Au Service Secret de sa Majesté : le Bond oublié

par Flegmatic

On a tous un James Bond préféré. Pour beaucoup, il n’en existe même qu’un : le leur. Et si jamais vous ne connaissez pas encore le vôtre, ou que vous ne vous êtes jamais posés la question, un petit test suffit, au moins aussi efficace que ceux des magazines pour ados qui te demandaient “Avec quelle star de Twilight pourrais-tu partir en vacances ?

  • Vous avez une majorité de cœurs. Vous êtes un puriste. Pour vous, rien n’égale jamais la recette originale, classique, efficace et proprement indépassable. Vous êtes parfois prêts à admettre qu’il y a eu mieux depuis, comme cette petite touche de spéculoos dans ce tiramisu bien imbibé mais au final, vous ne pouvez vous résoudre à trahir celui qui a posé les jalons de tous les autres. Vous êtes Sean Connery.
  • Vous avez une majorité de piques. Votre truc à vous, c’est la force brute, mal dégrossie et qui s’affine petit à petit. Adepte de la main de fer dans le gant de velours, vous adorez taper un grand coup dans la fourmilière, bouleverser l’ordre établi, quitte à faire table rase du passé pour imposer votre propre vision des choses. On vous prend volontiers pour un bourrin alors que vous avez souvent une tonne de choses intéressantes à raconter. Vous êtes Daniel Craig.
  • Vous avez une majorité de carreaux. Votre précepte numéro 1, c’est de ne pas vous prendre au sérieux, ce qui ne veut pas dire pour autant que vous n’aimez pas prendre soin de vous, bien au contraire. Vous aimez faire rire, quitte à parfois en faire un peu trop sur l’auto-dérision, recycler des vannes quelques peu éculées et frôler dangereusement avec la malaisance. Vous êtes le tonton sympa bourlingueur préféré des enfants. Vous êtes Roger Moore.
  • Vous avez une majorité de trèfles. Vous aimez en mettre plein la vue, comme le prouvent ce costard à paillettes flambant neuf, cette montre en or de 12,7 kg à votre poignet et les diamants dans les phares de votre BMW i8. Car non, vous n’avez pas non plus peur du ridicule, d’exposer les vidéos de vacances de ce stand de tir en plein désert près de Las Vegas ou de votre dernier gadin en kite-surf aux Seychelles. Vous assumez tout avec le sourire. Vous êtes Pierce Brosnan.
  • Vous avez une majorité de rien. Vous avez la fâcheuse tendance d’être à contre-courant. Animé des meilleures intentions et plein de bonnes idées, vous n’êtes jamais vraiment dans l’air du temps et suscitez, au pire le dédain, au mieux une indifférence polie. Comme ce type qui délivre un discours beaucoup trop pointu au milieu d’une assemblée distraite qui attend les petits fours. Vous êtes aimé des esthètes mais boudé du grand public. Vous êtes Timothy Dalton.

C’est bon, tout le monde est là ? Oui merci Roger, tu nous l’as déjà fait mardi dernier le coup des absents qui lèvent la main. Non Pierce, je ne connais pas le code du Wi-Fi. Sean, Daniel, arrêtez de vous battre, et je me fous de savoir qui a commencé ! Mais enfin Timothy, qu’est-ce qu’il y a de si important ? Tiens, mais oui, c’est qui ce grand machin assis dans le fond qui ne fait pas un bruit ? George Lazenby tu dis ? Eh bien, rapproche-toi George, n’aies pas peur !

Lazenby polaire

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À la fin des années 1960, dans la foulée du très problématique On ne vit que deux fois, cinquième volet des aventures de James Bond, Sean Connery refuse de rempiler pour un sixième épisode, même pour une somme faramineuse qui équivaudrait à peu près au salaire d’un Robert Downey Jr. ou d’un Cris Evans pour Endgame. Problème, le film a cartonné et, cinq ans seulement après le lancement de la saga, la “Bond-mania” est plus forte que jamais. Impossible donc de s’arrêter maintenant, d’autant plus que, comme ils l’avaient déjà fait lors des années précédentes, les producteurs ont déjà lancé la mise en chantier de ce qui sera l’adaptation de la nouvelle On Her Majesty’s Secret Service de Ian Fleming.

Entre alors ici George Lazenby, mannequin et acteur de publicité australien de même pas 30 ans, qui se met à suivre les producteurs déguisé en Sean Connery, allant même jusqu’à se rendre chez le même barbier que l’Écossais, histoire de s’imprégner au maximum du personnage. Adam West, qui sort tout juste de la série et du film Batman de 1966 et un (trop) jeune Timothy Dalton — déjà — sont déboutés : Georgie l’emporte par épuisement, surgissant de nulle part pour décrocher son statut de 007.

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Alors… on n’attend pas Georgie ?

