à genoux le crime à Detroit. Marty continue de régler son Œdipe et Gozer le Gozérien a été renvoyé dans une autre dimension. Le moment idéal pour Christophe Lambert et Sean Connery de devenir immortels. Aujourd’hui sur le Grand Pop, on va parler grosses épées, éclairs incrustés et fenêtres qui volent en éclats en écoutant du Queen plus fort que de raison. Retour sur la pépite culte Highlander, puisqu’il ne peut en rester qu’un.

Survivor

Fond noir. Un texte en lettres rouges lu par Sean Connery nous présente une nouvelle mythologie qui deviendra bientôt culte. Celle d’une lutte séculaire entre guerriers immortels condamnés à s’éliminer les uns les autres. Puis la voix de Freddie Mercury donne le ton. Nous voici, nés pour être rois. La guitare de Brian May s’élance vers la légende. Nous sommes les princes de l’univers. Tandis que l’un crache son texte avec une accroche particulièrement agressive, son comparse lui répond d’un riff électrique et saturé.

Entre studio, mate paintings et décors naturels

Un combat de catch déchaîne les passions. Une foule compacte et agitée se démène et éructe d’excitation. Le Madison Square Garden est plein à craquer. La caméra quitte les athlètes velus et permanentés qui accaparent tous les regards au centre du ring. Elle virevolte quelques instants et plonge dans la nuée. Sûre d’elle, elle se fixe sur un homme étrangement statique qui semble à contre-temps. Son visage est dans l’ombre. Seul son regard est éclairé. Il tranche avec ses semblables. Son esprit est ailleurs. Il remonte sur les hautes plaines fertiles de l’Écosse médiévale, dans les les Highlands. Au cœur des lacs et des vieilles pierres. Lorsque les clans s’affrontaient pour la gloire ; pour le seigneur et la terre.

Qu’on lui coupe la tête !

Highlander est un film fantastique de Russell Mulcahy sorti en 1986. Auréolé du succès international de Greystoke, Christophe Lambert hérite du rôle-titre refusé par Mickey Rourke. À ses côtés, on retrouve Sean Connery en vieux mentor cabotin et charmeur et un Clancy Brown sur talonnettes pour camper Le Kurgan, le grand méchant du film qui donnera des cauchemars à toute une génération, votre serviteur y compris. D’après un script original de Gregory Widen, l’histoire raconte la lutte entre une poignée d’élus immortels contraints de s’affronter jusqu’à la fin des temps ou jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un seul parmi eux. Mais comment un être immortel peut être tué ? Tout simplement suite à une décapitation. Un argument choc qui justifie des combats à l’épée dans notre époque moderne, et se pose en prolongement de l’imagerie chevaleresque si chère à la fantasy.

Cavalier barbare puis punk à chiens dérangé : le seul et unique, le terrible Kurgan !

Le film se divise en une série de va-et-vient entre l’Écosse du haut moyen-âge et le New-York des années 80, s’arrêtant pour la forme en chemin sur certaines dates clés où s’illustre son héros. On peut citer, pour le récit, en 40 contre l’Allemagne nazie ; ou pour la blague, au XVIIIe siècle, pour mettre en scène un duel mémorable sous fond de mari trompé et de camouflet reçu aux relents de beuverie tardive — le scénariste rendant hommage au film Les Duellistes de Ridley Scott, qui l’a influencé.

Les derniers s’ront les premiers

La mythologie de Highlander reste opaque et n’est jamais clairement dévoilée. À l’image de Conrad McLeod, son héros infortuné, le spectateur découvre les règles de ce monde sur le tas, et doit lui-même relier les informations. Comment est-il devenu immortel ? L’était-il de naissance ou l’est-il devenu d’ailleurs ? À chaque immortel vaincu, son bourreau récupère sa puissance cumulée lors des âges. On appelle cela le “Quickening” (un mot complexe à traduire, “Accélération” ne prenant pas en compte la portée fantastique du terme). Vaincre un adversaire ancien et souvent victorieux permet-il de brûler des étapes et prendre le dessus plus rapidement sur d’autres combattants ? C’est ce que semble croire le Kurdan, némésis de notre héros.

Un entrainement nécessaire

Blessé à mort par le cavalier noir sur le champ de bataille, Connor revient d’entre… les morts et survit à sa blessure quand tous le pensaient mourant. Renié par les siens qui l’accusent d’avoir pactisé avec le Diable, il s’enfuit et s’établit avec une jeune femme prénommée Heather. Là, il aspire à une vie simple, mais est rattrapé par son destin. Les Immortels plus puissants sont capables de sentir la présence de leurs pairs. Connor McLeod, dit Le Highlander, découvre alors ses pouvoirs grâce à l’enseignement d’un professeur hors du commun âgé de plus de 2000 ans et armé d’un katana (!?) : l’Égyptien Juan Sanchez Villa-Lobos Ramirez dit Ramirez. Une association exotique s’il en est, mais que voulez-vous… On pardonne facilement à Ramirez, tant la prestation de Sean Connery survole les débats.

