Joueurs de Persona, il est temps de tester Shin Megami Tensei Nocturne

Shin Megami Tensei III Nocturne est considéré par beaucoup comme l’un des JRPG les plus cultes de l’ère PS2. Mais hélas, à l’époque de sa sortie, il était tout de même resté confidentiel faute d’une distribution peu développée en Europe pour la série. Son remaster HD, qui s’apprête à sortir sur Nintendo Switch, PS4 et PC, est donc aussi l’occasion pour une nouvelle génération d’y jouer pour la première fois… et de découvrir une époque où les titres faisaient tout pour que vous ne les terminiez pas.

La série Shin Megami Tensei ne parlera donc pas forcément au plus grand nombre. Mais après des années d’excellence, la série Persona, elle, a su briller assez pour toucher un plus large public désormais. Ce même public ignore souvent qu’à l’origine, Persona n’était qu’un spin-off de Shin Megami Tensei : un univers alternatif où l’éditeur s’amusait à se concentrer sur une période adolescente, et où les divers démons du jeu devenaient la représentation de l’âme de ses personnages principaux. Sorti à l’origine en 2003, Shin Megami Tensei Nocturne a le cul entre deux chaises : il sort après les deux Persona 2 de 1999/2000, considérés comme excellents mais n’ayant pas touchés un grand public, et Persona 3, sorti en 2008 et qui a lancé le mouvement de popularité de la série jusqu’à arriver à Persona 5 de nos jours.

Ce que l’on ne sait pas forcément lorsque l’on est concentré sur la série Persona, c’est que ce fameux entre deux est souvent vu comme une période bénie pour Shin Megami Tensei. Entre 2000 et 2008 sont en effet sortis Nocturne dont nous parlons aujourd’hui, mais aussi les Digital Devil Saga. Tous trois sont considérés comme des JRPG cultes, pour peu que vous ayez pu vous procurer une copie à l’époque, autant par la richesse de leurs univers respectifs que leur gameplay. Mais aussi que vous parliez Anglais, le budget limité de l’éditeur européen s’arrêtant généralement à la traduction française de la notice d’utilisation. Pourquoi cette longue mise en situation ? Pour que vous compreniez deux choses. Premièrement, que Shin Megami Tensei III Nocturne HD Remaster ne sort pas de nulle part et est un titre historique bien que de niche. Et deuxièmement, qu’il est votre chance d’aller au-delà de Persona pour découvrir la richesse de ce qu’Atlus a à offrir sur la base de l’univers Shin Megami Tensei.

Ainsi parlent les dieux, c’est inévitable

Marre des discours basiques de JRPG où le but de votre compagnie est constamment d’empêcher la fin du monde que déclenchera un grand méchant pas beau ? Bienvenue dans Shin Megami Tensei III Nocturne, où l’apocalypse intervient environ 20 minutes après que vous ayez pris la manette en main. Vous incarnez un jeune lycéen tokyoïte qui part à l’hôpital rendre visite à l’une de ses professeurs avec deux de ses amis. Mais arrivés sur les lieux, surprise : il n’y a pas âme qui vive. C’est en explorant la bâtisse que vous tombez nez à nez avec un homme froid et calculateur parlant de la renaissance du monde. Alors que celui-ci s’apprête à vous sacrifier pour le bien de son œuvre, vous êtes sauvés in extremis par votre professeure qui réussit à le convaincre de vous laisser la vie sauve. Perché sur le toit de l’hôpital, vous assistez alors à la Création : la destruction totale du monde. Mais plutôt que de la subir, un étrange enfant et sa servante vous injecte un Magatama, sorte de ver parasite démoniaque (l’image n’est pas sans rappeler le premier Matrix), qui vous transforme en mi-démon.

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A votre éveil, les démons ont déjà pris possession des ruines de ce qui était auparavant Tokyo. Plusieurs factions se forment, chacune possédée par une idée : trouver leur Raison, le pouvoir qui régira la reformation d’un monde à l’image de la philosophie qu’ils prônent. Par votre nature neutre, vous avez la possibilité d’aussi bien vous allier avec une de ces factions ou trouver votre propre Raison. Et par les différents liens que vous avez forgés dans votre vie passée, les grands chefs de ces factions chercheront à vous convaincre de les rejoindre tout du long de l’aventure. Que choisirez-vous au milieu de ce désert du réel comme de la morale ? Et alors que les amis d’hier deviennent les ennemis d’aujourd’hui ? Un pouvoir absolu corrompt absolument, et l’apocalypse ne laisse plus aucune place à la mesure.