Avant de rentrer dans le film à proprement parler, disons-le tout de suite : George Lazenby est presque la principale limite d’Au Service Secret de sa Majesté. Grand, puissant, carré, introduit par une longue et brutale scène de baston, il fait monter d’un cran le degré d’animalité de James Bond, malgré un Connery qui n’hésitait déjà pas à distribuer les bourre-pifs par paquets de douze. Des efforts apparents qui ne comblent pas complètement un déficit certain de charme et de charisme face à son prédécesseur, notamment lorsque l’action retombe.

Il faut dire qu’il n’est pas non plus forcément aidé par un département costumes semble-t-il résolu à se payer sa tronche de wallaby, l’affublant pendant d’interminables minutes d’un impayable chemisier jabot — que ne gênera pas à reprendre Mike Meyers pour son Austin Powers — doublé d’un kilt, avant d’engoncer sa silhouette filiforme dans une combinaison de ski moulante bleue absolument affreuse.

Au-delà de ça, Lazenby a du mal à s’extirper des empreintes encore bien visibles de Connery, même s’il tente par moments d’instiller sa touche personnelle par de petites pointes d’humour pas toujours bien senties. Paradoxalement, et malgré un jeu d’acteur sans grandes prises de risques, il n’en est pas moins le Bond le plus émouvant, dans une dernière scène où 007 verse ses premières (et dernières ?) larmes à l’écran.

La déBondade

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Cette volonté d’aller chercher l’émotion, c’est l’un des gros points forts d’Au Service Secret de sa Majesté, qui tente une remise à plat du personnage de James Bond. Certes, la filiation avec les films de Connery est évidente, ne serait-ce que dans l’une des premières répliques de Lazenby — “This would never happen to the other fellow” — ou lorsqu’il sort un par un de son bureau des souvenirs tirés des précédents opus, thèmes musicaux à l’appui.

Toutefois, et alors que chaque nouveau volet avait habitué le spectateur à une pluie toujours plus soutenue de gadgets et des bases secrètes toujours plus impressionnantes, culminant au repaire construit à l’intérieur d’un volcan dans On ne vit que deux fois, l’envie est clairement ici de calmer le jeu, pour revenir à quelque chose de plus sage et d’un peu plus plausible — même si… on y reviendra.

L’écriture lorgne ainsi davantage du côté du polar et l’action se rapproche légèrement de ce que pourrait être un véritable film d’espionnage. Bond se bat certes, mais aussi s’infiltre, se camoufle, enquête, se fait passer — avec plus ou moins de succès — pour un autre et, parce qu’il reste quand même Bond, fait tout péter à la fin.

Je vous attendais Monsieur Bond

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“Sympa ton col.”

Car faire évoluer la formule ne veut pas dire oublier les fondamentaux, à commencer par le SPECTRE, Blofeld, les bases secrètes reculées et les plans de méchant inutilement compliqués et volontairement tordus. Dans ce domaine, Au Service Secret de sa Majesté frappe particulièrement fort, avec un Blofeld cherchant à usurper un titre de noblesse, un faux laboratoire de recherche spécialisé dans le traitement des allergies juché tout en haut d’une station de ski en Suisse, cachant en fait un vaste programme de lavement de cerveaux et de manipulation mentale sur un groupe d’une dizaine de bimbos — les “Anges de la Mort” — venues des quatre coins du globe et secrètement chargés de répandre une toxine visant à exterminer toute vie végétale sur Terre.

Un plan, comme toujours avec le SPECTRE qui n’a pas tant volonté à être mené à bien que de servir de levier pour extorquer de l’argent aux gouvernements mondiaux ainsi que, dans ce cas précis, de récupérer ce foutu titre de noblesse qui a visiblement l’air de compter beaucoup pour Blof… pardon, le Conte Balthazar de Bleuchamp. Comme dirait Daniel Craig au bar dans Casino Royale face au fameux martini “au shaker ou à la cuillère” : qu’est-ce qu’on en a à foutre ?

Ex-fan des Sixties

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C’est indéniable, Au Service Secret de sa Majesté cherche à bousculer nos repères sur ce que peut et doit être un James Bond et il y parvient. Il le fait d’ailleurs tellement bien que l’on se demande plusieurs fois pendant tout le milieu du film ce que l’on peut bien être en train de regarder, à entendre James Bond débiter sa pseudo science de l’héraldique à un parterre de sublimes jeunes femmes courtes vêtues et beaucoup trop absorbées par ses paroles pour être honnêtes, tout en savourant des cuisses de poulet accompagnées de petites patates sautées. Et lorsque l’on pense être au bout de nos surprises, tout ce beau monde s’en va faire un curling sur la plate-forme d’atterrissage verglacée de l’hélicoptère.

Que ce soit au niveau de cette ambiance désinhibée, des costumes, des décors, des maquillages et de la photographie, il y a un doux parfum de sixties qui flotte dans ce James Bond, ce qui le rend immédiatement attachant. On se prend même à imaginer Sean Connery au milieu de tout ce foutoir psychédélique, lui l’homme des années 50 par excellence qui vouait une sainte horreurs aux Beatles et à quiconque portait les cheveux un peu trop long.

