Astérix et le Secret de la Potion Magique : un mélange salé-sucré

par Menraw

L’héritage d’Astérix fait partie de ces menhirs lourds et parfois mal taillés mais qui, affinés dans les meilleures clairières avec la meilleure pierre, distillent encore la même fascination. Depuis le décès de René Goscinny à la fin des années 70, Albert Uderzo a poursuivi seul les aventures du plus célèbre Gaulois, pour le meilleur avec Le Grand Fossé ou Astérix chez Rahàzade, et le pire avec Le ciel lui tombe sur la tête. Mais entre les années 80 et 2013, mis à part l’adaptation d’Astérix chez les Bretons en dessin animé et le culte Mission : Cléopâtre d’Alain Chabat au cinéma, les aventures d’Astérix s’essoufflent et n’accouchent bien souvent que de resucées plutôt malaisantes.

Mais 2013 sera l’année du renouveau. Uderzo passe le flambeau à Jean-Yves Ferri et Didier Conrad qui relancent la production des albums avec envie et passion. L’histoire se répète même dans les salles obscures. Exit les films live balourds et avec acteurs en surjeu et les animés sans queue ni tête bas du front : Alexandre Astier et Louis Clichy signent une adaptation du Domaine des Dieux riche et maîtrisée, redorant le blason terni du village d’irréductibles. Quatre ans plus tard, auréolés de ce succès, le duo se remet à l’ouvrage et accouche d’un nouveau film, une histoire inédite : Le secret de la potion magique, prouvant définitivement à l’assistance qu’ils connaissent bien la recette, y compris le dernier ingrédient secret…


Quelevillagétaitjolix

Premier constat lorsque le film se lance, c’est beau. Les paysages sont fantastiques et la direction artistique vraiment réussie. Les personnages passent de l’aplat à la 3D texturée avec brio, et les animations, particulièrement détaillées, sont criantes de vérité. Malgré le trait rond typique de la série, les expressions de visages sont riches, parlantes ; cet épisode haussant d’un cran encore la maîtrise technique du Domaine des Dieux. Il est loin le temps de l’animation cheap des premiers animés Astérix, et l’ambiance si pittoresque du village est bien plus proche des intentions de ses auteurs que dans les plus récents Astérix chez les Indiens ou Astérix et les Vikings, tous deux très caricaturaux.

Les paysages traversés sont nombreux, différents, dessinant bien les ambiances variées de la Gaule, et l’ensemble est mené tambour battant avec rythme, sans temps mort. On a plaisir à ressasser les clichés des membres du village et de sa faune, la rivalité entre le forgeron et le poissonnier, les vannes sur l’âge du doyen, le soldat romain qui invective son centurion, les pirates, les sangliers… Tous les marronniers sont de la partie, et chacun a son moment de gloire. En marge des incontournables, certains sujets sont plus esquissés qu’explicites, histoire de ne pas alourdir l’ensemble. Ainsi, Idéfix par exemple fait bien partie de l’aventure et a droit à ses petites séquences toutes mignonnes, mais reste secondaire à l’histoire. Cela se fait par touches discrètes, dans un coin du cadre, avec tendresse. Pas de scène additionnelle et inutile et mal dégrossie qui suinte le fan-service — oui, c’est vers les derniers films lives que je regarde — ici on se contente de ce qu’il faut à l’histoire, sans pour autant oublier les à-côtés, Astier et Clichy jouant du cadre comme on dresse un plan de table lors d’un mariage : tout le monde est présent, mais tous ne sont pas à la table d’honneur.


