L’Enfance du Pop : Willow

par Menraw

Pour les fans d’heroic fantasy au cinéma, ça n’a pas été toujours facile. Entre le Conan de Milius et De Lorentiis avec Schwarzy et Le Seigneur des Anneaux et ses cascades d’Oscars au début des années 2000, l’histoire n’aura pas été un long fleuve tranquille. Rares étaient les productions qui acceptaient d’aller faire un tour au pays des elfes et des dragons, et quand elles débarquaient elles étaient bien trop souvent exsangues, les budgets n’étant jamais assez importants pour que la magie s’installe. Et si la magie n’est pas là, le succès non plus. Un cercle vicieux entretenu par des coupes arbitraires et une incompréhension totale du genre par l’industrie.


Il fallait donc s’armer de courage et que des gros noms du ciné s’intéressent au genre pour que quelques perles parviennent jusqu’à nos écrans. Parmi elles, on se rappelle de l’interprétation sauvage des Légendes Arthuriennes chez John Boorman avec un Excalibur crépusculaire et sanglant. On garde en tête la fable efficace du gentillet Legend de Ridley Scott qui permit à un certain Tom Cruise de se faire remarquer ; ou on se souvient du mystérieux Dark Crystal de Jim Henson, avec ses marionnettes si caractéristiques qui ont fait la gloire du Muppet Show. Hélas, cette liste quasi exhaustive, à peine rehaussée par une Histoire sans Fin plus tardive, ne comblera pas tous les appétits. Tout ce qui n’était pas spectaculaire était jugé inutile, et du côté des critiques c’était à celui ou celle qui tireraient le mieux à balles réelles sur un genre déjà bien décrié… Pensez bien, c’est celui du jeu de rôles…

Les Nelwyn, ou Hobbits locaux


Petit mais costaud

Willow vous plonge dans un monde fantastique peuplé de lutins hargneux, de fées éthérées, de guerriers nonchalants, de princesses rebelles, de nains facétieux et de méchants super méchants. Du cliché oui, mais c’est là toute la magie du film : ne cherchant jamais un sérieux et un premier degré pompeux, Willow est une ode à l’enfance et un tremplin vers l’imaginaire. Oubliez deux secondes votre cynisme d’adulte. C’est par les yeux d’un enfant qu’il faut appréhender le film. Et la naïveté apparente de son propos n’est jamais un problème pour peu qu’on accorde une réelle valeur à la candeur de son héros et à l’honnêteté de l’intention. Mais assez tergiversé. De quoi on parle au fond ?

Monsieur Gentil


Itsi Bisti, Tout Petit Daïkini…

Willow, c’est le titre du film, mais c’est d’abord le héros de l’histoire. Père de famille et fermier de son état, il appartient au peuple des Nelwyn, une peuplade rurale d’êtres de petite taille, sympathiques et un peu rustauds. D’entrée on apprend qu’il aimerait bien troquer sa brouette pour une baguette : il rêve de devenir l’élève du sage Aldwin, le vieux sorcier local. Mais les choses ne se dérouleront bien entendu pas comme prévues, puisqu’il est chargé par le conseil du village de partir à l’aventure jusqu’aux confins du territoire pour ramener un bébé Daïkini retrouvé au bord de la rivière. Un bébé Daïki-quoi ? Daïkini. Une autre espèce, mais de grande taille… Un humain quoi.

La petite Elora Danan, ou le bébé le plus expressif du PAF. Si si.

Manque de bol, le bébé en question est une princesse au destin déjà tout tracé, puisqu’une prophétie annonce qu’elle mettra fin au règne de terreur de la maléfique sorcière Bavmorda (Jean Marsh). S’en suivent une suite de péripéties en tous genres mêlant un bad boy au grand cœur, des monstres en carton pâte, une course-poursuite en luge, des métamorphoses, des coups d’épées et des incantations, un baiser enflammé et plein de témoignages d’amitié, qui se termineront bien entendu par la chute de la méchante sorcière et de son général caché sous un masque à tête de mort.

Qui c’est les méchants… ? Les Méchants !!!


Film des années 80, mais film que j’aime même ancien

Parce que oui voilà. Willow pour moi, c’est cette VHS qui traînait toujours pas trop loin du magnétoscope. Mais si tu sais, l’une des cassettes que tu te repassais en boucle. Pour moi elle trônait à côté de Fanfan la Tulipe — le vrai avec Gérard Philippe, pas le nanar des années 2000. Avant Terminator et consorts. Willow, pour moi c’est l’enfance :  figurés sur l’écran, les territoires magiques où j’aimais m’évader. Paysages fantastiques et contrées féeriques… Avant l’orage. Quand un ciel vert éclaire une prairie quelconque d’une torpeur lourde… Pendant l’orage. Quand un ciel noir déploie ses ailes zébrées de cris et de grondements déchaînés… Après l’orage. Quand un ciel bleu s’allume de la flamme du couchant, chargé de promesses et de rosées. Épique fantasy qui me suit, du berceau à aujourd’hui.

