Mon nom est Personne : Personne est parfait

Le cul entre deux chaises. Truculente formulation pour une réalité bien tangible que n’aurait pas reniée un certain cow-boy sans nom. Car si personne ne doute que Terence Hill est le totem du western spaghetti parodique quand il est affublé de son compère soupe-au-lait et barbu à l’embonpoint généreux Bud Spencer, Personne ne doute pas lui, qu’il compte entrer dans la légende. Non, personne n’aurait pensé que ce bon vieux Sergio Leone en avait encore sous le cache-poussière après sa longue liste de chefs-d’œuvre établis au Panthéon du genre. Mon nom est Personne est moindre. Il n’est pas la fresque épique et viscérale, l’absolu du western des 60’s. Il est son petit cousin qui s’amuse à côté, avec sa propre touche, mais fait montre d’un vrai respect, avec au cœur la ferme intention de faire partie du gang. Le cul entre deux chaises. Laissez-moi vous expliquer pourquoi s’il n’est pas parfait, Mon nom est Personne est loin d’être un buddy nobody.


Dans l’ombre des Géants

1899. C’est la fin de la conquête de l’Ouest. Le chemin de fer relie enfin la côte est à la côte ouest des futurs États-Unis. La révolution industrielle naissante emporte avec elle les vestiges du far-west, hors-la-loi, shérifs, cow-boys, indiens, malfrats de tous bords, bonimenteurs, soiffards, pistoleros ou chercheurs d’or. Le rêve d’infini et de grands espaces cède sa place aux fondements de notre modernisme. Le Nouveau Monde s’étiole, les déserts et les forêts reculent derrière les villes. Le charbon remplace le muscle et le bétail, à la ville comme à la campagne. C’est la fin d’un âge. Le début d’un autre. Pour les légendes de l’Ouest à qui le talent ou la chance ont permis de rester en vie, une dure réalité s’impose. Le temps a fait son œuvre, et les gloires vieillissantes doivent tirer leur révérence. Le cimetière des éléphants accueillera bientôt ses derniers représentants. Mais la jeune génération qui pousse doit se rendre à l’évidence, ils ne sont pas encore sans défense. Résolus mais droits ; affaiblis mais fiers.

Henry Fonda est Jack Beauregard

Quatre dragées et un seul trou ! Comme au bon vieux temps !
– Il n’a jamais existé, le “bon vieux temps”. Mais dis-moi, tu joues à quoi, petit ?
– Je jouais que quand j’étais môme. Je jouais à être Jack Beauregard.”

Parmi ces mastodontes, un en particulier marque encore les esprits de son empreinte colossale. Dernier représentant de Mère Justice dans ce monde poussiéreux en pleine transformation. Dernier héros ayant traîné ses bottes des sentiers arides des Appalaches aux Grandes Plaines. Jack Beauregard, l’homme, la légende. L’homme le plus rapide de l’Ouest. Et en toute conséquence, l’homme à abattre pour se faire un nom et prendre sans attendre l’ascenseur de la gloire. Et ce n’est pas une vie facile pour Jack d’être Beauregard, sans cesse contraint de rester sur ses gardes et d’assurer ses arrières. Une vie si peu amène qu’il préfère simplement la fuir, lui qui n’a jamais fuit un duel. Discrètement, à l’ombre des regards, avec comme point de mire une porte de sortie tangible : prendre le bateau pour l’Europe. Et personne ne viendra contrecarrer ses plans. Personne.

Ce train sifflera plus que trois fois

On rencontre quelquefois son destin sur la route qu’on a prise pour l’éviter.”


Trop vieux pour ses conneries ?

Cet Ouest mourant voit en parallèle grandir une tête blonde. Une parmi tant d’autres, mais une qui garde les yeux tournés vers un idéal. À chaque génération ses héros. Lui n’a d’yeux que pour Beauregard, mais il n’est personne. Il clopine sur le chemin de la vie, l’air de rien. Le sourire aux lèvres, mais la gâchette sûre. Portant son air béat comme un leurre, déguenillé et sans le sou, préférant laisser les rançons de sa gloire au plus offrant ou au plus rutilant. Erre invisible sans cible, cigale joviale et sensible qui va se mettre en quête d’un dessein inédit même pour lui ; faire de son idole celle de tous : faire se percuter l’homme et la légende. Mais comment finir en beauté quand on a été aussi haut ?

