L’Enfance du Pop : Fanfan La Tulipe

Sautillant, virevoltant, charmeur, espiègle, provocant… Je ne sais pas quel est le meilleur qualificatif pour décrire Fanfan La Tulipe, héros éponyme du film à succès de Christian-Jacque sorti en 1952. Sous les traits indécents de charisme, le verbe haut et le sourire facétieux de Gérard Philippe, le personnage a longtemps été mon héros de cœur. Du plus loin que je me souvienne, avant tous les Robin des Bois, Zorro, Ulysse, Seiya, Esteban et les autres ; avant le temps d’avant, était Fanfan.

Vous avez le bonsoir de Fanfan

Pas un mois sans que sur le magnétoscope familial, de petites mains hardies n’insèrent une nouvelle fois la même VHS usée par de trop nombreux visionnages. Un petit index timide appuie sur la touche Play. L’image saute. De grossières lignes horizontales déchirent l’écran, perturbant un générique d’un autre temps. Nous sommes au beau milieu des années 80, et pourtant le chant qui se fraie un chemin jusqu’à nos tympans résonne des tonalités guerrières d’un passé révolu. Une marche enjouée, rehaussée de chœurs masculins, entonne un refrain populaire : “En avant, Fanfan la Tulipe, en avant Fanfan, en avant !” Des noms mythiques s’affichent à l’écran dans une succession de liés et déliés du plus bel effet. Des noms d’un certain âge d’or d’un certain cinéma français des années 50-60. Gérard Philippe, du Théâtre National Populaire. Gina Lollobrigida. Noël Roquevert. Olivier Hussenot. Nerio Bernardi…

Il perd quelquefois son chapeau. Mais jamais son sang-froid”.

Un tel niveau de flegme et de charisme, l’air de rien. Ce Fanfan éclipse les anciennes versions… Et la nouvelle.

Quand l’image se stabilise enfin, on découvre de superbes noirs et blancs empennés aux entournures tandis que la voix mesurée de Jean Debucourt nous plante le décor. Nous sommes renvoyés en 1756 à l’époque de la Guerre de Sept Ans : “Les hommes se livraient à leur plaisir favori : la guerre — le seul divertissement des rois où les peuples aient leur part”. Son Altesse Royale, Monsieur Le Quinzième, et sa guerre en dentelles en prendront pour leur grade. Avec leur ton sarcastique au texte piquant et à la formule habile, les images de mise en situation cèdent leur place à la harangue d’un sergent recruteur : “Engagez-vous ! Et devenez soldat d’un des plus beaux régiments de France ! Engagez-vous !” Les grouillots qui écoutent sans être convaincus sont interrompus dans leur réflexion. La fille de Guillot serait en train de fricoter avec un beau parleur débarqué fraîchement dans la région. En quelques secondes, la paysannerie locale s’arme de fourches et de bâtons en quête des tourtereaux.

Mais à qui donc devons-nous cette victoire, dont l’Histoire vous garantira la gloire?”

« Et moi qui te croyait à confesse ! »

Derrière une meule de foin, avec la campagne de loin en loin, Fanfan est découvert ; pris la main dans le corsage. Cynique et enjôleur, il tire sa révérence après quelques échanges musclés et fuit celui qui veut devenir son beau-père pour récupérer son honneur. Plus nombreux et résolus, les fermiers outragés finiront par le rattraper et le ligoter : direction la noce. C’est sur le chemin du village que Fanfan croise le destin. Il a les traits et le charme d’une bohémienne. Le regard sombre et profond de Gina Lollobrigida. Dans sa main, elle lit un destin exceptionnel. Fanfan vivra des aventures folles. S’engagera dans l’armée… et épousera la fille du Roi ! La fausse prédiction n’avait pour but que d’inciter les plus naïfs à s’engager, et la belle Adeline, fille du Sergent La Franchise, joue parfaitement son rôle de rabatteuse pour le compte de son recruteur de père. Fanfan est pris au piège. La noce ou l’aventure ? Qu’importe ! Le destin qui lui a été prédit sera le sien.

