Mando Diao – Give Me Fire : le feu sacré

Le meilleur album de rock indé des années 2000 dont tu n’as jamais entendu parler. Si on me demandait de présenter Give Me Fire en une phrase, voilà probablement ce que je répondrai. À partir de là, pourquoi vous infliger une critique de 12 300 mots — rassurez-vous, il n’y en a pas autant — alors que vous pouvez simplement aller cliquer sur le petit triangle du player placé en bas de cet article ?

Parce qu’il est important de savoir où l’on met les pieds et, surtout, parce qu’à l’heure des playlists infinies jouées en random, ou des random playlists “basées sur ce que vous écoutez”, et dont je suis également un grand consommateur — tu peux poser cette rapière maintenant Jean-Maxence — il convient de se rappeler qu’un album constitue un tout cohérent, réfléchi en amont dans sa globalité. En tout cas dans le meilleur des cas. Et cela tombe plutôt bien, puisque Give Me Fire fait partie de ces meilleurs cas. Maintenant que je vous ai bien survendu ma tambouille, enfilez s’il vous plaît la combinaison ignifugée située en face de vous, et venez braver l’épreuve du feu.

Le feu aux poudres

Give Me Fire est le cinquième album de Mando Diao, groupe qui, comme son nom ne l’indique absolument pas, vient de Suède. Pour info et pour vous faire gagner du temps, leur nom ne veut absolument rien dire et serait issu d’un rêve de l’un des créateurs et leaders du groupe Björn Dixgård (merci Wikipédia).

Groupe amateur composé à ses débuts de Dixgård donc (guitare, voix), Gustaf Norén (guitare, voix), Daniel Haglund (claviers), Carl-Johan Fogelklou (basse) et Samuel Giers (batterie), cinq gamins d’à peine 20 ans, Mando Diao abandonne la tournée des bars suédois pour signer en 2000 un deal avec EMI Suède. En découle deux ans plus tard une petite bombe de garage rock, Bring’Em In. Le succès est immédiat, notamment grâce aux excellents singles Sheepdog et Motown Blood. Vous avez peut-être croisé ce dernier dans une pub signée Sony fin 2004, à une époque où l’appareil photo numérique était le truc le plus cool sur Terre (avec la Game Boy Advance SP Version Zelda: The Minish Cap).

Toute ressemblance avec n’importe quel groupe britannique des années 2000 est purement volontaire.

Dans la foulée, le Club des 5 de Borlänge transforme l’essai avec Hurricane Bar, deuxième album tout aussi énergique mais un poil plus sage. Les sonorités sont un peu plus claires, un peu plus pop, mais le son Mando Diao reste là, avec ses guitares caractéristiques et l’alternance entre les deux chanteurs d’un titre à l’autre qui fonctionne du tonnerre.  La puissance du groupe est intacte, avec des titres comme If I Leave YouThis Dream is Over et surtout God Knows et Down in the Past, qui se paient le luxe d’être intégrées aux playlists de deux FIFA, série réputée par ailleurs depuis toujours pour sa bande-son : FIFA 06 et 2006 Fifa World Cup Germany.

Je passerai plus rapidement sur les deux albums suivants, pour la simple et bonne raison que je les connais beaucoup moins, ne les ayant découvert que très récemment. S’il a globalement bonne presse, Ode to Ochrasy m’a paru trop lisse, manquant de titres aussi marquants que les premiers hits du groupe, tandis que Never Seen the Light of Day se veut beaucoup plus intimiste, presque folk par moments. Très différent des productions précédentes mais non moins intéressant, il marque en tout cas une vraie rupture dans la discographie du groupe… qui ne sera pas suivi d’effet. Il faut moins de 16 mois à Mando Diao pour revenir aux sources de sa musique. Et quel retour.

Le feu fol est

Sorti en février 2009 en Suède, en novembre 2009 dans nos contrées et seulement en mai 2011 (!) aux États-Unis, Give Me Fire est alors le projet le plus ambitieux du groupe. Premier album signé avec Universal (deux autres suivront), il est produit par les frères Salazar, du groupe de hip-hop suédois The Latin Kings, dont Gustaf Norén était un énorme fan. Une influence qui éclate ici au grand jour, tant l’emphase est mise sur la rythmique et les basses. Les guitares sont la plupart du temps rangées au placard, ou réapparaissent en solo pour des ponts tonitruants et sont parfois supplantées par des cuivres vibrants ou des touches de pianos sautillantes. C’est frais, c’est malin, c’est gourmand, on a envie de croquer dedans à pleines dents.

