The Caligula Effect Overdose : Persona donne le la

par OtaXou

N’est pas Persona qui veut. Sa formule maîtrisée depuis des années rend fou quiconque y succombe, laissant en manque même après des centaines d’heures passées manette en main. Persona 5, dernier de la série, a tant perfectionné les choses que nombreuses ont été les voix s’élevant pour réclamer sa sortie sur Nintendo Switch.

Il n’en est rien pour le moment. Cependant, en attendant l’hypothétique conversion sort un jeu qui ne cache pas l’inspiration prise du côté de la production Atlus : The Caligula Effect Overdose. Disponible aussi bien sur Nintendo Switch que PS4, peut-il combler le manque en attendant le prochain épisode ? Le résultat est mitigé, mais pas inintéressant.

Test réalisé sur Nintendo Switch, par le biais d’un code fourni par l’éditeur. Aucune condition particulière n’a été posée.

PS Vita, petit ange parti trop tôt

Sachez tout d’abord qu’à l’origine, The Caligula Effect était un jeu PS Vita. Édité par FuRyu et développé par AQURIA (de la série de jeux Sword Art Online Hollow), il n’aurait pas titillé ma curiosité s’il n’avait pas eu pour lui une équipe de choc. Le nouveau titre a en effet été écrit par Tadashi Satomi, auparavant à l’écriture du premier Persona, Persona 2 Innocent Sin, et Persona 2 Eternal Punishment. À la composition musicale, on retrouve également Tsukasa Masuko, qui là encore a officié pour la série Shin Megami Tensei par le passé.

Le parallèle avec Persona est donc tout trouvé, faisant naître un espoir : et si nous avions deux séries réussissant à capturer ce feeling si spécifique qu’apporte le JRPG d’Atlus ? L’attente entre chaque épisode étant longue et laborieuse, l’idée d’avoir de quoi se sustenter en patientant est évidemment alléchante. Pour autant, le titre est sorti en fin de vie de la PS Vita et, bien qu’édité en Europe sur le PSN, est passé relativement inaperçu.

FuRyu a donc décidé de le ressortir sur Nintendo Switch et PS4, l’affublant en même temps du sobriquet “Overdose”. Deux ajouts majeurs ont été réalisés : la possibilité de jouer avec un protagoniste de sexe féminin, et des chapitres d’histoire permettant de découvrir la perspective des antagonistes. Les autres fonctionnalités sont restées relativement intactes.

Réalisation datée pour direction artistique fraîche

Les graphismes du jeu par exemple ont beau avoir eu le droit à un peu de traitement supplémentaire, étant sous Unreal Engine 4, il n’empêche qu’il n’a pas été conçu pour ces machines en premier lieu. Et cela se ressent : les modèles 3D du jeu sont rigides, ne possèdent pas d’animation lors des dialogues, et sont d’ordre général à la hauteur de ce que l’on attend d’un jeu PS Vita… pas d’un jeu Nintendo Switch, et encore moins PS4.

Pour autant, une réalisation datée ne fait pas forcément un titre hideux. Pour cause : Caligula Overdose se rattrape grâce à sa direction artistique fraîche. L’univers du jeu est Mobius, un environnement virtuel créé de toute pièce par la volonté de µ, une vocaloid possédant une intelligence artificielle proche de l’humain et des pouvoirs proches d’une figure divine.

Il semble que dans l’imaginaire collectif japonais, le virtuel est synonyme de grands aplats de blanc à l’image du Summer Wars de Hosoda. The Caligula Effect en joue particulièrement dans son character design, superbement réalisé par Oguchi (Kantai Collection), puisque les personnages de cet univers sont tous vêtus dans des tons blancs et délavés quand leur pouvoir est représenté par une prédominante de noir et de couleurs vives. Si les designs des environnements en eux-mêmes sont assez quelconques, certains donjons arrivent tout de même à s’offrir un univers graphique attrayant… bien que rarement original. Au moins, les dialogues sont majoritairement doublés et les voix japonaises sont excellentes.

Impossible cependant d’ignorer que The Caligula Effect Overdose n’est pas parfaitement finalisé. J’ai pu rencontrer quelques bugs sur mon chemin comme mon modèle 3D s’enfonçant dans le sol lors de phases de dialogues ou des ennemis ne disparaissant pas de la carte après un combat. Surtout, le framerate du jeu est instable et ne tient définitivement pas un 30 FPS constant : lors de l’ouverture d’un combat ou certaines phases d’exploration de donjon, Caligula chute à vu d’œil que ce soit en mode portable ou une fois la Nintendo Switch dans son socle TV. Le rythme du jeu étant calme, ça ne gêne en rien la progression, mais il est difficile de le justifier pour un titre déjà sorti au Japon il y a presque un an et étant essentiellement un portage d’un titre portable de 2016.