Maquettes et peinture sur toile. Mais la classe.

Willow, c’est ma rencontre avec ça. Cette magie d’un autre monde. Ses promesses et ses combats, loin du terre à terre plat d’un quotidien morne. C’est l’héroïsme qui survient dans le cœur d’un enfant pas très courageux. “Même l’être le plus petit peut changer le cours du destin”. Et sans le savoir je faisais quelque part déjà ma rencontre avec la Terre du Milieu. Car si Willow et l’œuvre de Tolkien ne concourent pas dans la même catégorie, il faut bien reconnaître que les producteurs du film n’ont pas été très loin pour planter les bases de leur univers. Le ton même du film n’est d’ailleurs pas sans rappeler la légèreté du Hobbit — le livre, pas le film.

Des paysages enchanteurs à l’époque.


Quand tout se mélange, ça donne un goût étrange… Mais si c’est bon comme ça ?

Derrière Willow se cache un doux rêveur qui vient tout juste d’achever une petite trilogie spatiale ayant révolutionné les films à grand spectacle et l’industrie de l’Entertainment. George Lucas, tout juste auréolé du succès de Star Wars rêvait de faire son Seigneur des Anneaux. Il pensait pouvoir en récupérer les droits tandis qu’il s’attelait tranquilou à l’écriture de ce qui allait devenir Willow… Manque de bol pour Georgie, les droits du Seigneur, ça a toujours été un bien beau bordel. Retour à la case départ avec un script bien avancé et une pré-prod déjà en branle. Une seule solution, changer son fusil d’épaule et se remettre à l’ouvrage…

Le charme de la moustache de Ron Howard, George, quelques potes et deux Trolls.

On garde le plat, mais on change la sauce !” aurait-on entendu du côté du Skywalker Ranch. Galadriel s’éclipse et laisse sa place à Cherlindrea. Même rencontre de nuit au fond des bois. Sam laisse sa place à Meegosh, parce qu’il faut un meilleur ami dévoué et un peu gauche. On ne chevauche plus un aigle géant mais des lutins tirent les rênes d’un gros faucon. La Comté devient le pays des Nelwyn. Les nains remplacent les Hobbits. Attention hein. Pas les nains comme Gimli, avec leurs barbes et leur culture ancestrale de tailleurs de pierre et de pourfendeurs de dragons… Non non, les nains comme Passe-Partout et Joséphine…

Peck ! …Peck-Peck-Peck-Peck-Peck-Peck-Peck ! Peck !

Enfin, Aragorn oublie son sérieux et ses vicissitudes — oui car Aragorn a des vicissitudes, mais ce n’est pas sale — s’arme de second degré et de flegme narquois, oublie sa noblesse d’âme pour le gris de la rédemption en devenir et se transforme en Madmartigan, voleur sans foi ni loi, bourreau des cœurs au sourire narquois… Val Kilmer au sommet de son art, entre le ronflant Iceman de Top Gun et le détachement du Morrison des Doors. Et un moulinet-jetée-d’épée signature que j’ai tenté de reproduire plus d’une centaine, que dis-je, un millier de fois armé d’un bout de bois…

Madmartigan. Après Han, un autre gentil vaurien pour Lucas.

Petit à petit, le travail des scénaristes prend le pas sur le lourd héritage de Tolkien, grâce à un syncrétisme de tout horizon. Une identité propre se dessine ; Willow sera un film de fantasy à la croisée de la Terre du Milieu et de Donjons et Dragons, avec des règles plus permissives que chez Tolkien et un bestiaire plus classique. Quelques gouttes de Frères Grimm, un soupçon de légèreté et un zeste de mythologie, grecque ou biblique. Et c’est la mayonnaise qui monte.

La méchante Bavmorda. Oui, ça se voit…


Souvenirs, souvent pires

Si le père George endosse le rôle de producteur exécutif, il n’arrive pas aux champs avec ses seules mimines. Même minime, chaque pinpin ayant joué un rôle déterminant dans la conception du film s’est illustré dans la grande famille du cinéma. Fort de son expérience dans une galaxie lointaine, Lucas ré-invinte les acteurs nains qui jouaient les Ewoks dans Le Retour du Jedi cinq ans avant. Il confie le premier rôle à Warwick Davis — Wicket dans Star Wars — et offre un caméo à Kenny Baker, l’éternel R2D2.

Meegosh, le meilleur ami et la petite famille de notre héros.

