Joker : il ne suffit que d’une journée

par OtaXou

Le Joker. Depuis sa première apparition en 1940 l’un des antagonistes les plus emblématiques que la pop culture ait jamais réussi à créer. L’une de ses bêtes mythiques les plus complexes, un véritable symbole du tragi-comique, mais surtout l’une des fables les plus approfondies de l’univers DC Comics… faisant qu’une réinterprétation est toujours regardée avec beaucoup de méfiance et de craintes, particulièrement alors qu’elle abandonne les pages de comics pour un nouveau média.

Aussi, quand Todd Phillips a annoncé créer un film entièrement dédié au Joker pour le compte de Warner Bros… les cœurs se sont serrés. Voici la rencontre du réalisateur de Starsky et Hutch et la trilogie The Hangover (Very Bad Trip chez nous), deux produits “typiquement américains” et portés sur la gaudriole, et de la maison de production nous ayant offert des adaptations mi-figue mimolette des plus grandes histoires de DC Comics face au mastodonte inarrêtable Marvel. Rassurant ? Absolument pas. Verdict ? Le film R Rated le plus rentable de l’histoire d’Hollywood, surpassant Deadpool avant lui.

Ne vous inquiétez pas : vous serez prévenus avant les spoilers.

« Fuck comedy »

Mais pourquoi ? D’abord, le contexte. Todd Phillips n’est plus le même homme. En interview dans Vanity Fair, le réalisateur ne mâche pas ses mots : « Essaie d’être drôle de nos jours avec cette culture woke. Il y a eu des articles écrits sur pourquoi les comédies ne marchent plus désormais — je vais vous dire pourquoi, parce que tous les putains de mecs marrants se disent ‘j’arrête ces conneries, parce que je ne veux pas vous offenser.’ » Avant d’ajouter que la pression des réseaux sociaux l’a fait s’éloigner du genre.

Mais cette première aversion s’est ensuite transformée en motivation : « Difficile d’argumenter contre 30 millions de personnes sur Twitter. C’est simplement infaisable, pas vrai ? Donc tu fais ‘je me tire‘. Je me tire, et vous savez quoi ? Avec toutes mes comédies. Je pense que c’est ce que toutes les comédies, en général, ont en commun, c’est qu’elles sont irrévérencieuses. Donc je me dis ‘comment faire quelque chose d’irrévérencieux, mais au diable les comédies (verbatim : “fuck comedy”) ?Oh je sais, je vais prendre les univers filmiques des comics et les renverser avec ça.‘ C’est de là que tout est parti. »

Phrases chocs mais a minima sincères venant du réalisateur. Réactions directes sur les réseaux sociaux à la sortie de cette interview, puisque Todd Phillips a critiqué la « woke culture ». Pourtant, il est loin d’être le seul humoriste à le faire, et semble partager le point de vue de plusieurs comédiens à l’humour noir (comme Dave Chappelle ou Bill Burr) qui, sur plusieurs de leurs spectacles s’alignent avec cette observation. Difficile de juger en l’état des citations sorties de leur contexte, particulièrement alors que Todd Phillips n’en a pas dit plus sur cet état d’esprit, mais on comprend un trouble. Trouble qui est évidemment propice à la réalisation d’un tel film.

Et puis, il y a Warner Bros et DC Comics. Courant après un DC Extended Universe capable de rivaliser avec le Marvel Cinematic Universe, l’entreprise conjointe n’a fait que se prendre de multiples fois les pieds dans le tapis. Le succès de Wonder Woman a cependant réussi à raviver une nouvelle flamme, que Todd Phillips a lentement alimentée : oser faire de plus petits films, plus sombres, séparés de cette ambition d’un DCEU grand public pour se rapprocher d’un cinéma plus expérimental, plus “noble”.

Autopsie d’un rire

Une idée lie donc la maison d’édition et le créateur : le changement. Radical, pourrait-on même le décrire. Et c’est aussi l’idée qui sera le fil rouge du film : comment le Joker est devenu le Joker. Mais comment réussir à faire l’origin story d’un personnage qui n’a pas d’origin story ? Les comics ont bien tenté d’en offrir une ou deux de temps à autre, mais le personnage lui-même aura vite créé le mystère en déclarant préférer une origine à « choix multiples », comme décrite dans le Killing Joke d’Alan Moore. Qui plus est, le média comics est tel qu’il permet de créer plusieurs lectures, plusieurs arcs, plusieurs univers, et de réinventer de multiples fois ses personnages qui aujourd’hui ont plus à voir avec des récits mythologiques que de simples protagonistes.

Il faut donc se concentrer sur ce qu’est le personnage même, son essence. Il y a d’abord la symbolique, et quel meilleur symbole pour le Joker que son rire. Après l’interprétation de Mark Hamill pour Batman The Animated Series, il est impossible que le clown prince n’ait pas l’un des rires les plus riches en significations et les plus perturbants qu’il est possible d’entendre. Joaquin Phoenix en était conscient, et a particulièrement travaillé cet aspect.

Choisir Joaquin Phoenix était aussi providentiel. Si le studio a voulu un temps imposer Leonardo Di Caprillo pour attirer Martin Scorsese, Todd Phillips a réussi à garder contrôle de son navire et avoir l’acteur qu’il imaginait pour le rôle. Impossible de s’en plaindre : il sait apporter aussi bien la folie que la douceur d’une âme torturée. Car ce Joker n’est pas encore Joker, et affiche une humanité que l’on voit rarement dans le personnage.

