Brooklyn Nine-Nine rend les armes, mais son exemple doit lui survivre

La huitième et ultime saison de Brooklyn Nine-Nine s’achève ce mois-ci sur NBC, qui a repêché après son annulation chez Fox la série policière humoristique créée en 2013 par Dan Goor et Michael Schur. Mais si Captain Holt, Jake, Amy, Terry, Charles, Gina et Rosa tirent leur révérence aujourd’hui, l’esprit de la série aura toujours beaucoup à nous apprendre sur les années à venir.

Y a-t-il plus banal que le fait de parler de policiers, du FBI ou de la CIA à la télévision ? Je n’ai même pas besoin d’aller vérifier l’information pour vous dire que depuis que le médium existe, au moins une série reprenant ce contexte a toujours existé. Une par chaîne, une par producteur, pour chaque pays à travers le monde. Et il n’y a rien qui m’ennuie plus que ce contexte, qui bien souvent est simplement facile et sert surtout à glorifier n’importe quel système judiciaire de la région visée. Il faut vraiment que quelque chose me mette une baffe, comme le cœur affiché par Castle, pour que je puisse ne serait-ce que supporter les dix premières minutes du pilote d’un show de la sorte.

It’s my D in a box

Brooklyn Nine-Nine est la seconde exception qui s’est imposée à moi. Derrière la série, nous retrouvons un certain Dan Goor (qui a écrit pour de nombreuses émissions américaines type Late Night ainsi que Parks and Recreation) mais surtout Michael Schur. Et c’est en me penchant sur le cas de Brooklyn Nine-Nine que je me suis rendu compte que je devrais suivre le bonhomme de 45 ans. Il a après tout été scénariste sur l’adaptation américaine de The Office, produit Masters of None et est le grand créateur de la sitcom The Good Place. Semble-t-il, selon Wikipédia, que le style de l’homme est souvent caractérisé par le fait qu’il offre des personnages et situations mettant en avant « une chaleur bienveillante et altruiste » ; difficile d’aller contre cette description, surtout en regardant la série policière qui nous intéresse.

Comme tout show de la sorte, Brooklyn Nine-Nine se concentre sur une unité spécifique d’un lieu spécifique en Amérique. C’est dans le nom : nous suivons ici la section 99 du district de Brooklyn. Des policiers de la NYPD, mot qu’il faut obligatoirement prononcé avec l’accent américain sous peine d’être terriblement ringard. Pour épicer ce contexte si familier cependant, on peut compter sur la présence d’Andy Samberg, qui campe le talentueux mais loufoque détective Jake Peralta. L’humour du show porte sa signature, que l’on connaissait déjà auparavant dans les sketchs de The Lonely Island et qui lui auront valu d’intégrer le cast du Saturday Night Live : potache, adolescent, absurde, mais jamais malsain ni cynique. Good old fashioned American comedy pour certains, consensuel et dérivatif pour d’autres. Je m’inscrirais plutôt dans la case « pffffrrrt » sur le niveau de la marrade, avec le pincement de nez et les yeux plissés qui conviennent. On est bien loin d’un Adam Sandler devenu la parodie de lui-même ; la frontière séparant le ridicule et le gênant n’a jamais été dépassée.

Cette liaison avec le cercle stand-up et comédie américain se voit immédiatement dans Brooklyn Nine-Nine, et particulièrement dans ses cold open — les premières minutes du show qui doivent vous agripper malgré le fait que chaque épisode soit indépendant. C’est ici que l’on voit le plus la nature très SNL de la production, et par la même occasion la plume des scénaristes : une grosse punchline en ouverture, avant que le scénario du jour ne se lance vraiment pour nous en offrir plusieurs. Dont la scène ci-dessus, sûrement devenue la plus mythique de toutes.

