Cruella : du cinéma au look d’enfer !

Depuis leur réouverture, les salles de cinéma nous ont proposé un large programme : de la science-fiction, de l’horreur, des comédies, de l’animation, des drames… Qu’on soit entre amis ou en famille, sélectif ou bon public, il y en a pour tous les goûts. Reste toutefois un type de cinéma, un seul, dont nous restons privés depuis le début de cette crise sanitaire. Un genre délicat qui est pourtant souvent celui qui nous fait aimer le grand écran : le très grand divertissement populaire. Pas uniquement les blockbusters, comme Tenet ! Car tous les blockbusters ne peuvent pas se vanter d’avoir ce petit truc en plus. Mais comme dirait France Gall : Cruella… elle l’a.

Sympathy for the Devil

Depuis que le studio Disney est devenu une machine de guerre qui engloutit toutes les franchises populaires et les exploite jusqu’à la corde, les producteurs de l’enseigne aux grandes oreilles semblent avoir rédigé le grimoire des recettes qui marchent, en compilant toutes leurs listes de vieux trucs qui font mouche et jettent le public du monde entier dans les salles de cinéma. Le but du jeu : faire venir tout le monde. Pas juste mamie avec ses plus petits enfants. Pas juste les jeunes pères et leurs ados. Tout. Le. Monde.

“Avengers: Endgame” se dispute le titre de plus gros succès de tous les temps avec “Avatar”

Il y a des valeurs sûres. Star Wars, à la toute petite exception de Solo : A Star Wars Story, fait venir tout le monde. À force de diversifier les personnages, le MCU aussi a fini par convaincre tout le monde. Le studio Pixar, qui éblouit le monde entier par la puissance de ses récits et la qualité de ses univers visuels, assure film après film que chaque spectateur est le bienvenu. Et, parmi les tours de passe-passe de chez Disney, il y en a un qui n’a pas fini de convaincre : la conversion des grands dessins animés classiques en films tournés en prise de vue réelle.

“Le Roi lion” (2019), 6e plus gros succès de l’histoire du cinéma

Mais attention, là encore, tous ne sont pas égaux. On ne peut pas mettre dans le même panier Alice au pays des merveillesAladdin et Jean-Christophe & Winnie. Il y a ceux qui ne posent aucun problème, qui ont tellement cartonné qu’il suffit de les remettre en boîte avec un look photoréaliste comme Le Livre de la jungle ou Le Roi lionAladdin est de ceux-là. Il y a ceux qui ont pris un vrai coup de vieux et qu’il faut réinventer, comme Dumbo ou CendrillonAlice aux pays des merveilles en est aussi. Le pari est plus risqué parce que le grand public ne les a plus si bien en tête. Et puis il y a ceux qui n’ont pas vraiment de sens en prises de vue réelles et qu’il faut réinventer de A à Z, comme Peter et Elliott le dragon ou Jean-Christophe & Winnie. Pour ceux-là, on peut dire qu’il faut se retrousser les manches et espérer atteindre sa cible.

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Ce faisant, Disney a compris quelque chose de subtil : parfois, ses antagonistes sont plus populaires que ses héros. Par exemple : on aime bien Blanche-Neige. Tout le monde aime bien Blanche-Neige. Elle fait la vaisselle des sept nains en chantant pour les oiseaux. Mais celle qui marque les esprits, c’est la sorcière avec sa pomme. Demandez à vos parents de vous citer un traumatisme de leur enfance, vous tomberez souvent sur la sorcière de Blanche-Neige. Elle est culte.

Angelina Jolie dans “Maléfique”

Voilà pourquoi Disney s’est mis à consacrer des longs métrages entiers à ses personnages de méchantes légendaires, comme Maléfique avec Angelina Jolie, leur offrant une “origin story” qui va nous les rendre sympathiques. Une fois passée de méchante à gentille, nous voilà en présence d’une nouvelle héroïne dont on pourra tirer une franchise. Et ça marche ? 758,41 millions de dollars pour Maléfique et 491,73 millions de dollars pour sa suite.

Qui l’eût cru ? L’eusses-tu, Cruella ?