La guerre des Vocaloid

Attends attends attends, reviens en arrière. Une vocaloid ? Genre Hatsune Miku version Dieu ?!” vous entends-je déjà me dire. Effectivement : le monde de Caligula a été créé de toute pièce par une vocaloid nommée µ accompagnée de son amie du même acabit Arya. Attristées de percevoir la tristesse de leurs fans, elles ont décidé de leur fabriquer un monde de toute pièce répondant à leurs attentes afin de les rendre heureux à jamais. Mais l’utopie est vite devenue une dystopie dont il n’est plus possible de s’échapper, et les bons sentiments de µ se sont retournés contre elle.

Vous, en tant que protagoniste principal du jeu, êtes l’un des rares élèves ayant ouvert les yeux sur la nature virtuelle du monde qui vous entoure et vous force à vivre vos trois années de lycée en boucle. Accompagnés d’autres élèves libérés et d’Arya, qui a perdu ses pouvoirs à mesure que le contrôle de µ a grandi, vous tentez de vous échapper de ce monde virtuel grâce aux pouvoirs que votre conscience éveillée vous a procuré. Comprenez des sabres, des flingues, et des lances. À votre groupe s’opposent les Ostinato Musicians, ou les humains supportant µ dans sa mission et lui permettant de réaliser un contrôle mental de masse par le biais de la musique qu’ils composent et sur laquelle elle chante.

Comme dans Persona, il vous est possible de discuter et créer des liens avec chaque membre de votre groupe pour mieux discerner leur backstory. Mais contrairement à Persona, ces liens n’ont que peu d’impact sur le gameplay lui-même et sont surtout présents pour approfondir l’histoire principale. La subtilité n’est pas vraiment de mise dans cette galerie de personnages dont l’usage des stéréotypes typiques de la culture japonaise n’est pas rendu brillant par l’écriture. Pourtant, ça n’empêche pas The Caligula Effect Overdose d’avoir ses éclairs de génie et, le jeu étant nommé ainsi pour sa volonté de tacler le tabou et les traumatismes résultants (en psychologie, le “Caligula effect” décrit l’envie de voir et de réaliser l’interdit), de réussir à mettre sur le tapis des sujets forts et importants.

C’est moins dans son écriture — qui oscille de moyenne à très bonne — que sa réalisation qu’il n’arrive pas complètement à délivrer son plein potentiel. La structure elle-même du jeu étant linéaire, découvrir ses histoires se fait trop machinalement, nuisant à l’impact sentimental qu’elles pourraient avoir avec un rythme plus déconstruit mais maîtrisé : en somme, on enchaîne les dialogues sans trop y réfléchir. De plus, les stéréotypes imposés sur les premières découvertes des personnages sont si voyants et galvaudés qu’ils poussent souvent au désintérêt avant même que le jeu ne puisse nous révéler un passif intéressant.

Ce constat en demi-teinte ne va toutefois pas à l’encontre d’un fait précis : la cohérence de l’univers créé par The Caligula Effect. Les règles régissant ce monde sont toutes logiques et bien trouvées, souvent amusantes ou malignes, et l’on sent qu’une nouvelle petite idée intéressante peut se trouver dans chaque petit coin de son scénario. De plus, si les personnages peuvent être stéréotypés, il est rafraîchissant de constater que µ comme les Ostinato ne sont pas simplement des “antagonistes” sans autre but que de s’opposer aux héros, et Overdose permet de mieux en percevoir le point de vue. Rien n’est jamais vraiment noir et blanc dans l’histoire du titre, un fait particulièrement bien cristallisé par µ qui n’a de cesse de chercher à faire plaisir à tout le monde, y compris aux héros de l’aventure lorsqu’ils se dressent contre elle.

Un gameplay rythmé

Le fait que l’univers soit guidé par les vocaloids influence également le gameplay, rajoutant à la cohérence de l’ensemble. The Caligula Effect Overdose est un dungeon RPG en 3D plutôt classique dans sa construction. Ce n’est par contre pas le cas de son battle system. Le jeu vous invite à vous déplacer sur une carte et croiser divers ennemis, forçant l’apparition d’un mode combat. Ici, le jeu se transforme en tour par tour, avec une notion ajoutée très intéressante : les actions que vous lancez s’établissent sur une piste musicale.