Yippie kayak, other buckets

Le problème de l’humour d’un petit blanc new-yorkais qui ne fait de mal à personne, si drôle soit-il, est qu’il peut vite devenir répétitif. C’est un fait. Et chaque « cop show » avant lui a eu pour tradition d’ajouter sa petite dose de tabasco pour surélever ce qui aurait normalement été une omelette sans même une pincée de sel. Brooklyn Nine-Nine n’a cependant pas fait mine de cuisiner : la série a composé une véritable recette. Autour d’Andy Samberg on retrouve Stephanie Beatriz (Rosa Diaz), Terry Crews (Terry Jeffords), Melissa Fumero (Amy Santiago), Joe Lo Truglio (Charles Boyles) et Chelsea Peretti (Gina Lenetti) dans les rôles principaux de l’escouade. Et au dessus de tous, le capitaine Raymond Holt joué par Andre Braugher. Pour beaucoup, ce dernier incarne l’épice : de formation plus classique et habitué aux rôles dramatiques, le gravitas incomparable de l’acteur (qui a succédé à monsieur James Earl Jones comme narrateur de l’introduction des JO, rien que ça) tranche fortement avec l’esprit amusé et amusant de la troupe.

Ainsi, nous avons dans l’ordre la badass constamment vêtue de cuir qui ne dévoile jamais ses émotions, le sergent au grand cœur et aux gros biceps, la nerd préférée des profs ratte de bibliothèque, le tonton gênant passionné de cuisine insolite et la saltimbanque narcissique fusionné à son smartphone. Le tout supervisé par l’homme robot à la logique implacable, qui doit gérer l’adolescent farceur imprévisible qu’est Jake Peralta. Peut-être ne vous en rendez-vous pas compte, mais c’est énormément de personnages à multiples facettes à gérer dans un seul et unique tandem cohérent : ce n’est pas pour rien si d’autres séries policières plus communes (Bones, Lie to Me, Castle…) n’ont souvent que deux personnages aux caractères forts et un supporting cast en demi-teinte pour les laisser briller.

Plus qu’une équipe, une famille

Ajoutez à cela le fait qu’il s’agit d’une comédie dans un univers policier. Ce qui, par essence, sous entend une certaine dose d’action, qui est bien présente ici : Brooklyn Nine-Nine ne renie pas ses inspirations. C’est en soi ce qui lui donne son originalité : même si la réalisation est assez commune, le mélange entre ce côté « sketch SNL » et un véritable show policier lui donne un rythme particulier, et du même temps lui donne pied dans le réel. Au bout, cela nous offre un contexte de camaraderie dans lequel il est facile de se plonger, qui nous ancre à son histoire sans s’alourdir. L’action comme l’humour ne s’arrêtent jamais, et marchent en tandem pour créer l’attachement.

Title of your sextape

C’est d’autant plus vrai qu’il est une chose que réussit parfaitement Brooklyn Nine-Nine : gérer ses fils rouges. Lorsque l’on base son show sur de la camaraderie, à l’image d’une sitcom type The Big Bang Theory, il faut pouvoir distiller quelques arcs d’évolution pour ces personnages qui deviennent comme des amis proches du spectateur. Mais là où de nombreux producteurs choisissent la facilité d’arcs qui ramènent toujours son équipe au status quo, la série de Michael Schur n’hésite pas à donner de quoi remâcher à ceux qui suivent.

Qu’il s’agisse de véritablement approfondir les relations entre ses personnages, où les couples forment de véritables couples et vivent les tribulations des honnêtes gens du même temps, ou de créer des rendez-vous réguliers, comme les traditionnels braquages d’Halloween à chaque saison, le show semble parfois ne pas être une sitcom. Et cela est intégralement dû à l’écriture des fils rouges de la série, qui savent être aussi discrets qu’importants, et finissent toujours par payer avec l’impact que l’on espérait tout du long. Que cet impact soit humoristique ou sentimental, d’ailleurs.

Les duels de papa, aussi drôles que mignons

Avec une équipe aux caractères aussi variés, il aurait été dommage après tout de ne pas aller explorer les émotions de chacun. Et plus que de créer des épisodes spéciaux çà et là, l’intégration de chacune des histoires se fait naturellement selon la trame de l’aventure : ils sont tous traités comme égaux. Ce malgré la variété des situations : on parle après tout d’un adulescent qui apprend petit à petit à gagner en responsabilité sans perdre son âme d’enfant, de la manière dont les liens parents/enfants évoluent avec l’âge, d’atteindre son véritable potentiel malgré la peur de ne pas être à la hauteur… Des sujets souvent traités, mais jamais avec autant de sensibilité et de bienveillance. Et cela, on le doit avant tout à la manière dont le show a choisi de grandir.

Nine Nine !

