Dédale : perdues dans le labyrinthe de la vie

Dans l’univers des mangas, les titres les plus populaires sont souvent des séries dédiées aux jeunes garçons, où l’on retrouve un personnage central charismatique, une bande pour l’accompagner, un grand antagoniste et des longues aventures pour récupérer de nouveaux pouvoirs. Dragon Ball, Naruto, One Piece pour ne citer que les plus connus (et vendus) ; vous voyez le tableau. Il faut dire que le “shōnen”, genre auquel elles appartiennent, veut simplement dire “garçon adolescent” en japonais. Il n’est donc pas bien difficile d’en établir la cible. Évidemment, malgré cette catégorisation, rien n’interdit à de jeunes femmes adolescentes de s’y retrouver, tout comme à des séries “shōnen” d’être créées avec l’idée de plaire à tous. Le studio Clamp, qui a imaginé Card Captor Sakura, XXXHolic ou encore Tsubasa Reservoir Chronicle, en est un bon exemple.

Mais plus sérieusement, au delà de ces catégorisations héritées de la vieille école, il n’existe plus véritablement de séparation des genres. Un “shōnen” pourra plaire aux femmes, un “shōjo” (jeune fille) pourra plaire aux hommes, et les “seinen” (jeune homme) cherchent à peine à établir ce genre de séparation. Born to be on air ou Quartier Lointain en sont des preuves parmi tant d’autres. N’existe plus qu’une seule vérité à notre époque : la qualité. Et grâce à cela, des séries grand public mettant en scène des personnages principaux aux horizons bien plus variés que “l’ado de 14 ans qui veut être surpuissant” peuvent trouver leur place bien plus facilement, même dans des tendances ultra-populaires dont nul ne peut échapper.

Le portail s’ouvrira dans trois, deux, un

Vient donc pour moi le temps de vous parler de Hyakuman-jou Labyrinth (traduction littérale : le labyrinthe au million de tatamis). Ou plutôt Dédale, comme la traduction française l’a décidé. Il s’agit d’un manga en deux tomes de 240 pages publié par l’éditeur Doki Doki, et appartenant à sa collection seinen. Pourtant, ce n’est pas exactement un manga violent, ni même sombre, ou tout simplement torturé. C’est plutôt l’histoire de deux jeunes femmes, Reika et Yôko, qui pour arriver à encaisser le fait d’être seules et en études, travaillent également en tant que testeuses de jeux vidéo. Dans le sens très littéral du terme ; il ne s’agit pas d’écrire sur Le Grand Pop ou tout autre site spécialisé, mais bien d’intégrer une équipe de développement et jouer à leur produit pour en trouver tous les bugs. C’est d’ailleurs grâce aux logements fournis par leur entreprise que les deux se sont trouvées et liées d’amitié.

Pour le bruit et les odeurs ?

Mais tout cela, on ne l’apprend pas tout de suite. On fait connaissance avec le duo alors que celui-ci prend conscience qu’il s’est réveillé dans un monde singulier. D’apparence ordinaire, ses lois sont loin de l’être. Ouvrez une porte, et vous vous retrouverez peut-être devant un escalier infini. Enlevez une dalle sous vos pieds, et vous pourrez peut-être observer le haut de votre tête. Et si vous avez la chance d’être au dehors, vous constaterez bien vite qu’il ne s’agit que d’un enchevêtrement labyrinthique sans queue ni tête, formant une forêt d’immeubles qui ignore les lois physiques réelles pour devenir un amas urbain aussi grandiose qu’incompréhensible.

Pour tous leurs enchevêtrements de cet univers, les pièces visitées par le duo restent du style typique d’un appartement japonais moderne : des tatamis, des appareils électroménagers, des tables basses… Voire même des consoles de jeu, et quelques denrées par-ci par-là. Certes, la création aléatoire pousse parfois les toilettes à être sur le toit (entre autres choses), mais tout cela donne à l’environnement un aspect accueillant, en dépit de tout. On n’est jamais mieux qu’à la maison, même lorsque celle-ci est retournée sur elle-même.

Dirigez-vous vers le sas

Cette simple narration par le contexte n’aurait pas été possible sans un coup de crayon maîtrisé. Hyakuman-jou Labyrinth a été créé intégralement par Takamichi, un auteur qui a d’abord fait ses marques dans le cercle des eroge (pour ero game, les jeux vidéo érotiques amateurs) avant de décrocher des publications plus grand public. Étonnant ? Pas vraiment : de nombreux mangakas ont un passé similaire, à l’image notamment de Ōgure Ito (Oh! Great), l’auteur de Great Teacher Onizuka. Il existe cependant un point commun entre tous : une maîtrise incroyable du dessin. C’est-à-dire que pour émoustiller en 2D, il faut un trait sûr.