Les ennemis peuvent vous envoyer plusieurs types d’attaque : à distance, en rush, ou simple. Ils peuvent également activer un bouclier. Selon ces actions, vous avez à votre disposition des contres spécifiques. Lors de votre tour, vous devez choisir les trois prochaines actions de votre groupe de quatre personnages, avec une subtilité : lorsque vous la sélectionnez, vous aurez la possibilité de prévisualiser — avec un pourcentage de chance que cela se produise — ce qu’il adviendra du combat. Les capacités que les ennemis utiliseront, les déplacements qu’ils feront, etc etc. L’idée est alors de placer votre action sur la piste musicale de manière à ce que vos contres s’intègrent parfaitement avec le rythme du combat. Pour parfaire le tout, il vous est possible d’enchaîner les capacités de tous les personnages pour réaliser des combos : certaines capacités s’enchaînent lorsque l’ennemi est envoyé dans les airs, ou à terre, ou à un certain niveau “d’agression” qui détermine sa force.

Ce système de combat, dans sa conception, est excellent et correspond à la perfection à l’univers narratif de The Caligula Effect. Le système de combo est jouissif, et trouver ses techniques préférées selon les membres que l’on ajoute au groupe est vivifiant. Hélas, la sauce ne tient pas totalement pour une raison simple : le jeu est facile. Trop facile. Tous les personnages ont accès, à force de combattre, à une capacité spéciale et cinématique faisant un maximum de dégâts. Cette dernière ne disparaît pas après un combat : vous pouvez la stocker ad vitam jusqu’au bon moment. Ajoutez à cela qu’à chaque fin de combat, vous récupérez l’intégralité de votre vie et de vos points d’action. Maintenant, notez que les ennemis des donjons sont non seulement nombreux, mais aussi très faciles à vaincre. C’est simple : la progression naturelle du titre fait que l’on arrive devant le boss du donjon avec quatre personnages ayant leurs capacités spéciales prêtes à être lancées, toute leur vie, et sont au même niveau voire de quelques niveaux supérieurs par rapport au boss.

Je n’ai jamais eu à survivre plus de deux tours pour tuer un boss dans The Caligula Effect, ni même à particulièrement réfléchir à mon placement et mes combos. Le mode automatique suffit pour la progression dans un donjon, avant de passer en manuel pour balancer ses 4 capacités spéciales à la suite et en finir. Ajoutez à cela un level design très commun pour un dungeon RPG, avec quelques “énigmes” qui ne sont généralement qu’une excuse pour vous forcer à l’exploration, et vous ne faites finalement que suivre toujours le même rythme sans plus vraiment faire attention à vos actions.

Caligula faisait aussi sa promotion sur le fait de pouvoir vous lier d’amitié avec une centaine de personnages. Au final, il ne s’agit que de parler en boucle à des NPC sans saveur pour entendre les cinq mêmes conversations et faire monter un niveau ne permettant que de débloquer quelques objets en jeu. Le comble est que vous pouvez vous poster devant un personnage, et faire progresser son niveau simplement en martelant un bouton. C’est un remplissage plutôt qu’une véritable mécanique, au même titre que les nouveaux chapitres Ostinato qui ne font finalement office que de redite (sorti du scénario), le gameplay de ces antagonistes étant exactement le même que ceux des protagonistes.

Comme une berceuse

Et pourtant, me voilà à continuer de jouer à The Caligula Effect Overdose avec plaisir. Pour cause : le flow du jeu. S’il ne brille jamais, il arrive tout de même à nous intégrer dans son rythme et son univers, faisant que l’on atteint vite la plénitude en enchaînant les donjons et les dialogues. Comme une douce berceuse, le titre m’entraîne sans nécessairement m’agripper au cœur, tapant du pied au rythme de son univers. J’ajoute au passage que son ambiance sonore est très réussie, avec une mention spéciale à la musique de fond de chaque donjon devenant chantée une fois en combat.

The Caligula Effect Overdose devient finalement un jeu que je ne recommanderai pas, mais que je soutiens pourtant. Il montre de temps à autre d’excellentes idées qui le fait sortir du lot, avant de replonger dans sa torpeur. J’en retiens un titre qui a voulu trop faire, et a eu peur de se focaliser sur ses points forts au profit d’un contenu gigantesque qui n’a pas vraiment d’utilité.

Tenter de faire un “Persona ++” aura forcé le titre à ne pas approfondir ses meilleures qualités. Si FuRyu et AQURIA se concentraient sur leur idée d’explorer la thématique du traumatisme, leur univers vocaloidesque, et leur système de combat pour un deuxième épisode, je pense qu’ils seraient capables de produire un petit diamant. En l’état, The Caligula Effect Overdose en est le charbon : bon pour se réchauffer, mais en manque d’une structure solide.

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