Plutôt que de forcer ses personnages sur ses acteurs, Brooklyn Nine-Nine a tout simplement intégré les personnalités et expériences de ses acteurs dans l’écriture de ses personnages. Terry Crews a montré une propension à manger énormément de yaourts pendant les tournages ? Terry Jeffords adore les yaourts. Chelsea Peretti et Andy Samberg sont potes depuis l’école primaire ? Jake et Gina sont potes depuis l’enfance. Terry Crews motivait l’équipe sur des tournages de nuit en criant « Nine Nine ! » ? Ca devient le cri de ralliement de l’équipe. Tout ceci ne sont que des exemples quelques peu bateaux, mais qu’en est-il de ce qui importe vraiment ?

La représentation de la diversité de l’équipe, et par extension du monde. C’est là la plus grande qualité de Brooklyn Nine-Nine, et je n’en parle que maintenant pour souligner comme le show aurait pu s’en tirer sans à partir des qualités listées précédemment. Le lister est presque une insulte à la démarche, mais soulignons-le tout de même : nous avons ici dans le cast principal deux hommes noirs, deux hommes blancs, et trois femmes dont une d’ascendance cubaine et une autre argentine. L’un joue un homme ouvertement homosexuel dès le début de la série, l’autre fait son coming out bisexuel au cours de la série (aussi bien dans la vraie vie que dans le show, par ailleurs) et influence ainsi l’évolution de son personnage.

Discret, mais puissant

Sur le papier, il y a de quoi faire avoir une crise cardiaque à un producteur gros cigare des années 50… Voire plus moderne, mais être cynique ne serait pas faire honneur à la série puisque contrairement à d’autres émissions du genre, elle n’a jamais vraiment cherché à devenir un porte-étendard. Ce n’est pas un épisode spécial pour se congratuler d’en avoir fait un au moment où les discussions ont été lancées, pas une pression des grands pontes pour avoir le droit à son badge de bienséance, pas une situation temporaire dont on ne reparlera plus jamais. Les personnages sont ce qu’ils sont, des gens normaux, et il n’y a aucun besoin de le pointer du doigt outre mesure.

Amazing human/genius

Plus que tout, ce contexte apporte une authenticité rare à la série. Du fait que la camaraderie s’étende aussi bien aux acteurs entre eux qu’aux personnages qu’ils jouent, l’aspect familial chaleureux qui les lie emporte tout sur son passage. Et avec cette force et cette ouverture, Brooklyn Nine-Nine a aussi su tacler quelques sujets difficiles comme le sexisme, le racisme, les violences policières ou l’homophobie avec un ton rafraîchissant. Il n’y a pas de mise en contexte nécessaire, pas d’artifices à rajouter : ces gens bien, équilibrés et radieux, vivent ces choses difficiles. Impossible de ne pas avoir un maximum de compassion pour eux qui nous ont tant apportés. Que la frontière entre le réel et le script soit si atténuée n’en fait que décupler la puissance du message.

Au-delà de ces moments sérieux, Brooklyn Nine-Nine reste un véritable bac à sable pour cette bande de joyeux drilles. Autant dans l’humour de la série que dans le monde réel. À titre d’exemple, de nombreux éléments improvisés par les acteurs ont été gardés sur le montage final, et plusieurs épisodes ont même été réalisés par les acteurs eux-mêmes, notamment Stephanie Beatriz et Joe Lo Truglio. C’est pour moi ce qui souligne le plus le fait que Brooklyn Nine-Nine est fait avec le cœur : l’amitié, le respect et l’échange qui ont de toute évidence guidé la production transparaissent dans chacun de ses épisodes.

Points culminants d’une saison, les Halloween Heist sont l’essence-même du show

Après les horribles événements ayant conduits à la mort de George Floyd aux Etats Unis, l’équipe de production n’a tout simplement plus l’âme à créer une série humoristique dans un contexte policier, ce qui se comprend. Brooklyn Nine-Nine s’achève cette année après 8 saisons et 153 épisodes, dont la plupart sont disponibles sur Netflix et Canal par chez nous (évitez la VF loupée, au passage). Et si les créateurs ont tout droit de vie ou de mort sur leurs œuvres, j’espère que l’âme et l’esprit de celle-ci saura influencer les séries à venir. En se montrant résolument humaniste, Brooklyn Nine-Nine prouve aux sceptiques et opposants que c’est bien dans le mélange respectueux et attentionné de la diversité que l’on crée la plus grande force… et les meilleures vannes.

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