Là où Takamichi étonne dans Dédale, c’est que contrairement à ses compères… il ne mise pas sur la plastique de ses personnages pour trouver le succès. La comédie romantique est généralement le genre préféré des auteurs en provenance des eroge pour sa facilité à oublier les décors et se concentrer sur le nombre de poses suggestives qu’il peut offrir au lecteur. Dans Dédale, la star est pourtant l’univers. Et ça se voit, littéralement : chaque scène est dessinée avec précision, et ne manque jamais de détail. Rares sont les cases sur fond blanc ou gris dans les tomes de cette aventure, qui fait grand cas d’ancrer autant que possible ses personnages dans l’univers. Une simple case montrant un immeuble au loin est dessinée avec la précision d’un urbaniste, et nous permet autant d’imaginer l’univers avec aisance que de ressentir le travail du mangaka. On peut l’imaginer rester planté devant cet immeuble particulier pendant des heures, faire croquis sur croquis jusqu’à trouver le bon angle, le bon crayon, les bonnes striures qui l’intégreront dans son œuvre. Cette attention rend en elle-même Dédale spécial : le manga sort du lot comme magnifiquement dessiné, grâce au réalisme de ses environnements.

Guide de survie en milieu urbain

C’est ce qui rend l’univers accueillant bien sûr, mais on ne peut ignorer une froideur ténue tout du long. Lorsque le design urbain ne connaît pas la vie de l’Homme et que la nature y reprend pas ses droits, on ne peut s’empêcher de ressentir un certain vide. C’est d’autant plus accentué par le noir et blanc des mangas, qui tend à donner à ce genre de scène un côté aseptisé. Mais de toute évidence, Takamichi l’a fait à dessein : il suffit de regarder les t-shirts des deux protagonistes sur la première page du manga pour s’en rendre compte. “Aperture Laboratories” pour l’une, “Spaaaaace” pour l’autre : l’inspiration prise à la série de jeu vidéo Portal créée par Valve est évidente. Le parallèle, encouragé par l’auteur. On comprend donc que le froid ambiant n’est pas subi, mais utilisé.

Conformément au protocole de test

Ce parallèle n’offre pas que cette seule dimension. Dédale, c’est avant tout l’histoire de ces deux testeuses de jeux vidéo qui se retrouvent enfermées dans ce monde… et en trouvent, à force de multiples tests, les règles et les limites. Oui, Reika et Yôko ont été transposées dans cet univers qui n’est pas le leur. Vous savez ce que ça veut dire en 2020 : c’est un isekai ! Ou pas vraiment. Là où la tendance qui prévaut aujourd’hui est d’être déjà joueur, de tomber dans l’univers du jeu, et d’être un super joueur esport hardcore gamer de ouf qui impressionne tout le monde, Dédale est différent. Dans ce manga, il s’agit surtout d’étudier le monde lui-même. Encore une preuve qu’il s’agit d’un personnage à part entière. Mais surtout, il tient sur des règles de game design cohérentes, logiques, et qui peuvent être répliquées dans une création actuelle, loin du deus ex machina dont on a pris l’habitude dans les animes.

Paradoxe !

C’est ici que l’on voit l’expérience de Takamichi dans la création de jeux, même en tant qu’indépendant et malgré le fait qu’il remplissait surtout le rôle de dessinateur/graphiste. Tout le déroulé de l’aventure est un régal pour qui aime les jeux vidéo, car il utilise le même procédé analytique qu’un joueur ne peut s’empêcher d’avoir une fois la manette en main. Pour peu que ce dernier soit un peu analytique bien sûr. Trouver la manière dont les développeurs ont pensé les interactions avec les objets, comment ils ont répliqué certaines textures pour gagner en taille, s’en amuser tout au long de l’aventure ; Dédale prend cette pensée vidéoludique comme base des troubles mais aussi des résolutions de son scénario. Et pour les néophytes, il n’est pas sans expliquer avec beaucoup de clarté ces concepts. C’est simple : un œil non averti y verra les règles de ce manga, quand un joueur s’amusera de lui-même à penser à d’autres solutions inexplorées avec le monde mis sous ses yeux. Un régal. Pour autant, il ne s’agit pas ici de se transformer en Neo et tordre les règles à sa volonté pour faire de soi un demi-dieu. Reika et Yôko restent limitées par le simple fait qu’elles sont humaines, et les astuces dont elles font preuves sont avant tout… de la sagacité.

