The King’s Avatar : l’esport sans paillettes

En 2019, dès que l’on croise animé et jeu vidéo, on a immédiatement tendance à penser à la tendance des isekai (littéralement “autre monde” en japonais) qui veut que des personnages se retrouvent absorbés par le jeu pour vivre dans un univers fictif de multiples aventures. The King’s Avatar, ou Quan Zhi Gao Shou pour les intimes, n’est pas de cet acabit. Loin de là. Et c’est exactement pourquoi je veux vous le faire connaître aujourd’hui.

Car ici, il ne s’agit pas de suivre la tendance dictant qu’un univers virtuel devenu matériel permet de débloquer tout un tas de possibilités. Non, il s’agit de prendre son bon gros combo clavier/souris, sa passion, et se battre pour survivre aussi bien dans un univers esport qui vous a acclamé à sa naissance et vous jette comme une vulgaire chaussette à sa gestation. Mais plus encore, c’est l’histoire du jeu vidéo dans sa forme véritable.

Quoi Zhi Gao Shou ?

Les plus éveillés auront remarqué dès le premier paragraphe que je suis quelque peu en train de feinter dans cette catégorie animé qui est la nôtre. Stricto sensu, The King’s Avatar n’est pas un animé, c’est tout à fait vrai. Quan Zhi Gao Shou, de son vrai nom, est un donghua, un dessin animé chinois. Il est sorti en 2017 sous l’impulsion de l’entreprise Tencent, qui a acquis les droits d’adaptation du web novel par l’auteur Blue Butterfly. J’aurais adoré vous fournir plus d’informations sur celui-ci, mais je suis bien en peine d’en trouver du fait de la fermeture des réseaux du pays. Au moins puis-je vous dire que c’est sa femme qui l’a poussé à adopter ce nom de plume, et c’est à peu près tout.

Des web novel donc, sans forcément trop de prétentions, qui ne sont pas sans rappeler les light novel typiquement Japonais qui sont souvent la source de bien des adaptations en anime. Mais lorsqu’on est acheté par Tencent, le grand magnat du jeu vidéo en Chine dont le monopole est évident et même soutenu par la législation du pays, ce n’est jamais par hasard. Sa distribution en elle-même est intéressante, puisque la série a été diffusée principalement sur les réseaux sociaux du pays comme QQ et bilibili, et la première saison de l’anime (pardonnez cette facilité de langage, mais je l’adopterai tout du long) est disponible sur le YouTube de QQ traduite en anglais.

Ajoutez à cela 3 OAV sobrement baptisés The King’s Avatar Specials faisant suite à la saison 1 en 2018 et un film The King’s Avatar For the Glory en 2019, et vous avez une manière typiquement japonaise de traiter une série sur la durée. Alors que la deuxième saison de l’anime est prévue pour 2020, une adaptation en drama a également été réalisée pour la télévision chinoise, dont je ne traiterai absolument pas dans ces lignes puisqu’elle ne m’intéresse tout simplement pas.

Pourquoi Tencent produirait une telle série ? Il n’est pas compliqué de le comprendre. Tencent a fait sa fortune sur les jeux mobiles et PC dans le pays, et a énormément développé la scène esport locale. Aujourd’hui toujours plus puissante, après avoir notamment racheté PUBG ou encore être devenue le distributeur de la Nintendo Switch dans le pays, elle assoie toujours plus sa domination natale et tente de conquérir les consommateurs internationaux. Cet anime promeut tout ce qu’elle cherche à mettre en place.

Le monde froid et impitoyable de l’esport

Pourtant… The King’s Avatar n’est pas une publicité ambulante. C’est peut-être le plus choquant dans ce contexte alors que l’on découvre dès les premières minutes notre héros principal, Ye Qiu, joueur légendaire de Glory, le MMO qui passionne le pays tout entier. Et pas dans une scène des plus douces : après dix ans de bons et loyaux services, notre héros se fait brutalement évincer de l’équipe Excellent Era qu’il aura fondée, mené à la gloire et dont il aura été capitaine. L’argument ? Plaire aux annonceurs, plaire au public, avoir le visage plus bankable de l’un de ses rivaux. Mais pas de problème lui annonce-t-on sourire en coin et lunettes qui brillent : il pourra toujours rester le partenaire d’entraînement de l’équipe, remisé au placard.

Plutôt que de subir cela, Ye Qiu abandonne à contrecœur la carte du personnage qu’il a monté de toute pièce sur dix ans, “One Autumn Leaf” dit le “Battle God” pour ses nombreuses victoires et sa science tactique, et part dans la nuit. Alors que le dixième serveur de Glory s’apprête à ouvrir, il trouve refuge dans un cyber café à la tenancière exubérante et se prépare une nouvelle carte de personnage. Si ses anciens employeurs l’ont forcé à annoncer sa retraite, il n’en restera pas là : Ye Qiu devient Ye Xiu, et prépare silencieusement son retour, prêt à redémarrer de zéro fort de dix ans d’expérience au plus haut niveau.