Villagemagix

Vous connaissez le cadre. Par cœur. 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule occupée. Sauf une poignée d’irréductibles Gaulois… Astier et Clichy avancent en territoire conquis et ne s’encombrent pas d’une remise en situation éculée, et on rentre directement dans l’histoire. En prologue, on découvre un côté inédit de Panoramix tandis qu’il fait sa cueillette de gui, surfant sur les branches d’arbres comme un Tarzan de Disney. Une intro qui délaisse le Phil Collins de son homologue en peau de bête pour le plus funky You Spin Me Round du groupe Dead or Alive qui permet une bien belle et atypique entrée en matière en illustrant un jour classique au village. En voulant secourir un oisillon tombé du nid, Panoramix fait une chute terrible et se casse une jambe, le ramenant à une triste fatalité : il n’est pas éternel, et doit se trouver un successeur dans l’hypothèse où il lui arriverait malheur. Il réunit alors le conseil des Druides, et part à l’aventure pour débusquer son padawan.

Un scénario intelligent qui permet à ses auteurs de casser quelques mythes et de dépoussiérer un peu des archétypes vieillissants, et de revoir au passage des visages déjà croisés dans d’autres aventures. Cette quête emmènera la délégation gauloise à travers tout le pays et sera prétexte à Astier et Clichy de glisser de nombreux clins d’œil à la mythologie Astérix ou à la pop culture en général, convoquant çà et là des héros Marvel, Le Seigneur des Anneaux, Star Wars, Kaamelott, Pokémon ou Power Rangers, et d’inviter nombre de copains à prêter leur voix. Le film se permet d’ailleurs à plusieurs reprises des ruptures dans le récit du plus bel effet, comme ce flashback au trait qui raconte la jeunesse de Panoramix, ou lors de l’accélération des étapes grâce à une animation explicative schématique et stylisée bourrée de vannes et de détails qui demandent de tendre l’oreille et de bien faire attention à tout.


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Si Astérix et Obélix restent prépondérants, ils passent régulièrement au second plan, le récit les faisant même disparaître à plusieurs reprises, noyés derrière les tronches en biais des membres du village, et surtout derrière Panoramix, véritable héros de l’histoire. Ce secret de la potion magique, c’est effectivement d’abord l’histoire du druide qui est enfin inclus dans un microcosme propre. Pour la première fois depuis Astérix chez les Goths, on le voit évoluer au milieu de ses pairs, parmi lesquels il revêt d’une place d’honneur. Son histoire personnelle est ici un peu développée, et par bribes, on en découvre enfin un peu sur le personnage, sa vie avant le village, et sa rivalité avec un autre druide qui sera le grand méchant du film : Sulfurix.

Sans être complètement originale, la dualité entre Panoramix et Sulfurix est au cœur de l’intrigue. Elle permet de parler du passage de flambeau et de celui du temps, — superbe scène d’Astérix sur la plage — de la transmission avec l’invention du personnage de Pectine, de la nostalgie, mais aussi de l’avidité, de la rancœur ou de la gloire. En ça, Sulfurix est un personnage intéressant, mais déjà trop abîmé. Saruman du pauvre aux relents du Devin de l’album éponyme, sorte de Seigneur Sith qui tente de corrompre le jeune et idéaliste Téléférix. Adepte de magies interdites, de pyromancie et capable d’hypnotiser les esprits faibles, il est le pendant négatif de Panoramix. Son ancien meilleur ami, le déchu, celui qui souhaite récupérer la formule de la potion magique et la donner à César, le traître, le mage fou qui se mutera en aberration par rêve de domination.


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Pourtant, tout n’est pas rose non plus au pays des Gaulois. Le Domaine des Dieux était une adaptation d’un album existant et dans lequel Astier et Clichy avaient inséré leurs gags, modernisant certains effets, et inondant de pop culture récente une histoire dense, comme l’avait fait Alain Chabat dans son brillant Mission : Cléopâtre. Ici, le duo s’attaque au scénario original, et même s’il s’appuie sur nombre de BD des aventures duGaulois, Le secret de la potion magique est une création originale. La trame est fidèle aux habitudes d’Astérix, et on l’a vu, l’ensemble permet d’aborder de nombreux thèmes plus profonds qu’il n’y paraît. Toutefois, certains choix peuvent faire tâche au milieu des moustaches et des tresses gauloises, et peuvent rappeler les heures sombres de nos amis.