 

Derrière la caméra, Ron Howard signe ici son troisième film important après Splash et Cocoon, et aux platines on retrouve Ben Burtt — l’ingé son qui a créé le cri de Chewbacca — pour encadrer l’ambiance sonore et Mr James Horner à la compo. En découle une OST épique, romantique et merveilleuse qui restera gravée dans la mémoire de toute une génération. De là l’ami James poursuivra sa carrière et signera entre autres les BO des longs métrages animés Fievel et Le Petit Dinosaure avant d’aller poser ses notes du côté de Légendes d’Automne, Braveheart, Jumanji, Titanic, Le Masque de Zorro, Stalingrad, Troie, Le Nouveau Monde, le garçon au pyjama rayé, Apocalypto ou Avatar, excusez du peu…

Parce que Gulliver c’est bien aussi, on retrouve aussi des Lutins…

Côté technique, il faut bien garder en tête par contre que le film datant de 1988, il fait partie de cette génération antérieure aux effets numériques. Oubliez les fonds verts et les CGI, ici on parle animatroniques, mate paintings, superposition et stop motion. Les sublimes paysages de Nouvelle-Zélande, décidément vraiment terre de fantasy, sont en effet rehaussés par d’immenses peintures qui donnent une profondeur fantastique à l’ensemble, les monstres en carton sont animés à la main et incrustés sur la pellicule, et on enfile des costumes à des lévriers pour les transformer en rats géants. C’est aussi ça la magie des années 80. Malgré tout, en l’an -5 avant Jurassic Park, I.L.M. innovait encore une fois : cela peut sembler anecdotique avec le recul, mais Willow inaugure les premiers effets spéciaux de morphings qui seront bien vite réemployés dans le célèbre clip Black or White de Michael Jackson (1991)

La technique du Mate Painting, et des cadrages qui ont du plaire à Peter Jackson…


Ce n’est pas la taille qui compte

Willow gardera éternellement le charme si particulier de ces années 80, déjà décrites dans ma critique sur Stranger Things. Il s’illustre aussi par cette naïveté et cette simplicité si singulière. Ici pas de fresque épique. Juste une aventure et un voyage. Une quête riche et au final plutôt anti-conformiste, car au milieu des muscles saillants et des cartouchières en bandoulières qui faisaient le jeu des salles obscures, un petit film mettant en scène un nain est parvenu à s’imposer au Panthéon des grands films de fantasy. Un film qui aurait pu se permettre des suites, puisqu’après ce premier volet une trilogie littéraire a vu le jour. Baptisée Les Chroniques de la Guerre de l’Ombre et signée par George Lucas et Chris Claremont, un des pères des X-Men, ces suites poursuivent les aventures de Willow. Il y a d’ailleurs de fortes chances que la future série télé issue de cet univers et annoncée sur Disney+ aille puiser là sa source.

La rédemption du voleur de grands chemins en marche.

Étrangement très actuel pour qui ne s’arrêterait pas au “Il était une fois” péremptoire d’ouverture, Willow propose par exemple des personnages féminins forts, par évidence, sans calcul ni croisade. Les deux sorcières, Bavmorda et Fin Raziel (Patricia Hayes) sont non seulement les personnages les plus puissants du film, mais proposent une relecture intéressante de la dualité du Bien et du Mal typique des Contes de Perrault et des Frères Grimm. Sorcha (Joanne Whalley) de son côté n’est pas une demoiselle en détresse, mais tient la dragée haute à Madmartigan, anti-héros aux antipodes du chevalier courtois. Les troupes guerrières ne valent que lorsqu’elles sont motivées par des valeurs communes, sans quoi elles sont réduites à l’impuissance, notamment dans cette scène marquante où la terrible Bavmorda — encore elle — transforme toute l’armée adverse en porcs, en une belle séquence cauchemardesque qui rappelle la non moins effroyable Circé de l’Odyssée d’Ulysse.

Sorcha se distingue des héroïnes de fantasy habituelles. C’est elle qui casse des culs !

Conte romantique qui vante les actions de M. Tout-le-Monde comme déterminantes, quand le prestidigitateur trompe l’absolu et la force magique pure grâce à son ingéniosité et un tour de passe-passe ; quand la puissance est caduque et que seul l’esprit triomphe… Qu’importe le média, l’important, c’est le message. On aura beau critiquer mille fois l’heroic fantasy, ses détracteurs ne comprennent pas. L’important n’est pas qu’il y ait des dragons. Ce que nous dit la fantasy, c’est que tout le monde peut les affronter.

Crédits : United International Pictures, Lucasfilm, MGM.

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1 commentaire

Loki 5 juin 2019 - 11 h 30 min

Super article Menraw (je suis venu grâce à ta promo dans le récap ciné d’hier), tu résumes bien ma pensée quant à se film qui a bercé mon enfance. Je pense aussi que c’est un film qu’il faut voir jeune pour être touché en plein coeur par l’univers, les musiques, les personnages attachants.

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