Mais attendez, les JRPG c’est pas censé être des trucs tout colorés et mignons, naïfs et un peu clichés ? Pas dans Shin Megami Tensei. Et définitivement pas dans Nocturne. L’ambiance de ce titre est dénuée du moindre optimisme… si ce n’est un espoir ténu, qui ne tient qu’à ce que vous ferez. C’est toute la beauté de l’univers de cet épisode : il ne vient jamais dédramatiser ce qu’il se passe véritablement dans cette fin du monde. Il vous fait ressentir à quel point vous n’êtes qu’un pion dans un échiquier complexe de philosophies de vie se bataillant pour le contrôle d’un renouveau du monde : la loi du plus fort ? La solitude ? La servitude ? Selon vos choix tout au long du jeu, bien que cela ne soit pas totalement évident lorsque vous vivez l’aventure, la fin de votre partie sera bien différente. 5 fins sont en effet disponibles, et sont déterminées selon vos choix de dialogue, mais aussi certaines de vos actions. Comme dans tous les Shin Megami Tensei, votre statut de “protagoniste”, de joueur vierge de toute influence, est un outil dont se sert le game designer. Et vous n’êtes qu’une fourmi dans un jeu grotesque se faisant s’affronter les divinités.

Le temps, qui voit tout

Tout ceci se retrouve également dans la technique du titre. A l’origine un jeu PS2 sorti en milieu de vie de la console, Shin Megami Tensei Nocturne a pu justifier ses limitations techniques par son contexte. La carte du monde, assez vide, s’explique par exemple par ce contexte post-apocalyptique. Mais il est vrai qu’en 2021, voyager en incarnant simplement un petit point façon Google Maps sur une carte du monde à 2/3 points d’intérêt (fort heureusement, les donjons sont bien en 3D) peut être assez décourageant. Les environnements les plus basiques ont déjà tendance à être assez gris, et ce “remaster HD” ne leur offre pas nécessairement un grand ajout, les développeurs s’étant surtout focalisés sur les personnages eux-mêmes. Les cinématiques vidéo, pré-rendues, sont presque hilarantes : au format 4:3, rapidement relissée, elles utilisent la technique de montage YouTube la plus basique du monde pour s’adapter au 16:9 en mettant la même vidéo flou en fond pour remplir l’écran. Heureusement, une grande majorité des événements se passe in-game, mais on sent tout du long que le remaster HD lui-même a eu le droit au minimum syndical sur ces aspects.

C’est… d’époque, dirons-nous

Mais plus que la technique, c’est par la difficulté du titre que vous risqueriez d’être vite rebutés. Shin Megami Tensei Nocturne, HD Remaster ou non, est un jeu qui ne vous fait absolument aucun cadeau. Pour un dungeon RPG, un genre qui a toujours perdu ses joueurs dans de vastes labyrinthes avec une certaine malice, c’est bien sûr attendu : au même titre qu’un parent bien trop exigeant, il vous demandera toujours de faire vos preuves sans forcément récompenser vos efforts. Notez par exemple que la moindre mort du personnage principal est un game over immédiat, et qu’un game over équivaut à devoir recharger votre sauvegarde. Que pour sauvegarder, il vous faut être face à des totems particuliers qui ne sont disponibles qu’à l’entrée des donjons et des villes. Et que la majorité des points de sauvegarde disponibles au sein des donjons ne vous permettent pas d’accéder à des soins, qui sont disponibles dans des boutiques spécifiques généralement uniquement situées en ville.

Pour ce remaster HD, Atlus a intégré un nouveau système de sauvegarde rapide pour éviter de rendre les game over trop punitifs, mais la gymnastique reste d’époque. Traverser un donjon sur le fil ; trouver le bon chemin vers le boss ; revenir sur ses pas au péril de sa vie pour atteindre un point de sauvegarde ; se téléporter vers une ville, aller en boutique se soigner et récupérer des objets importants ; se retéléporter au donjon ; refaire le chemin vers le boss au péril de sa vie en cherchant à conserver au maximum ses statistiques ; enfin affronter le boss en risquant le game over. Période PS2, ces exigences propres aux dungeon RPG étaient largement acceptées et même révérées. En 2021, on n’y voit plus qu’une difficulté mal maîtrisée ; même Dark Souls — qui a bien des égards est un dungeon RPG — n’est pas aussi obtus, et vous permet de débloquer un raccourci jusqu’au boss une fois l’exploration effectuée.