Un patron adorable

Je le confesse : j’ai un faible pour les structures de récit avec des héros surpuissants. Ce genre de récit a tendance de mes observations à être plus cérébral, le ressort de l’intrigue étant bien plus de comprendre le cheminement de pensée de ce dernier plutôt que de simplement user de rebondissements parfois creux. Par sa construction et son héros d’apparence détaché, The King’s Avatar s’inscrit dans cette ligne tout en y ajoutant un aspect choral, le sel de l’intrigue résidant aussi dans la manière dont il montera petit à petit son équipe à force de rencontres fortuites ou de liens déjà forgés dans son passé.

Surtout, malgré ses ficelles parfois quelque peu visibles, la série n’hésite pas à gratter la surface de l’esport. Pour tout le spectacle qu’il nous offre, on peut aussi voir les turpitudes qui régissent ce business, aussi bien dans la manière dont Ye Xiu est traité par son ancienne équipe et ses compétiteurs que la gestion des nouveaux arrivants, des signatures de contrat, du passage de flambeau entre le sang neuf et les noms connus, et même le sponsoring. Sur ce dernier point, préparez-vous : McDonald’s est très présent dans la série, mais son intégration est parfois bien vue comme dans la recherche d’un joueur pour représenter une nouvelle glace. Si la série n’a pas la prétention de fournir un commentaire sur le business de l’esport en lui-même, elle est tout de même porteuse d’une mise en lumière de ses rouages et de l’impact de ces derniers sur la communauté des joueurs.

La communauté avant le contrat

Ye Xiu et son nouveau parcours se posent naturellement en total inverse. La principale raison de son évincement est justement qu’il ne jouait pas le jeu de l’esport,  et ses résultats en pâtissaient. De retour à zéro, il n’évolue plus dans le cercle compétitif mais comme simple joueur devant remplir des quêtes, en se cherchant des partenaires pour les remplir… comme tout le monde. Enfin, presque. Son talent est naturellement vite remarqué, même s’il s’interdit d’afficher publiquement son passé et cherche plutôt à rester discret, attirant vite les convoitises des guildes.

Ce qui est rafraîchissant dans The King’s Avatar, particulièrement face aux isekai de ces dernières années, est qu’il reste ancré dans le réel d’un jeu vidéo et ne cherche pas à être grandiloquent. Le but n’est pas de sauver le monde de la destruction, de survivre dans un univers hostile, non ; il s’agit de briser les records des quêtes à haut niveau, trouver de nouvelles tactiques pour des donjons, et avoir le premier kill sur un world boss débloqué récemment. Et plus que tout : s’amuser en le faisant. Ye Xiu a quitté l’esport mais n’a pas perdu son amour de Glory, le MMO central de l’histoire, et cet amour se ressent à chaque épisode et est communicatif malgré l’attitude nonchalante du héros. Quiconque est joueur résonnera avec ce plaisir simple.

L’équipe se forme petit à petit

S’enfermer sur cette unique perspective serait vite lassant cependant, et Glory est un MMO : il lui faut une équipe. Là encore, The King’s Avatar est malin. D’un côté ancien joueur pro, notre personnage principal a forcément pléthores de connaissances pouvant jouer à haut niveau et intéressées pour le rejoindre. Mais de l’autre, éternel passionné et condamné à redémarrer de zéro, il fait aussi la rencontre de nouveaux profils prometteurs que son instinct de capitaine le pousse à faire grandir. L’anime sait jouer sur ces deux notions et y ajoute également l’idée que le jeu en lui-même a évolué sur dix ans au fil de nombreux patchs, poussant tout de même notre héros à revoir certaines de ses compétences. Le principal ressort sur ce dernier point est qu’il joue sans spécialisation (comprenez une classe), ce qui a ses avantages et ses inconvénients.

Découvrir les nouveaux comme les joueurs pros est toujours vivifiant. Si les profils en eux-mêmes sont quelque peu archétypaux, ils n’en sont pas moins attachants et gardent tout de même quelques traits de génie çà et là dans leur évolution. Le joueur bavard, la génie désabusée, le benêt au grand cœur, le try-harder ; ils sont tous là, mais leur interaction avec cet univers ancré dans le réel rajoute un petit côté novateur. Et notre héros, Ye Xiu, ne reste pas mystérieux très longtemps : le film For the Glory aborde ses débuts sur la scène esport en parallèle de sa vie personnelle, et son origin story très touchante décuple l’attachement que l’on peut avoir pour son ambition et l’équipe qu’il monte progressivement.

Une animation qui se bonifie avec le temps

Le scénario ne fait pas tout, et The King’s Avatar est en demande d’une animation capable de produire de belles scènes d’action. La première saison a été créée par le studio chinois G.CMay Animation, que je ne connaissais pas jusque là. Et le résultat… est quelque peu en dent de scie. D’un côté, les visages un brin plus élancés que la moyenne des animes modernes et les tonalités très brutes des couleurs utilisées donnent à la série un certain charme, et l’usage sporadique de la 3D pour remplir les environnements de vie ne m’ont pas dérangé, mais la fluidité de l’animation n’était pas forcément au rendez-vous.