On vous rassure : personne ici ne vous demandera de croire que Cruella est un projet artistique de dingue, porté par un cinéaste qui a mûri sa vision depuis des décennies. Évidemment, c’est une grosse machine calculée par un studio colossal, en pleine possession de ses énormes moyens. C’est un produit. Il est fait pour vous plaire. On a pris la jolie jeune femme qui a eu un Oscar pour La La Land, on l’a mise face à la prof de Harry Potter, oscarisée elle aussi pour Retour à Howard’s End il y a trente ans… On a un chef op en vogue, un jeune compositeur efficace, la costumière du dernier Mad Max, le scénariste et la cheffe déco de La Favorite… On n’est pas là pour beurrer les tartines. C’est un blockbuster qui coûte des millions, il faut que tout le monde en ait pour son argent. Et c’est justement là que ce Cruella s’impose.

Emma Stone, Joel Fry et Paul Walter Hauser dans “Cruella”

Aux commandes, derrière la caméra, il y a Craig Gillespie, un cinéaste qui nous a récemment impressionnés avec son portrait de la patineuse trash Tonya Harding, interprétée par Margot Robbie dans Moi, Tonya. Un type qui s’est illustré en rendant espiègle et sympathique une sportive célèbre mondialement pour avoir envoyé son entourage briser les genoux de Nancy Kerrigan à la barre de fer, façon mafia italienne sous la prohibition. C’était juste avant les JO de Lillehammer.

Margot Robbie en Tonya Harding dans “Moi, Tonya” de Craig Gillespie

Souvent, un réalisateur aux commandes d’un mastodonte doté d’un budget spectaculaire (on parle de 100 millions de dollars) va commettre une erreur commune et compréhensible : tout miser sur un atout qui mettra de la poudre aux yeux, et expédier le reste. Voilà comment on se retrouve avec des épisodes de Fast & Furious au casting vertigineux et aux scènes d’action surréalistes. En revanche, dès qu’il faut mettre en scène un repas entre amis crédible, pour boucler le tout sur une note simple et heureuse, on se croirait dans un épisode de Plus belle la vie tourné sur fond vert, chaque comédien récitant sa réplique tour à tour, en gros plan sur son visage. Pas de ça chez Craig Gillespie. Sous sa direction, tout est soigné.

“Fast & Furious 8”, quand les scènes les moins spectaculaires deviennent aussi les moins crédibles

Bien sûr, si vous vous souvenez du personnage découvert dans Les 101 Dalmatiens, le scénario de Cruella peut vous faire froncer les sourcils. On veut vous faire aimer une Anglaise tyrannique qui a juré de se faire un manteau en peau de chiens. Faut être un peu timbré. On revient donc sur l’enfance de la petite Estella, une fille turbulente aux cheveux naturellement bicolores, noirs et blancs, qui a un don pour la mode. Sa mère est assassinée en cherchant de l’aide dans une riche demeure où a lieu un défilé de mode. Orpheline, Estella survit en organisant de petits larcins en compagnie d’un tandem d’enfants des rues, nommés Jasper et Horace. Oui, ce sont eux les méchants associés de Cruella qu’on retrouvera dans Les 101 Dalmatiens, éternellement au volant de leur camionnette déglinguée, leurs casquettes vissées sur la tête. Devenue grande, Estella se fait embaucher comme femme de ménage dans un grand magasin de mode à Londres. Elle est vite remarquée par La Baronne, papesse de la profession, et devient sa personne de confiance. Bien sûr, Estella ne va pas tarder à découvrir qu’il y a un lien entre la mort de sa maman et sa nouvelle patronne. Dans sa quête de vengeance, Estella devient Cruella, une femme brisée, prête à tout pour faire tomber La Baronne de son piédestal. Ce n’est pas le scénario du siècle, mais on va quand même se laisser tenter.

Emma VS Emma, mode punk

On peut rarement attribuer le succès d’un film uniquement à ses comédiens. Tous les lauriers ne leur reviendront pas, mais il faut voir avec quel plaisir les deux Emma se renvoient la balle. Emma Stone (Cruella) et Emma Thompson (La Baronne) semblent si conscientes des faiblesses du script qu’elles lâchent la bride. Qu’importe leur image de comédiennes irréprochables. Elles feront exister ces personnages cartoonesques coûte que coûte. Quand Emma Stone balance un monologue grotesque le visage tourné vers le ciel, renonçant à sa bonté pour se consacrer au mal et s’attribuer son nouveau pseudo débile, on y croit ! Elle est merveilleuse ! Quand Emma Thompson déambule dans son atelier, crucifiant chacun de ses employés jusqu’à ce qu’on se demande ce qui les pousse à continuer de bosser pour elle, chaque réplique est sur la note, chaque soupir est à crever de rire, chaque grimace la condamne.