Tout le contraire de Lazenby, qui tourna le dos à Bond avant même la sortie du film, refusant le contrat de sept films qui lui avait été proposé pour ne plus avoir à jouer ce personnage stéréotypé qu’il s’est soudainement mis à détester. À la place, influencé par les stars de la contre-culture influentes du moment comme Dennis Hopper et Arthur Penn, il se lance, entre deux trips au LSD, dans des petits projets indépendants parfaitement confidentiels, qui rencontrent tous des bides retentissants. Un désamour certain et un décalage complet avec le personnage qui continuent encore aujourd’hui de le rendre célèbre, qui renforce d’autant son plus bel exploit à l’écran : offrir à Bond sa première et l’une de ses plus belles romances.

All the time in the world

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Ici se cache la plus grande réussite d’Au Service de sa Majesté, là où ne le l’attend pas. Pourtant, l’affaire était loin d’être gagnée d’avance. Dès la première scène, Tracy, incarnée par une Diana Riggs qui sort tout juste de l’énorme carton de Chapeau Melon et Bottes de Cuir — et qui campera bien plus tard l’impeccable Queen of Thorns Olenna Tyrell dans Game of Thrones — nous est présentée comme une énième demoiselle en détresse, sauvée de son propre suicide.

Pire encore, quelques minutes plus tard, 007 est “invité” à rencontrer son père, un riche mafieux corse du nom de Marc-Ange Draco, qui lui propose un million de livres pour épouser sa fille et la mettre à l’écart de ses fréquentations, liées à un passé plus que trouble. En parfait gentleman (sic), notre héros refuse et propose à la place un marché à Draco : passer du temps avec sa fille pour que ce dernier lui révèle de précieuses informations sur Blofeld.

Avant même d’être catégorisée en tant que personnage, Tracy est donc une simple condition à respecter au cœur d’une transaction, une quantité négligeable au milieu d’une mission. Un peu comme toutes ces autres filles tombées sous le charme irrésistible de James lors des films précédents… ainsi que dans celui-ci, qui n’échappe donc pas complètement à cet écueil. Le meilleur agent secret de la reine ne découvre d’ailleurs la machination de Blofeld qu’en voulant aller ken en scred au milieu de la nuit.

Sauf que très vite, son personnage s’affirme et se révolte, au point de toucher Bond qui tombe immédiatement sous le charme. La scène suivante, le montage et Louis Armstrong — dont c’est la toute dernière chanson enregistrée en studio — font le reste. La complicité entre James et Tracy est touchante et sincère et surprend d’autant plus quand on sait que les deux acteurs ne pouvaient pas s’encadrer, Diana Riggs reprochant à Lazenby son manque de professionnalisme.

Surtout, quand elle rejaillit dans le dernier tiers du film, c’est pour renvoyer l’ascenseur à Bond en le tirant d’un bien mauvais pas. Téméraire, volontaire, déterminée, elle brave le danger avec sourire et décontraction, allant jusqu’à se défaire seule de l’un des bras droits de Blofeld. Parce que le personnage est développé, qu’il a le droit à de nombreuses répliques bien senties et de véritables moments de bravoure, on comprend pourquoi James Bond en tombe amoureux et on se prend à croire en leur histoire.

Tracy tu n’existais pas…

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Un tel traitement peut sembler banal de nos jours ou du moins représenter un non-événement — même si nombreux sont les personnages féminins de blockbusters à ne pas connaître pareil fête — , mais il représente une petite révolution et une belle preuve d’audace au sein d’une saga qui ne cherchait jusque-là aucunement à faire preuve d’originalité dans ce domaine.

45 ans plus tard, le désastreux Spectre, avec lequel le film qui nous intéresse ici partage ironiquement beaucoup de similitudes, tentera d’ailleurs un genre de copier/coller précipité et sans saveur, mais sans convaincre.

Derrière l’indétrônable Vesper (et loin devant la fade Madeleine Swann), Tracy fait sans conteste partie des toutes meilleures James Bond Girls. De là à dire qu’on Bond n’est jamais aussi bon que l’est son principal personnage féminin, il y a un pas que l’on est prêt à franchir.

Au final, Au Service Secret de sa Majesté restera un Bond sans suite, Sean Connery rempilant dans la foulée pour le fameux épisode de trop, avec le très dispensable et très oubliable Les Diamants sont Éternels. Mais au final, pouvait-il vraiment en être autrement ? Sa fin aussi belle que tragique, son ton en rupture complète avec le début de la saga, le départ précipité de Lazenby : autant d’éléments qui concourent à en faire un volet à part, qui appartient pourtant pleinement à l’univers Bond. C’est une facette méconnue d’un personnage que l’on pense connaître par cœur, qui ne demande qu’à être réhabilitée. Mais nul besoin de vous presser, nous avons tout le temps du monde…

Sources : Bondsplaining, Wikipedia, The Canberra Times

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