Par un mentor de légende

Un Sean Connery qu’on rêvait aussi immortel que son personnage. Pour beaucoup, l’acteur écossais représente d’abord le premier James Bond ; pour moi, il reste aussi lié à d’autres rôles cultes, comme celui de Guillaume de Baskerville dans Le Nom de la Rose, celui du Professeur Henry Jones dans La Dernière Croisade ou de Jimmy Malone dans Les Incorruptibles. Et celui de Ramirez donc. Entre le maniement de l’épée et des leçons de vie, Connor découvre que les Immortels s’affrontent ainsi depuis la nuit des temps pour Le Prix : un pouvoir incommensurable destiné au dernier d’entre eux. Le pouvoir d’asservir l’humanité ou au contraire de la libérer.

Vivre pour le meilleur

Vous l’aurez compris, moins les Immortels sont nombreux plus ils sont balèzes. Alors balèzes, ok, mais sur quelle échelle ? Ça on ne sait pas trop. Car ‘devenir plus puissant’ n’influence pas vraiment la maîtrise de l’épée, or il semblerait quand même que ce soit surtout le savoir-faire à l’arme blanche qui prime… Les Immortels ne se balancent pas des Kameha à la figure ou n’ont pas de super pouvoirs autres qu’une résistance totale aux maladies et une longévité absolue. Oui et le pouvoir de se repérer dans la foule, ok…

Heather est un des personnages marquants du film

Réduit à ce récit initiatique, aussi enivrant fût-il pour les têtes blondes des années 80, Highlander n’aurait pas marqué toute une génération. La portée du récit s’envole aussi par son traitement du rapport au temps. Dans le script final, les Immortels sont stériles. L’immortalité est dépeinte comme une malédiction qui isole ses élus, contraints de passer seuls les cycles du monde sans jamais former d’attache, au risque de subir perpétuellement le chagrin et le déchirement. Comment accepter de voir l’être aimé ternir sans vieillir soi-même ? C’est là toute la finesse et la dualité du film, incarnées par le personnage d’Heather. Who wants to live forever chante Queen sur la BO du film, illustrant dans une balade mélancolique toute la douleur de cette vie solitaire. Pourquoi vivre si c’est pour ne jamais pouvoir profiter des fruits qu’offrent la vie ?

L’Adieu aux armes

Ce rapport ambigu au temps est intelligemment posé à plusieurs reprises. Quand il n’est pas d’ordre amoureux à l’image d’un Benjamin Button où les cœurs épris ne seront jamais alignés, il s’oriente sur la relation de paternité que Connor consent à incarner avec la jeune Rachel, rescapée de la Seconde Guerre Mondiale. Et dans tout son drame sans concession, quand le père semble plus jeune que son enfant. Autre moment poignant qu’on aurait aimé voir approfondi.

It’s a Kind of Magic

Russell Mulcahy n’est pas un tâcheron. Ça se vérifie à de nombreuses reprises, comme lors des transitions d’un âge à un autre. L’enfant que j’étais se souvient par exemple avec chaleur de ce travelling ascendant qui délaisse un parking sous-terrain new-yorkais pour nous illuminer de la lumière rayonnante des paysages écossais, l’objectif sortant littéralement du sol comme une renaissance, pour mieux nous faire découvrir ce passé fantasmé. Dans Highlander, le présent est souvent nocturne et son héros dissimulé, tandis que le jour et la vie inondent le passé.

Et là Michel, y’a un technicien dans le plan, vous avez vu ? Oh mais vous avez raison Michel ! En plein milieu !

S’il n’affiche pas une filmographie de compèt’ (outre de signer le meilleur des films Resident Evil de la série avec le 3e volet Extinction), on sent une certaine maîtrise formelle et beaucoup d’envie dans le travail de Mulcahy. Le cadre tente souvent d’être inventif et la mise en scène surprend à plusieurs reprises par des envolées et un tas de bonnes idées, hélas trop souvent intercalées par un plan conventionnel. Comme si certaines scènes, magnifiées par une vraie envie, crevaient l’écran et marquaient la rétine, quand d’autres semblent faire du surplace, engoncées dans un maniérisme balourd et plat. Quelques recherches sur le bonhomme suffisent à expliquer ce jeu de montagnes russes : Mulcahy est avant tout un réalisateur de clips.

Duel of the fate

Réalisateur du célèbre Video Killed the Radio Stars des Buggles — le premier clip de MTV — il traverse l’histoire de la pop des 80’s avec un brio certain : AC/DC, The Stranglers, McCartney, Duran Duran, Ultravox, Elton John, Kim Carnes, Billy Joel, The Rolling Stones, Culture Club, Bonnie Tyler, Spandau Ballet, Fleetwood Mac, Talk Talk ou Queen…  Tous et toutes lui ont fait confiance à de nombreuses reprises. Et là, c’est le déclic ! C’est évident. À Russell, il lui faut une rythmique. Bien plus à l’aise dans l’action que dans le dialogue, il pose sa caméra en mode carte-postale. Le plan. La bonne idée. Puis une autre, vite. Entre les deux, on verra. Ce qu’il aime, c’est cet éclair. Cet instantané. Et entre chaque brillance, c’est le retour à la réalité carton-pâte du tournage studio ou du plan fixe sans envie, même dans les superbes décors naturels des Highlands, trop peu mis en avant, à part dans quelques séquences sur fond musical, encore une fois.