De l’autre, je trouve que le style de G.CMay correspondait très bien à la première saison sur les scènes d’action. Les chorégraphies des combats sont réussies qu’importe la saison, mais le style particulier de G.CMay qui pose un peu plus de lenteur fait que l’on avait aussi plus de temps pour se plonger dans l’aspect tactique des choses et mieux apprécier cette valeur particulière. Aussi, alors que l’on découvre notre héros et à quel point il est talentueux, tout s’imbrique très bien, même si la réutilisation excessive de nombreux plans devient tout de même très visible vers la fin de la saison.

Les chorégraphies s’améliorent également

Tout a changé à partir des OAV, qui ont été produits par Color Pencil Animation. Un studio chinois, certes, mais qui possède aussi des bureaux au Japon, et cela se ressent dans son style. On plonge dès lors dans une animation beaucoup plus fluide, plus ronde et chaude aussi, qui a un brin sacrifié le style de la première saison mais rend la série plus lisible aussi… et les combats, beaucoup plus épiques. Alors que l’histoire se tourne bien plus vers cet aspect, le scénario étant bien installé à présent, le changement est bienvenu. Le tout reste cohérent.

Et puis, il y a le film For the Glory, qui est toujours l’occasion pour un studio d’animation de prendre le temps de faire les choses au propre et offrir du grand spectacle. Sur ce point, si son scénario est déjà excellent, je ne peux qu’applaudir sa qualité graphique. Les chorégraphes s’y sont donnés à cœur joie sur les batailles, l’animation suit des mouvements très fluides et amples avec une vivacité exemplaire, et le tout a un côté explosif et viscéral jouissif. J’aurais apprécié un peu plus de jeu de caméra pour parfaire le tout, mais le résultat vaut vraiment le détour et est pour le moment ma production préférée de l’univers The King’s Avatar.

L’important, c’est le gameplay

Enfin, le dernier point qui m’a vraiment captivé sur The King’s Avatar : son gameplay. Oui, son gameplay. Ancrée dans le réel comme elle cherche à être, la série fait naturellement appel à des notions de gameplay et de l’univers esport pour réussir à rendre le tout tangible. On parle alors de classes et de leurs spécialisations, de système de crafting, d’accords entre les guildes et d’événements spéciaux au sein du jeu.

Mon petit délire au visionnage aura toujours été de confronter les notions présentées par la série avec mes connaissances du jeu vidéo. Et je dois bien l’avouer : je n’ai pas trouvé une notion qui n’était pas plausible. Réalisable ? Potentiellement difficilement, ou peut-être avec un budget faramineux, mais toujours plausible. Les MMO avec un gameplay action mettant en avant aussi bien des batailles d’équipe que des duels en arène, dont le placement et les combos importent autant que simplement appuyer sur une touche, ça existe. À froid, je pourrais simplement citer Blade & Soul de NCSoft par exemple. Au point que j’en suis venu à me demander si des game designers ne pourraient pas établir l’attrait de certaines mécaniques qu’ils imaginent en les mettant d’abord en scène dans un anime. Voilà qui serait amusant.

Excuse de sac indémodable

Et puis, il y a une notion qui me fait toujours sourire dans un récit lié à l’esport : les APM. Désignant les “actions par minute” qu’un joueur peut réaliser, c’est une valeur qui a pris beaucoup d’importance dans le monde de l’esport RTS, particulièrement avec StarCraft, car elle permet d’avoir une mesure empirique des capacités physiques d’un joueur, l’aspect stratégique étant souvent nébuleux. Dans The King’s Avatar, elle est saupoudrée çà et là comme vanne sur la vieillesse de Ye Xiu, ou signe du potentiel d’une jeune joueuse, mais reste là encore cohérente et bien dosée.

Il en va de même pour le monde esport retranscrit dans l’univers du jeu. Les larges arènes colorées en rouge et bleu ne sont pas sans rappeler celles de la ligue coréenne de StarCraft, les stades remplis ne sont plus si choquants en 2019 lorsque l’on voit le succès des Worlds de League of Legends, et le fonctionnement des structures me paraît correspondre à ce que j’ai pu apprendre en humble observateur du milieu. Reste la retranscription des matchs en réalité augmentée présentée dans les OAV, mais celle-ci est plus une excuse glissée en une phrase pour la cohérence de l’enchaînement des scènes qu’une véritable volonté façon Yu-Gi-Oh — on lui pardonne bien vite, d’autant que la technologie a commencé à s’illustrer sur la scène compétitive.

Parce que c’est ça, l’esport

The King’s Avatar n’est peut-être pas l’anime le plus original que l’on a vu ces dernières années, ni même le mieux réalisé. Cependant, il est un des rares — Hi Score Girl en fait partie d’ailleurs — à décrire aussi bien le monde esport que le jeu vidéo en s’attachant au réalisme, sans pour autant lui offrir une certaine tendresse, et à le rendre captivant par la force de ses personnages et de son univers.

Dans un monde où les isekai sont devenus des pompes à fric, la retenue de The King’s Avatar ose prouver que le jeu vidéo a plus à offrir comme prétexte scénaristique qu’une simple excuse à la réalisation de fantasmes délirants. Voilà qui est rafraîchissant.

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