M’avez-vous au moins amené de belles recrues ? Je veux des visages avenants, gracieux, enjoués, qui expriment la joie de vivre et de mourir s’il y a lieu. (…) La crédulité est la force principale des armées”.

Le pouvoir d’effleure

Fanfan est une tornade de passions, et Gérard Philippe, si jeune au moment du tournage, lui donne tout le détachement, le charme et l’énergie des grands héros romantiques. Habitué du théâtre, il crée là sa propre légende et fait de Fanfan un de ses personnages absolus, aux côtés de Julien Sorel, du Cid, du Prince de Hambourg ou de Lorenzaccio. Il assène ses répliques cinglantes avec un aplomb et une morgue précise tout en jouant d’une posture pleine de désinvolture éclatante. Chaque mot est un coup d’estoc qui file au corps comme autant de bottes secrètes. Une garde ouverte qui touche à l’envoi et foudroie à l’endroit. Qui fait mouche. Une réplique, un sourire. Un saut, une parole. À s’en fendre le cœur. À s’en brûler la rétine. Étoile filante sublime. Un feu d’artifice. L’idole éphémère d’une génération.

S’il est une farce historique aux relents pamphlétaires anti-militaristes et une critique certaine des puissants, Fanfan la Tulipe est avant tout un film bon enfant où rien n’est jamais grave et se termine bien. C’est un film de cape et d’épées. Un genre dont il est même le mètre-étalon. Le joyau maintes fois copié et jamais égalé, de la Tulipe Noire à Cartouche en passant par les péripéties pleines d’un certain charme désuet d’un Jean Marais tour à tour Bossu, Capitan ou Fracasse sur lesquels j’aurais aussi beaucoup à dire. Fanfan est un film léger et bondissant, du type de ceux qui vous colle un sourire candide au coin des oreilles. Un film d’aventure romantique prenant place dans un cadre historique. Romantique ? Tout à fait romantique, comme le fait plus que suggérer l’apparition d’Adeline.

Pourquoi t’ont-ils arrêté ?

– Pour mettre fin à mes exploits.

– Qu’est-ce que tu as fait ?

– L’amour. Avec préméditation.

– C’est pas un crime.

– Si, quand il y a récidive.

– Et où te conduisent-ils ?

– Au supplice : ils vont me marier !”

Avec un cadre précis et des compositions de plans millimétrés, magnifiés par la photo de Christian Matras (La Grande Illusion, Paradis Perdu, L’Aigle à Deux-Têtes…), Christian-Jaque s’amuse parfois avec des mouvements de caméra hors du temps, comme avec ce travelling panoramique en contre plongée et contre-jour incroyable. Un champ contre-champ remarquable sur le premier regard que se pose mutuellement le futur couple à l’écran. Le spectateur est à peine remis de sa rencontre avec l’enivrant séducteur que la magnétique italienne le transperce en même temps que le héros. Une rupture de forme qui s’étend jusqu’aux notes de musique, avec une respiration soudaine toute en nuance qui souligne l’importance du moment. Puis on reprend la course. Deux mouvements de caméra et une mesure où le temps s’est arrêté pour nous porter à toute la démesure de cette rencontre. Un battement ; un coup de foudre en image.

Oh vous ! Un jour, je vous ferai bâtonner par mes laquais !”