Ramirez est quand même outrageusement charismatique

Il n’en demeure pas moins un sens de l’imagerie qui plie l’héroïsme du passé comme celui du futur en un tout efficace ; des escaliers en ruines lors du combat entre Le Kurgan et Ramirez sous un orage jusqu’aux cityscapes nocturnes avec un Kurgan — encore lui — en décapotable et au crâne rasé, qui beugle une adaptation dissonante du New-York New-York de Sinatra initiée par un Freddie Mercury inattendu sur le registre. Des séquences d’anthologie qui se réunissent toutes en un final électrique, duel éperdu derrière des lettres géantes en néon au sommet d’un immeuble vertigineux, et jusqu’aux tréfonds de ce hangar improbable dont la verrière finira par voler en éclats dans une mise en scène léchée et flottante toute en contre-jours bleus, malgré des incrustations irisées bien d’époque.

Si on pouvait n’en refaire qu’un ?

Après le succès relatif du film qui cartonne en France mais se plante partout ailleurs, c’est le bouche à oreilles et le marché de la vidéo qui créent vraiment Highlander. Christophe Lambert, son célèbre ricanement, Sean Connery et Russell Mulcahy signeront même pour une suite sans queue ni tête, mais ça, Karim Debbache en parle très bien, entre film engagé et navet de l’espace. Un troisième épisode improbable et raté avec Mario Van Peebles — à peine remis du four des Dents de la Mer 4 — arrivera même jusqu’à nous. Enfin, Highlander c’est aussi un dessin-animé, mais surtout une série télévisée.

Brenda, la légiste passionnée d’art antique qui lâche pas l’affaire

Et quelle série télé ! Une série où notre Chri-Chri national passera le relais à un Adrian Paul en roue libre. Une production américano-canadienne au succès mitigé, dans la lignée du Rebelle ou de Sydney Fox, tournée un peu partout autour du monde, et à chaque fois en faisant appel à des professionnels locaux. Une pratique qui permet à un tout jeune Franck Dubosc de casser la croûte — si si, Jean de Bourgogne, on t’a reconnu, “so young to be such a buffoon” — ou de manière plus personnelle de m’enorgueillir sur les bancs de l’école à l’époque, mon frère signant la réal’ d’un épisode tourné à la base sous-marine de Bordeaux. De toutes ces nouvelles tentatives, et même si le format sériel permet des voyages dans de nombreuses époques — c’est pour quand le reboot stylé sur Netflix ? —  on gardera bien entendu uniquement le film original, qui était un tout bien terminé et concret. Le quatrième film qui réunit les timelines des films et de la série ne dérogeant pas à la règle.

The end has no end

Highlander est un pur produit de son époque. C’est une création originale qui, en moins de 2h,  installe une mythologie inédite et ingénieuse qui devient une brique importante de la culture pulp moderne. Comme deux lames qui s’entrechoquent, les aventures du Highlander à travers les âges fascinent autant qu’elles prêtent à sourire, avec ses effets spéciaux datés et un casting surprenant, pris entre les regards mornes de Christophe Lambert, les sourires pleins d’assurance de Sean Connery ou les mimiques obséquieuses ou délirantes de Clancy Brown (“Bonsoir ma sœur !”). Une écriture qui laisse peu de place aux rôles féminins, pourtant essentiels et profonds, de Heather (Beatie Edney) à Brenda (Roxanne Hart) et surtout dans les sourires résignés de Rachel (Sheila Gish), particulièrement poignants.

Un combat qui brille plus par sa photo que sa chorégraphie

Servi par une bande son mythique signée Michael Kamen (Brazil, L’Arme Fatale, Die Hard, Last Action Hero, X-Men…), qui regroupe habilement des créations originales inspirées et quelques tubes incontournables de Queen comme Princes of the Universe, Who wants to live forever ou It’s a kind of magic, le film s’impose comme un monument du cinéma des années 80. Son héritage transcende les décennies et reste de nos jours comme un jalon incontournable des cultures pop. Il explose l’imaginaire en une fresque avant-gardiste et héroïco-romantique, perdue entre Conan et Ann Rice, et annonce le modernisme cyberpunk des 90’s avec ses guerriers de cuir qui s’affrontent dans des chorégraphies et un esthétisme assumé.

There can be only one !

Highlander est un péché mignon, le film qu’on assume, d’avantage pour ce qu’il représente que pour ce qu’il est vraiment. La tendre madeleine que je défendrais du tranchant de ma lame, kilt à la taille, épée au poing et vieux rock dans les oreilles, jusqu’à clore le débat, quand toutes les mauvaises langues auront succombé à ma maîtrise tranchante du verbe ; puisqu’au final, il ne peut en rester qu’un.

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