Cette diversité fait la force de Give Me Fire. C’est un album dansant, qui va puiser aussi bien dans le punk des 70’s (l’étrange titre d’ouverture Blue Lining, White Trenchcoat), le disco des 80’s ou même le cabaret des 50’s (le sexy en diable High Heels), en se réappropriant le tout à la sauce rock indé des années 2000. Ce n’est pas un hasard si le premier single et plus gros succès du groupe se trouve être Dance With Somebody, hymne disco/pop qui s’infiltre joyeusement dans chacun de vos pores pour vous donner envie de vous trémousser comme Gégé dans ses années folles au Macumba.

C’est pas tout ça les gars mais quelqu’un a pensé à prendre le cric ?

“Entraînant” serait probablement le meilleur adjectif pour désigner Give Me Fire, tant le groupe semble avoir retrouvé l’énergie de ses débuts et ne cesse de vouloir nous inciter à faire des trucs. Cela se retrouve d’ailleurs dès le titre de l’album et de la chanson éponyme, qui traite l’addiction comme un feu qui consume progressivement ceux qui en sont touchés.

Un sujet semble-t-il préoccupant dans la Suède de l’époque qui ne fait pas moins de Give Me Fire un album volontaire, décidé. Décidé à ne pas se faire marcher sur les pieds par tous les connards de ce monde, comme le scande You Got Nothing On Me. Décidé à tenir tête à ceux qui tentent en vain de nous transformer en ce que nous ne sommes pas, comme veut l’exprimer Björn Dixgård dans le surpuissant Come On Come On. Le paroxysme est sans doute atteint avec Gloria, histoire fictive de cette femme battue qui se barre de chez elle et quitte son enfoiré de mec.

Le feu au culte

Sven, on t’avait dit de faire gaffe au doigt sur l’objectif, merde !

Et puis il y a toutes ces invitations à un ailleurs, dont on ne sait pas forcément s’il sera mieux qu’ici, mais que l’on a quand même envie d’aller explorer, ne serait-ce que pour le frisson de la découverte. Dixgård cite Twin Peaks et Quentin Tarantino dans les influences majeures de Give Me Fire et on les retrouve aisément dans la façon de créer des ambiances uniques de titre en titre (High Heels, déjà cité, pourrait sans problème passer en fond dans la Red Room) et d’alterner entre tunnels mystérieux et explosions de violence.

Quitte à être dans le name dropping, Martin Scorsese trouve aussi sa place, convoqué dans le titre Mean Street, référence absolument pas voilée à l’un des premiers films du maître Italo-Américain. Mais celle qui joue le plus la carte de l’évasion, celle que je considère comme la chanson pivot de l’album ainsi que ma préférée, c’est Maybe Just Sad.

Burp, je savais que j’aurais pas dû reprendre deux fois du janssons frestelse à la cantine.

Dès les premiers instants (Come on children / Let’s get out / From a bunker in the underground), on sait que l’on embarque dans une aventure en forme de lutte des classes, pour un combat presque perdu d’avance. À partir de là, Give Me Fire laisse tomber ce qui ressemblait à de l’optimisme, pour verser dans quelque chose de beaucoup plus mélancolique, voire désabusé. Alors que Crystal nous invite carrément à des funérailles, dans une très belle ballade, Go Out Tonight reprend ce thème à son compte, le temps d’une errance dont on ne sait pas  si elle constitue une lettre de rupture ou un épitaphe.

Et puis arrive l’apothéose finale, The Shining. Il y a selon moi deux types de dernières chansons d’album. Celles qui mettent un point final à l’histoire que l’on vient d’écouter, offrant le sentiment d’être arrivé au bout du chemin, et celles qui te donnent envie de remettre une pièce dans le Jukebox, et de repartir pour un nouveau tour. The Shining entre dans les deux catégories. Les cuivres tournent à plein régime, cette déchirante histoire d’amour impossible récitée comme un gospel prend immédiatement aux tripes — et résonne d’autant plus fort en moi à cause d’une expérience récente — et reste agrippée jusqu’à la toute dernière note. Conclusion épique pour album dantesque.

L’étincelle a pris, les premiers crépitements se font entendre. Tendez votre main : à mon tour de vous donner le feu.

Give Me Fire est disponible sur Spotify, Deezer et Youtube.

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