Évidemment, et sans vous spoiler, Reika et Yôko ne restent pas seules à explorer cet étrange environnement. Des antagonistes apparaissent bien vite, tout autant qu’un allié, pour les aider à percer le mystère des lieux. Et retrouver du même temps le chemin vers leur monde à eux. Mais malgré tout, ces observations restent toujours pertinentes : les ennemis sont, à l’image du monde, quelque peu aseptisés et amorphes. Les vaincre requiert surtout de l’intelligence et de l’analyse. Malgré un petit virage fantastique, le manga n’oublie jamais son intention.

Nous pouvons je pense mettre nos différends de côté

Il a un message très clair à faire passer. La beauté des dessins et la cohérence de son univers ne sont là que pour le supporter un peu plus. Car évidemment, tout ce qui fait l’histoire de Dédale tient dans la relation entre Reika et Yôko. Reika a 19 ans et est un joli brin de fille qui n’a jamais réussi à trouver sa place dans le monde. Pour cause : son esprit trop lunaire, excentrique, qui cherche constamment à donner à la vie une dimension romantique. Elle est tout simplement incapable de se satisfaire des lois établies. Les jeux vidéo lui ont apporté cette liberté, et particulièrement… les bugs des jeux vidéo, qu’elle voit moins comme un problème qu’une extension du monde lui-même.

Viens à la maison

Yôko va à la même faculté qu’elle, et profite du même travail dans la même entreprise. Elle est aussi sa colocataire, et les deux se sont liées simplement par leur amour des jeux. Mais elle est cependant… diamétralement opposée à sa camarade. Son caractère est trempé, franc et direct, et sa réflexion est plus mathématique que créative. Elle est la voix du pragmatisme, la logique implacable, l’immuable du monde. Yôko est aussi dessinée de manière peu flatteuse, ce qui aura son (absolument magnifique, mais je ne veux pas vous spoiler) rôle à jouer. Aussi, la dynamique n’est pas difficile à imaginer entre les deux, et se résume parfaitement à la page 18 du premier tome dans un dialogue sublime :

– Donc si on résume… 1 : trouver un moyen de prendre contact avec l’extérieur. 2 : tout casser pour sortir de ce dédale de force… Voilà en gros les seules options qu’on a. Bon, Reika…. Tu choisis laquelle ?

– La troisième ! Rester ici et devenir la maîtresse des lieux !

On pourrait vite imaginer qu’une personnalité serait favorisée par rapport à l’autre, et le manga laisse entendre parfois que c’est le cas, mais il n’en est rien. La relation est parfaitement équilibrée, et sert de preuve au premier message que le manga offre : la complémentarité de l’imaginaire et du pragmatisme. Tout au long de leur exploration, Reika et Yôko évoluent avant tout grâce à leurs échanges, l’idée de l’une amenant de nouvelles pensées pour l’autre. En deux tomes, Dédale réussit grâce à des dialogues très légers mais précis à nous montrer l’évolution du ton entre les deux femmes, mais aussi l’évolution de leur relation. Elles se connaissent déjà bien sûr, mais apprennent à se respecter plus profondément encore à mesure qu’elles progressent. Et nous lecteurs observons ce lien se renforcer page après page sans que ce ne soit forcé, grâce à une petite ligne de dialogue par ci, une action par là. Dédale arrive à dire beaucoup sans pour autant l’écrire, grâce à ses personnages tout en nuance qu’il sait parfaitement faire évoluer.

Mais plus que tout cela, Dédale a avant tout à cœur d’être un récit mettant en avant les personnalités atypiques, les moutons noirs, les silencieux. Tout au long de l’aventure, on voit ce trait s’épaissir jusqu’à ce qu’il soit souligné à la fin, sans aucun détour. C’est un bon mot aux énergumènes qui se sentent en décalage avec le monde dans lequel ils évoluent, tout comme un pied de nez à quiconque irait contre ceux qui ne s’accordent pas à la norme. Une preuve que nous ne sommes pas condamnés à être à bout de souffle, perdus dans le labyrinthe de la vie.

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