Né marqué par le malheur

Punitif donc ? Oui. Abusif ? Très souvent. Je peux déjà faire le pari que la moitié des joueurs abandonnera le titre au premier boss, le Matador. Et pour cause : si vous voulez vous en sortir, il vous faudra non seulement faire une petite session de level up, mais aussi bien utiliser les sorts de boosts de statistiques. Dans la plupart des RPG actuels, le premier boss est le sac de PV à vaincre en bourrant, et ces mécaniques sont introduites bien après. Dans Shin Megami Tensei Nocturne, le premier affrontement d’importance vous demande déjà de maîtriser ces subtilités. Un message fort pour vous prévenir de bien rester concentré tout du long. C’est aussi vrai pour votre exploration par ailleurs, les dialogues étant les seuls indicateurs des prochains lieux à visiter pour faire avancer votre aventure.

Le visage qui incarnera votre ragequit

Tout cela est aussi un moyen de lier profondément scénario, ambiance et gameplay. En conservant une tension aussi élevée sur l’intégralité de son expérience, Shin Megami Tensei Nocturne offre à sa narration un goût unique. La détermination dans le désespoir, la fin inéluctable que l’on tente d’orienter en sa faveur malgré tout, l’expérience du pire qui nous apprend le meilleur. Et au même titre que toutes les œuvres aussi exigeantes, réussir à les maîtriser offre un sentiment d’accomplissement à nul autre pareil. Shin Megami Tensei Nocturne ne se joue pas : il s’apprend, se subit, s’apprivoise et se maîtrise dans un dialogue où chaque partie se doit de respecter son interlocuteur.

Comme tout JRPG qui se respecte, la maîtrise s’acquiert par le fait d’en décortiquer le système de jeu. Au-delà des statistiques et des forces/faiblesses de chaque monstre, les joueurs de Persona comme de Pokémon se retrouveront dans une mécanique : former son équipe parfaite. Chaque démon que vous croisez peut en effet être recruté dans votre équipe, plus ou moins facilement selon les sorts que vous possédez. Et chaque démon que vous possédez peut être fusionné dans des Cathédrales des Ombres instituées en ville dans l’idée d’en acquérir un toujours plus puissant. Des bestioles démoniaques qui forment votre équipe dépend le pool de sorts auxquels vous avez accès ou dont vous prendrez possession en gagnant de l’expérience au sein des combats au tour par tour. De votre côté, la montée en puissance du protagoniste dépend des Magatama que vous ingérez, ces derniers se remportant au combat ou par le biais des boutiques. Si votre personnage est une feuille blanche, ces petits vers démoniaques sont les crayons de différentes couleurs que vous utiliserez pour lui faire prendre vie.

C’est le temps qui révèle l’homme juste

Pour aller au bout de l’aventure, il vous faudra donc deux qualités. De la résilience, avant toute chose, face à cette difficulté. Mais aussi de l’intelligence, aussi bien face aux mécaniques des combats que les donjons eux-mêmes. Ces derniers sont parmi les meilleurs éléments de ce qu’offre Shin Megami Tensei III Nocturne. De leur direction artistique très marquées découlent des énigmes véritablement intéressantes, qui offrent une belle variété à l’aventure globale. De manière très discrète, ce dernier élément est d’une importance capitale dans l’expérience : sans ces donjons uniques et originaux sous forme de puzzles, la fatigue spirituelle face à la difficulté du titre se ressentirait bien plus. Et en prime, leur existence vous pousse naturellement à faire du level up sans le ressentir. Preuve s’il en fallait une de la maîtrise des développeurs, qui ne laissent rien au hasard dans leur offre.

Shin Megami Tensei III Nocturne est un sphinx des mythes antiques. Une bête aussi malicieuse qu’impitoyable, qui garde fièrement ses terres en ne laissant qu’une chance aux aventuriers souhaitant les visiter : prouver leur valeur à l’entrée. Si vous êtes à la hauteur, vous aurez la chance de découvrir un récit unique et un défi impitoyable dont vous sortirez fiers et grandis. Mais si vous ne l’êtes pas, cette version a au moins le mérite d’offrir une difficulté “Permissif” (à télécharger en DLC gratuitement), qui n’était pas présente d’origine et vous permettra au moins de découvrir un JRPG grandiose trop longtemps resté dans l’oubli. C’est là l’atout majeur de ce HD Remaster, qui se contente du service minimum, mais dont le jeu d’origine n’avait besoin que d’être mis dans les mains de plus de joueurs ouverts à ses qualités intrinsèques pour briller.

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