Une rencontre

Cette réalisation caractéristique avec ses batailles en accéléré et ce charme bondissant a valu à Christian-Jaque le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1952. Le film reçoit dans la même année l’Ours d’Argent du Festival de Berlin et son succès populaire lui vaudra d’être le premier film français doublé en chinois. Une réussite que l’on doit à son metteur en scène, ses acteurs, mais aussi à ses scénaristes et dialoguistes. René Wheeler (Jour de Fête) et l’écrivain René Fallet, reçoivent le renfort d’un des plus grands dialoguistes du cinéma français de l’époque : Henri Jeanson (Pépé le Moko, Entrée des artistes, La vie en rose, Sous le ciel de Paris, La vache et le prisonnier, Hôtel du Nord…) qui pimente de son impertinence les répliques drôles et incisives que s’échangent les personnages tout au long du film avec délicatesse et beaucoup d’esprit. Une écriture juste et précise, ciselée et flamboyante qui sonne classique tout en claquant comme chez Audiard. Une alchimie parfaite qui depuis plus de trente ans résonne à mes oreilles avec emphase, grâce aussi aux mélodies enjouées signées Georges Van Parys et Maurice Thiriet qui accompagnent parfaitement chaque scène.

J’vais vous montrer moi, comment j’m’appelle ! Bougre d’andouille !
– Ah joli nom !”

Know your enemy

L’histoire change peu de registre et poursuit sa course jusqu’à son dénouement avec la même énergie et le même panache. Pleine de rebondissement, elle mène notre héros dans une fuite en avant qui mêle son histoire personnelle et la grande Histoire. Dans sa quête d’épouser la fille du Roi, Fanfan devient le protégé de la Marquise de Pompadour — qui lui donnera son nom — et devra lutter contre les sbires d’un Louis XV trousseur et forceur, très entreprenant auprès d’Adeline et pas très au courant des notions de consentement. Ce dernier mène quant à lui en parallèle une guerre contre un ennemi jamais vraiment nommé et affublé d’un langage incompréhensible saucissonné dans des enregistrements en lecture arrière. Ces ‘Prussiens-qui-s’ignorent’, guidés par un très cocasse Maréchal de Brambourg, seront le point d’orgue de l’aventure après toute une série de poursuites et cascades, du camp du Régiment d’Aquitaine au Château de Vertelune en passant par le Couvent de Mortelame.

Maintenant Fanfan, à nous deux… Avec moi vous autres !”

Sur sa route, Fanfan se fait un ennemi juré, l’affreux Fier-à-Bras, impeccable Noël Roquevert, en Drill Sergent d’avant l’heure. “Genou au sol ! Corps à terre ! Debout ! Genou au sol ! Corps à Terre ! Debout !” Petit chef à l’égo et l’ambition démesurée, ce saligaud sans foi ni loi qui, comme de bien entendu, compte fleurette à Adeline, n’attend qu’une occasion pour obtenir du gallon. C’est le sergent instructeur bête et zélé à qui on a donné trop de pouvoir et qui en veut toujours plus, quitte à écraser ceux qui ont l’outrecuidance de croiser sa route. C’est aussi un bretteur accompli qui obligera Fanfan à croiser plusieurs fois le fer, notamment sur les toits pour un duel mémorable et pittoresque. Montez donc, que je vous taquine la rate…”

J’suis pas pressé ! Dès l’instant que mon avenir est assuré, j’aurai la patience d’espérer dans la certitude.”

Dans la galerie des bad guys, Le Bel, premier valet de Sa Majesté est un exemple parfait de l’affable dégoulinant. Vil et calculateur, il incarne les manigances des puissants, l’impunité et le droit de naissance. Machiavélique dans son maniérisme, il est le cerveau derrière le bras de Fier-à-Bras, l’ordonnateur des basses besognes de Louis XV (Marcel Herrand). À l’opposé, Fanfan se fait rapidement un ami indéfectible, le bien nommé Tranche-Montagnes (Olivier Hussenot). Soldat plus âgé et attentiste, philosophe de comptoir au grand cœur, il est le sidekick, loser magnifique bien franchouillard avec sa pipe et sa dizaine de mioches. Le Sergent La Franchise, le père d’Adeline, est présenté comme roublard, pingre et couard, la retraite approchant. Nerio Bernardi campe avec truculence ce beau-père en rédemption qui ira chercher le sabre à la main la reconquête de son honneur.