La légende n’a plus la vue infaillible

Il est souvent plus difficile de finir que de commencer.
– Mais un homme comme toi doit finir en beauté !”

Et tandis que Jack règle ses dernières affaires, Personne se met à lui coller au train, déterminé comme pas deux à le faire coûte que coûte entrer dans l’histoire. Pour Jack, l’horizon est simple. Limpide. Dans une quinzaine, il doit prendre le bateau à la Nouvelle-Orléans. Et histoire de ne pas rentrer sur le Vieux Continent les mains vides et s’assurer une retraite dorée, il est bien décidé à faire passer ses anciens partenaires à la caisse et récupérer son dû. Ce qui dans un western ne se passe jamais vraiment comme prévu… Jack apprend très vite que son plan contient un accroc majeur : le dernier de ses proches encore en vie sur lequel il pouvait s’appuyer est devenu l’homme de paille d’un gang impitoyable et implacable : la Horde Sauvage. Presque deux-cents soudards sans foi ni loi qui font régner la terreur dans la région. Deux-cents malfrats qui campent encore sur les valeurs de l’ancien monde. Et un duel épique pour inscrire un héros de l’Ouest à la postérité. Mais Jack ne rêve pas. Et s’il se sait talentueux, il sait que ce combat serait son dernier. Il le sait même mieux que Personne.

Mais regardez cette hauteur, ce regard dédaigneux et supérieur : la classe.

Oh ça serait beau, non ? Depuis que j’étais gosse, j’ai toujours rêvé de cette scène. Une plaine immense, le désert à perte de vue. D’un côté 150 fils de putes déchaînés, chargeant à brides abattues, et en face : toi tout seul.”


Go West

Pour saisir la portée de Mon Nom est Personne, il faut déjà avoir un petit bagage du western. Né dès les débuts du cinéma et d’Hollywood, le genre, qui marque aussi les débuts de la réécriture de l’histoire américaine par les Majors — faisant de ces pionniers vachers des pistoleros civilisateurs —, a très tôt fait le beurre des studios. Magnifié par Howard Hawks ou John Ford, et porté par John Wayne et Gary Cooper, James Stewart, Robert Mitchum, Jack Palance ou Henry Fonda avec des titres éternels comme La Prisonnière du Désert, La Chevauchée Fantastique, L’Homme qui tua Liberty Valance, Règlements de comptes à OK Corral, Rio Bravo ou Le train sifflera trois fois. Quelques années plus tard, troquant le manichéisme établi, les Italiens s’approprient le mythe. C’est la révolution du western-spaghetti.

Jack contemple seul son futur (avec personne)

Gros plans qui durent, gueules cassées, ambiance crade et mouches qui volettent, anti-héros et musique inoubliable en avant. Les cow-boys ne sont plus des justiciers qui sauvent la veuve et l’orphelin des affreux Apaches, soutenus par la Cavalerie. Les hommes de l’Ouest ont le cuir tanné par le soleil, sont mal rasés, puent la sueur et le sang, et leurs sourires arborent dents cariées comme dents en or. Le monde de l’Ouest est aussi pourri que ses pieds-tendres. Mais au fond de la fange, se dresse encore parfois un justicier qui n’a rien demandé et qui sort de l’ombre pour s’élever contre ces joyeux énergumènes. Un justicier qui cherche souvent à se venger lui, mais qui finit par protéger les autres. Un justicier sans nom. L’Homme à l’harmonica. L’Homme au poncho. En somme, tout à la fois tout le monde et personne.

Dans ma vie, j’ai rencontré toutes sortes de gens : escrocs, assassins, prêtres plus ou moins défroqués, putains, maquereaux, receleurs, même parfois quelques types réguliers. Mais un homme qui soit un homme, jamais.
– C’est de ceux-là dont je parle, on ne les rencontre jamais, mais ce sont les seuls valables.”