Le cliché du monologue dramatique, qu’Emma Stone restitue à la perfection

Plus encore qu’un film sur une gentille petite peste qui devient la terreur des animaux domestiques, Cruella est une affaire de look. On est dans le monde de la mode et deux rivales vont se faire la guerre des robes. C’est à celle qui aura la dégaine la plus dingue. Dès le logo Disney, en ouverture, le film cherche à vous en mettre plein la vue : le château en noir et blanc et le logo rouge vif, comme l’héroïne, dont la tignasse en négatif est soulignée par l’éclat de ses lèvres. C’est agréable de sentir que toute l’équipe se démène pour vous séduire, comme sur un catwalk extravagant. Il faut voir Estella/Cruella voler la vedette à La Baronne en déboulant sur un tapis rouge, à l’arrière d’un camion-benne, vêtue d’une robe à la longue traîne rapiécée de haillons, sous les crépitements des flashs. On peut reprocher à tout ça d’être “over the top”, mais pas de manquer de panache !

Emma Thompson, 100% impliquée dans son personnage qui renvoie à Anna Wintour et au “Diable s’habille en Prada”

J’oublie un détail. L’action se déroule à Londres, entre les années 1960 et 1970. Faites chauffer vos cartes bleues pour acheter la bande originale. Il y a les Rolling Stones, il y a les Clash, il y a une reprise de Led Zeppelin par Ike et Tina Turner, il y a les Zombies, il y a les Animals, il y a Supertramp, il y a les Bee-Gees, il y a les Doors, il y a Nina Simone, il y a Doris Day, il y a les Deep Purple, il y a Nancy Sinatra, il y a Queen, il y a Electric Light Orchestra, il y a Blondie, il y a David Bowie… C’est une telle avalanche de tubes qu’on finit par se demander pourquoi il y a un compositeur au générique et si les 100 millions de dollars ne sont pas passés là. Malheureusement, tout ne figure pas sur l’OST, ce qui donne aussi envie de lever son poing au ciel et de vouer son destin au crime, mais on peut toujours se rendre en salles pour se remplir les oreilles de ces morceaux légendaires. Et si les noms cités ne vous évoquent rien, empressez-vous d’aller voir Cruella, ne serait-ce que pour découvrir ces joyaux de la pop culture.

“Cruella”, icône punk et branchée

Personne ne vous fera avaler que Cruella est le film du siècle, ni même de l’année. Peut-être pas même du mois, tant les salles sont riches de splendides films qui ont attendu trop longtemps pour sortir en salles. Mais, pour la première fois depuis le mois de mars 2020, vous pouvez vous rendre au cinéma seul, en couple, en famille, avec des amis, des collègues, des enfants petits ou des parents âgés pour voir un film qui, dans tous les domaines, se décarcasse pour réveiller ce vieux souvenir : il n’y a qu’au cinéma qu’on voit du cinéma. Malheureusement, Disney a fait le choix de le sortir sur sa plateforme aux Etats-Unis en VOD Premium, raison pour laquelle il traine sur Internet depuis déjà plusieurs semaines. Il suffit presque de le chercher sur Google pour le trouver. Mais n’en faites rien : donnez-vous la peine d’aller le voir en salles. Pas pour encourager l’industrie ! Il ne remontera jamais les recettes des autres adaptations de classiques Disney en prises de vues réelles et le studio le sait. On flirte comme on peut avec la crise, mais une suite est déjà en chantier. Allez en salle, juste parce que c’est grisant de se retrouver repus, comme lorsqu’on découvre un nouveau resto chouette et abordable, et qu’on en ressort la panse pleine après la tournée du patron.

Un final digne d’un film de casse qui ne laissera personne sur sa faim

Pourquoi ne pas avoir tout simplement adapté Les 101 Dalmatiens en live-action ? On vous rappelle que ça a déjà été fait en 1996 avec Glenn Close dans le premier rôle. On vous déconseille d’y revenir. Tant mieux : derrière ses airs de femme fatale hautaine et cupide, cette Cruella est assez généreuse.

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