Tu aimes Fanfan, dis-tu ? Remercie-moi donc : mon caprice t’offre l’occasion de lui donner la plus grande des preuves d’amour en trahissant pour le servir la fidélité que tu lui as jurée.”

« Merci Adeline ! »

Adeline, à l’image de son père, est présentée comme une intrigante manipulatrice à la beauté fatale. Mais le Diable est dans les détails, et la vie de fille de soldat dans un campement en campagne entraîne pour sûr des mécanismes de défense certains. Sous sa carapace, Adeline est une jeune femme romantique qui rêve d’amour et tombe dans son propre piège. Bloquée et empêtrée dans les rôles que la société de l’époque impose et dicte aux femmes, elle est, à l’image de Fanfan, dans une quête de liberté et un farouche adversaire pour qui voudrait s’y frotter, sachant autant user de ses charmes que de son revers de la main.

J’ai giflé le Roi…
– Tout de bon ?

– Oui.
– Aah ! Mon rêve… !”

There goes my hero

Malgré les années, je me souviens parfaitement de ma rencontre avec Fanfan. À l’époque, le dimanche familial était rythmé par les émissions de Jacques Martin dans le bloc de programmes d’Antenne 2 Dimanche Martin : Entrez les Artistes, L’École des Fans, un épisode inédit de Starsky et Hutch ou de Magnum et enfin Le Monde est à Vous, sorte de jeu télévisé mêlé à de la variété où M. Loyal faisait ses marathons hebdomadaires depuis le Théâtre de l’Empire, sous vos applaudissements. Là, une des séquences consistait à faire de l’auto-promo pour les programmes du soir en diffusant et commentant non pas une bande-annonce, mais un court extrait du film à venir pour clore le week-end.

C’est là que, entre le fromage et le dessert, j’ai rencontré Fanfan. Ma marraine, ma troisième grand-mère d’adoption, invitée régulière du dimanche lève un sourcil ; mon père, captivé par les films de capes et d’épées lève la tête ; ma mère, grande connaisseuse et amatrice de la première heure du Théâtre National Populaire, de Jean Vilar et de Gérard Philippe qu’elle avait admiré sur scène avant ses 20 ans en Avignon, rayonne. À l’écran les premières images du mythe que je porterai en moi toute ma vie, de costumes de bals masqués en source d’inspiration éternelle quand le besoin de répartie s’en mêle. L’esprit et l’impertinence. Le charme en une révérence. Comment se décoller de cette image ? Le Régiment d’Aquitaine. Une forêt de pins pour décor… Dans la tête du petit Landais que j’étais, Fanfan s’invitait chez moi…

Monsieur la Tulipe, je vous fais grand compliment. S’il est vrai, comme on le dira peut-être un jour, que la guerre est une affaire trop sérieuse pour qu’on la confie à des militaires, vous avez néanmoins montré, dans la conduite des opérations dont vous avez pris l’initiative sans nous en référer, un talent digne d’un général. Je vous fais donc capitaine.

Fanfan, La Franchise et Madame de Pompadour

Une table trop longue et massive, chargée de denrées. Une cheminée colossale au fond de la pièce. Surgissant d’une fenêtre un homme barbu coiffé d’un tricorne de feutre s’élance l’épée à la main. En face de lui un homme fringant et bondissant avec les cheveux attachés, vêtu de cuissardes noires, d’un ensemble blanc sous un gilet foncé, courant à sa rencontre pour échanger quelques coups d’épées. Un affrontement qui se poursuit dans un dortoir, entre des lits à baldaquins. Des escaliers de pierre. Une jeune femme se fait kidnapper. Un soldat légèrement bedonnant déboule sur son cheval blanc, le sabre au clair et la moustache frétillante. Retour plateau. Échanges de regards. Ce soir, je pourrai me coucher un peu plus tard.

 

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