Il y a aussi le costume bien sûr, que l’équipe du film a su mettre aux goûts de leur univers sans dénaturer, mais on retiendra surtout une habile transformation de la folie habituelle du personnage. Puisqu’il se devait d’être un minimum ancré dans le réel pour l’ambiance définitivement brute du film, le rire se transforme ici en syndrome pseudo-bulbaire incontrôlable due à des traumatismes lointains. De quoi ici expliquer habilement la ségrégation du personnage et son évolution en marge de la société, quand son apparente naïveté nous pousse à une certaine compassion. Ces deux instruments font que ce nouveau film Joker arrive à nous faire compatir pour sa terrible transformation.

Attention : à partir d’ici, on commence à spoiler doucement.

L’effet domino

Car oui, Joker est avant tout l’histoire d’une transformation : celle du simple Arthur Fleck en Joker. Évident, n’est-ce pas ? Et pour suivre celle-ci, nous avons le droit à une revisite des bas-fonds de Gotham City dans les années 80 dont l’image est d’ailleurs clairement inspirée des films de gangsters. Une Amérique souvent fantasmée comme noble dans le crime, dont les allées embrumées et les bâtiments gris rappellent le boom de l’industrie aux grands nuages de fumée dissimulant les inégalités. On y retrouve un Thomas Wayne en pleine campagne pour devenir maire, grand dans la stature mais méprisant au possible, à une phrase de déclencher le soulèvement de la classe ouvrière.

La transformation d’Arthur Fleck n’y est pourtant pas particulièrement liée, les instincts politiques du personnage étant au mieux balbutiant. Non : celle-ci est avant tout une perte d’identité. Arthur est potentiellement un Wayne, avant d’apprendre qu’il n’est pas même un Fleck, mais un enfant anonyme adopté. Ne lui reste que “Joker”, cette bravade offerte par le présentateur qu’il admirait, dont il prendra petit à petit les traits jusqu’à ce qu’il ne reste plus que lui. Le soulèvement du peuple sous l’iconique masque de clown ne lui sert finalement qu’à devenir un symbole qu’il n’a pas même cherché à créer, se dessinant un sourire de son propre sang au milieu du peuple le revendiquant comme leader d’un chaos sans véritable signification à sa source.

C’est en ça que le film réussit sa mission. Comme Alan Moore le présentait dans The Killing Joke, et qui est ensuite devenu un des traits les plus importants du personnage, Joker veut prouver que tout le monde est aussi fou que lui. Il ne suffirait que d’une mauvaise journée, que d’une mauvaise nouvelle, que d’une mauvaise idée, pour que tous le suivent. L’effet domino est toujours présent dans les plans de l’antagoniste emblématique sous ses meilleurs jours, et nous voyons dans ce film comment le domino Arthur Fleck s’écrase pour lancer les machinations du Joker.

Ou du moins… potentiellement. Son meilleur atout reste de présenter cette vision comme l’origin story du personnage, avant de fermer le film en installant le doute. Si les fantasmes d’Arthur Fleck sont progressivement plus présents et évidents à mesure que le film avance, ils n’ont pas forcément pour but de perdre le spectateur comme peut le faire un Fight Club. Au contraire : ils permettent de déterminer son état mental, et ne dévoilent leur véritable plan qu’à la fin. La dernière phrase du film, en plus de quelques iconographies, nous demande de remettre en question ce que nous venons de voir. Plongés comme nous l’étions dans la mentalité du Joker, pouvons-nous vraiment accepter comme vrai ce qui nous est présenté ? Cette ouverture permet de conserver le mythe intact.

Malsain, en bien

Mais plus que cela, elle ne vient pas détruire la substance du film, qui est fondamentalement… dénué de moralité. Plus un film “tranche de vie” qu’une histoire traditionnelle, Joker ne nous invite pas à remettre en question notre manière d’être ou de voir le monde, mais nous présente la vision d’un personnage dérangé et dérangeant. Il peut parfois être choquant, parfois être d’une profonde tristesse, et parfois être drôle, mais n’a pas pour but de faire de grandes accusations. Il est seulement tragique, s’en contente, nous amenant à prendre la main d’un criminel psychotique. La seule réflexion qu’il impose est de ne surtout pas faire confiance à celui pour lequel on a pu compatir jusque là. Retournement de situation.

Sa seule faiblesse à mon humble sens est d’avoir voulu malgré tout raccrocher Batman à son histoire, en faisant de ce nouveau Joker l’élément déclencheur du meurtre des parents de Bruce Wayne. Si ce lien est intéressant en lui-même et plutôt bien construit scénaristiquement parlant, il rappelle malgré lui que la mentalité du Joker est intimement liée à son opposition à Batman. Le Joker est une conséquence intrinsèque de l’existence du héros et, si le film réussit à tenir sur ses deux jambes, ce rappel le raccroche à une dimension qu’il n’a pourtant pas volonté de représenter ; une dissonance qui est cependant excusable.

Les comics se permettent constamment des “one shot” et “what if”. Il est temps que les producteurs comme les spectateurs l’acceptent également au cinéma. Comme avec Vertigo en son temps côté comics, DC commence à comprendre comment trouver son identité : oser montrer le sombre derrière le super humain. Un rappel que les super héros doivent être considérés comme une mythologie à utiliser pour raconter des histoires multiples aux genres et messages différents. Todd Phillips l’a compris et parfaitement utilisé sur ce film tragique. En abandonnant les artifices des blockbusters, Joker a trouvé une honnêteté malsaine… mais rafraîchissante.

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