C’est l’heure de gloire de Sergio Leone et de son comparse Ennio Morricone. Pour une poignée de dollars, c’est la naissance de Clint Eastwood face à Gian Maria Volonté. Et pour quelques dollars de plus, nos Italiens fans de westerns classiques vont alors aller proposer des rôles aux légendes de l’Ouest. Henry Fonda troque ses rôles de justicier pour incarner le plus grand salaud du monde dans Il était une fois dans l’Ouest, et Charles Bronson lui rend la réplique, tandis que Lee Van Cleef cabotine sa moustache et sa carabine du firmament des hautes plaines au cimetière de Sad Hill, et que James Coburn allume les mèches de sa révolution. Puis comme toujours, la vague monte et passe. Le western italien — spaghetti étant l’appellation condescendante et teintée de racisme latent des anglo-saxons que nous avons récupérée pour le qualifier — ; le western italien donc, à son tour, se voit le vestibule chargé de plomb.

L’épisode du jeu à boire. Une scène légère, une respiration avant la suite

Tu brilles aussi fort qu’un miroir de bordel, même un aveugle te verrait à dix lieues d’ici.
– J’aime bien que les gens me regardent.
– Mais ils ne partagent pas toujours ton plaisir.”

C’est le temps des séries B, des productions low cost, des Django contre Hercule, et des Trinita, avec Bud Spencer et Terence Hill qui distribuent des bourre-pifs façon Astérix et Obélix ou comptent fleurette à quelque italo-cow-girl toute en couettes à la robe échancrée et légère. Dans l’esprit de son principal auteur germe alors le chant du cygne. Alors qu’Hollywood à son tour se réinvente avec les westerns dits ‘crépusculaires’ de Peckinpah ou Eastwood (L’Homme des hautes-plaines, Pendez-les haut et court, La charge Héroïque, et jusqu’aux plus récents Impitoyable et autre Assassinat de Jesse James), Leone apporte sa dernière brique à l’édifice : un western plus léger qui rend hommage à ses pères. Et pour l’incarner, il met en scène un curieux face-à-face, faisant appel tant à la star qu’au fan, réunissant un Henry Fonda vieillissant, toutes tempes grisonnantes en avant à un Terence Hill naissant, yeux d’azur et blondeur paradoxale sur vieilles étoffes miteuses et poussiéreuses. Deux types de westerns. Deux personnages. Et deux acteurs que tout oppose, la star et encore personne. Devant comme derrière la caméra.

Toute la compréhension du Monde dans les yeux de celui qui sait

C’est ton siècle, ce n’est plus le mien.”


Le nouveau ouest terne ?

Faisant écho au discours emphatique que Scorsese choisira lui aussi de porter sur ses films de gangsters dans le très récent The Irishman, Leone propose, avec un ton bien plus léger, un film épitaphe et méta. À travers la fin d’un homme, il nous parle de la fin d’un genre, et de la passation. Car Mon nom est Personne est bien moins fataliste que le dernier Scorsese. La comparaison s’arrête même à la seule évocation de son aspect inter-textuel : Leone, s’il est le moteur derrière la production, n’est pas réalisateur du film, qu’il confiera à Tonino Valerii. En 1973 à sa sortie comme aujourd’hui, Mon nom est Personne n’est pas considéré dès lors comme ‘noble’. Il reste dans l’imaginaire collectif comme un western ‘pour la rigolade’ ; un ‘Terence-Hill-et-Bud-Spencer’ de plus. Or s’il faut reconnaître que ce cher Tonino n’a pas la verve de mise en scène de notre Sergio, le film porte en lui une âme bien plus profonde que ce que d’aucuns pourraient penser à priori.

Terence Hill abandonne un temps son compère Bud Spencer pour un répit poétique

Tu es jeune en nombre d’années et vieux en nombre d’heures.”

Mon Nom est Personne porte en lui une douceur certaine. Le temps passe, mais ce n’est pas une fatalité, car de nouveaux héros reprendront le flambeau. Le monde change, mais ce n’est pas grave, car la nouvelle génération sait s’y adapter. Un espoir que les sages portent : ceux qui suivront sauront. Une antithèse aux réacs. Et qu’est-ce que ça fait du bien ! Dans les creux du film, on voit Leone et consort à l’œuvre pour nous rassurer. Oui, le western s’éteint. La marée est passée. Mais autre chose viendra. De différent, mais d’aussi intéressant, comme le souligne le superbe thème Il mio nome è nessuno d’Ennio Morricone. Nous, nous savions faire ça. Vous saurez faire mieux. Si la note vibre, c’est car elle est intemporelle. Et elle met au diapason une autre vérité, ce passage de flambeau n’est possible que si l’héritier respecte son modèle. On peut s’inscrire dans l’histoire sans tuer le père, porter un héritage tout en proposant du nouveau. Une certaine galaxie far far away s’y est elle, pris les pieds dans l’étrier.