Le plus surprenant reste (attention spoiler !) ce combat final qui emprunte plus à Bioman et à Godzilla qu’à Astérix, avec un ersatz d’affrontement mecha Vs. kaiju très japonais, très exotique et à mon sens en dehors des clous. En troquant la poésie et le minimalisme des pouvoirs druidiques pour un empilement de scènes incongrues d’entités géantes qui se lattent sur la plage devant un village incendié et en ruines, et de Romains qui boivent de la potion pour lutter contre un ennemi commun aux yeux rouges, on franchit un pas hasardeux qui perd le spectateur, toujours meurtri par l’abominable Le ciel lui tombe sur la tête qui voyait des extra-terrestres en forme de Teletubbies affronter des Goldorak en toc dans une situation un peu similaire.

Alors bien entendu, ce n’est pas la même aversion très Uderzienne pour la culture manga qui anime Astier et Clichy, mais ce final laisse un goût amer, comme les gesticulations de Sulfurix, et la fameuse quête de successeur caduque, Panoramix ne choisissant au final personne pour le remplacer. On peut s’interroger aussi sur cette notion d’apprenti et sur le fonctionnement du cercle des druides, qui se révèlent quand même être une bien belle bande de bras cassés… À quel moment le secret doit être révélé de but en blanc ? Panoramix ne devrait-il pas se choisir un assistant et le former, le suivre dans le temps ?


Retourobasix

En mettant de côté Astérix et Obélix pour donner plus de hauteur aux autres personnages, on pouvait s’attendre à voir surgir plus de scènes cultes, mais cette absence reste monopolisée par Sulfurix et le Sénateur romain qui l’accompagne. Astérix est soit désœuvré soit colérique et manque cruellement de nuances. On a parfois l’impression de ne plus être devant notre héros mais devant une caricature, une impression renforcée par le choix de Christian Clavier au doublage, Roger Carel ayant raccroché les gants. Une décision logique mais pas des plus heureuse.

Enfin, de bonnes idées ne restent qu’esquissées et auraient mérité un traitement plus poussé. En premier lieu Pectine, jeune fille surdouée et attachante, espoir dissimulé et héroïne malgré elle, véritable moteur de l’histoire. La lutte des femmes sauvegardant le village et bientôt à cours de potion tandis que les hommes sont en vadrouille était aussi un axe super intéressant qu’on aurait bien aimé voir creusé ; comme ces rencontres hautes en couleurs avec les apprentis aux quatre coins de la Gaule qui laissaient un champ de possibles bien plus riche.


Bonapétix

Au final, on savoure cet Astérix et le secret de la potion magique comme un repas de fête à Noël. Content de voir la richesse et l’intention, content de retrouver des visages connus dans des rôles parfaitement incarnés. Ravis de constater la maîtrise des cuisiniers, la subtilité des plats, l’inventivité du menu. De retrouver de vieilles recettes, mais mises au goût du jour, avec un soupçon de yuzu. De voir l’âge gagner les anciens, les savoir pas éternels. Voir les jeunes prendre de l’importance, marcher dans les traces des aînés, mais rajouter leurs influences. Même si s’invite un nouveau gendre un peu relou qui en fait des caisses.

Une parenthèse hors du temps, l’espace d’un instant. Un fumet habile qui ravive les appétits et les cœurs. Alexandre Astier et Louis Clichy ont percé le secret de la potion magique. Ils ont même découvert l’ingrédient secret. Celui qui permet à nos amis gaulois de tenir la longueur. Une histoire. Une ambiance. Des références. Des jeux de mots. Du second degré. Plusieurs niveaux de lecture. Et un peu de sucre en poudre.


 Crédits et Photos : M6 Films, Alexandre Astier, Louis Clichy

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