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle va vous péter à la gueule !”


Le nouvel âge dort ?

Que serait un hommage au western sans la scène du duel ?

Derrière sa forme légère, Mon Nom est Personne se pose là. Il est le témoin d’un temps et d’un savoir-faire, et parvient l’air de rien à porter un discours extradiégétique sur l’héritage, sur le temps qui passe et sur l’ensemble du genre. Le film n’est pas une Triple-Frontière barbare et pétaradante, mais bien un triple hommage. Celui de Sergio Leone au western en général, mais aux westerns classiques qui l’ont inspiré en premier lieu. Celui de Terence Hill à Henry Fonda, c’est-à-dire de la star montante à la légende Hollywoodienne à laquelle il essaie de ressembler, malgré un costume parfois trop grand pour lui, à l’image de la scène du cimetière, où Beauregard offre son chapeau au jeune héros. Et enfin par l’hommage de Personne à Jack sur la pellicule même : comment accompagner son idole vers la sortie tout en lui assurant une apothéose qui le ferait entrer ‘dans les livres d’histoire’ ? Peut-être en une scène mémorable. Le désert. Le chemin de fer. D’un côté Jack, seul. Deux fusils et une vue vieillissante. De l’autre 150 âmes damnées qui chargent côte à côte. ‘C’est vrai que quand ils chargent, on dirait qu’ils sont mille‘… 150 cavaliers éparpillés les uns à côté des autres dans la chaleur floue de la ligne d’horizon en un plan magnifique (que Peter Jackson appellera du pied dans la charge désespérée des Cavaliers du Gondor dans Le Retour du Roi). Un plan de grue qui recule et prend de la hauteur. La mélodie sifflée qui se fait charge sauvage.

Dis-moi pourquoi tu m’attendais assis dans la rue.
– Je déteste attendre debout dans la rue.”

Mon Nom est Personne aurait pu faire les beaux jours de la catégorie L’Enfance du Pop, tant il représente de souvenirs doux amers pour moi aujourd’hui. Il fait partie, avec Le Bossu et Fanfan La Tulipe — les vrais, pas les remakes honteux des années 90-2000 — de ma Trinité Héroïque tangible au cinéma quand j’étais enfant, entre les chevaliers Jedi et les aventures archéo-fantastiques de l’homme au lasso. J’étais à l’époque déjà sensible à ce rapport d’homme à homme, entre celui qui est et celui qui devient, même si je ne comprenais pas encore tous les sous-textes. Le film portait ce ton léger qui lui est propre, et s’amuse de lui-même à maintes reprises, comme dans les séquences du palais des glaces, de la fête foraine ou du concours de boissons (Ah ! L’Anguille et sa voix aigüe et ridicule).

Et toi, tu es qui ?
– Moi ? Personne.
– Alors deviens quelqu’un, et reviens me voir.”

Mais cette direction potache reste en retrait et ne parvient que rarement au premier plan, s’effaçant par magie derrière le volubile et l’entrain du thème principal ; ou même l’épique, dès les premières notes du ‘Mucchio selvaggio’, habile réinterprétation de La Chevauchée des Walkyries de Wagner, qui accompagne les sorties de la Horde Sauvage. Jouant sans cesse de l’un ou de l’autre, le film offre ainsi une mélodie plurielle étonnante où se mêlent le léger et le sérieux ; la condescendance de façade de Fonda et l’admiration sans borne de Hill. Le duo délivre une prestation toute en finesse, chacun surjouant son archétype pour mieux s’en détacher au fil de l’eau. Une dualité et un flou dans les frontières tout à l’image du film qui fait d’une sombre histoire de vengeance un pastiche théâtral qui se conclue en un final intense, puis moqueur, puis dans la douceur. Et puisqu’il paraît qu’il est bien souvent plus facile de débuter que de finir, j’en resterai là, à me souvenir d’un pur moment et d’un pur talent, comme on en retrouve chez personne.

La distance rend l’amitié plus chère, et l’absence la rend plus douce”.

Photos du tournage, 1969


Crédits et images : Studio Canal & Universal

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