NHK Ni Youkoso! : dans la peau de John Complotiste

Lorsque j’ai regardé NHK Ni Youkoso! (aussi appelé Welcome to the NHK) pour la première fois en 2006/2007, j’étais loin d’imaginer à quel point le contexte de 2021 lui donnerait autant d’importance. Je vous l’aurais déjà conseillé au cours des années précédentes comme l’une de mes séries préférées ; aujourd’hui, je vous dirais de la voir absolument.

Récemment, on m’a posé une question intéressante : “mais pourquoi tu regardes toutes ces séries qui mettent en scène des nazes ?” Il est vrai qu’on a plutôt tendance à chercher le héros, l’exemple absolu de vertu que l’on devrait toujours suivre. Ou à l’inverse, l’antihéros qui fait fi de toutes les conventions sociales pour nous offrir une bonne dose de catharsis sur les frustrations du quotidien. Moi ? J’aime les nuls. Les perdants. Les paumés. Les personnages dont l’existence est magnifiquement ordinaire, dont l’impact sur le monde est le plus mineur possible, dont les traits sont loin d’être enviables. Face au grandiose fantasmé que peut nous offrir l’imaginaire de l’Homme, je cherche avant toute chose… La zone grise. Le perfectible. Le pitoyable. En un mot : l’humain.

Bienvenue dans mon appart !

Et en 2006, le très populaire studio d’animation japonais Gonzo — demandez à un trentenaire de vous parler de Rosario+Vampire, Last Exile ou encore Basilisk — m’a offert une série en 24 épisodes absolument parfaite pour moi : NHK Ni Youkoso!. Basée sur un light novel de Takimoto Tatsuhiko, dont la cover a d’ailleurs été dessinée par Yoshitoshi ABe de Serial Experiments Lain, l’animé a choisi pour héros Satō Tatsuhiro. 22 ans. Qui a passé ses quatre dernières années enfermé seul chez lui et n’ose plus sortir voir le monde. Les connaisseurs connaissent : il s’agit d’un hikikomori, un mot qui décrit une tendance sociétale au Japon où certains jeunes n’osent plus sortir de chez eux et finissent par vivre en reclus pendant une longue durée. C’est une véritable affliction qu’a subi et continue de subir la société japonaise, qui frappe majoritairement les hommes.

La réalité d’être hikikomori

Seul dans son 10m², Satō sniffe quelques drogues légales, s’imagine que sa solitude est égale à l’entraînement rigoureux des grands maîtres d’arts martiaux, que ses appareils électroménagers lui parlent, mais aussi… que rien n’est de sa faute. Que son isolement est le fruit d’un immense complot lancé par la N.H.K (Nippon Hōsō Kyōkai), le service public télévisuel japonais, qui diffuse sciemment des tonnes d’animés pour convertir la jeunesse. La transformer en NEET, qui signifie Not in Education, Employment or Training. La faire se cloîtrer dans ses univers fictifs. La N.H.K serait ainsi véritablement la Nihon Hikikomori Kyōkai, maléfique machine à lavage de cerveaux créatrice de hikikomori. Et celle-ci surveillerait de près Satō, le seul à avoir vu clair dans son jeu, et l’attaquerait incessamment pour tenter de le faire taire en le convertissant.

L’aspect fun de l’esprit d’un complotiste

Parlez-lui et il aura toujours une excuse pour son comportement, un mensonge à offrir pour cacher la réalité de sa vie aux autres. Son quotidien est bouleversé par la rencontre de Nakahara Misaki. La jeune femme, rencontrée au détour d’un démarchage sur le palier de sa porte, a élaboré un “projet” pour le faire sortir de son état d’hikikomori. Elle compte sur sa participation volontaire et régulière à leurs sessions en tête à tête dans le parc de leur quartier… sans quoi il devra payer une amende d’un million de yens.

Bienvenue dans ma vie !

J’ai d’abord commencé à regarder cette série pour le simple fait qu’elle dépeignait une partie de la culture otaku, et notamment les légendaires rues et magasins d’Akihabara. Car oui : grâce à un sublime concours de circonstance faisant que son voisin otaku s’avère être Yamazaki, un ami du lycée, Satō va plonger dans cet univers délirant. Ne vous fiez pas à votre expérience de la tendance isekai de notre époque : l’hikikomori en question n’est pas un génie des jeux, qui va sauver le monde en explosant les scores d’un univers virtuel comme s’il s’agissait de son destin depuis toujours. Ce fantasme très récent autour des NEET n’existe pas dans NHK Ni Youkoso!. Disons-le clairement : Satō est dégueulasse, exactement comme il se doit de l’être.

La puissance de ce regard

J’ai été accroché par l’humour de la série, la manière dont ses personnages fonctionnent si bien ensemble. Si l’on rigole souvent des personnages, et particulièrement du comportement déplorable de Satō, ça ne semble jamais tout à fait gratuit. NHK Ni Youkoso! nous immisce si naturellement dans l’intimité du personnage que l’on a plutôt tendance à se sentir comme une petite voix qui lui lancerait quelques pics. Vous le savez, cette petite voix qui s’active dans nos têtes dès que l’on dit une énorme connerie en public en tempêtant intérieurement “mais QUEL CON PUTAIN pourquoi j’ai dit ça“. La raison est simple : Satō est présenté avec une innocence presque enfantine. On lui pardonne souvent bien des travers sous couvert qu’on le voit évoluer devant nos yeux, grandir et apprendre.

Il se passe très exactement ce que vous imaginez

Et c’est bien ça, finalement, qui fait que l’on dévore NHK Ni Youkoso! : pour pouvoir être l’observateur privilégié de la rédemption de Satō. Apprendre ce qui l’a conduit à devenir un hikikomori, bien sûr, mais aussi le voir acquérir une certaine maturité. Cependant, l’arc n’est pas cousu de fil blanc, et la finalité de l’histoire est loin de représenter une happy end, car la série est plus profonde qu’il pourrait y paraître en lisant ces lignes. L’humanité dont elle fait preuve est telle qu’il en ressort avant tout un vague à l’âme que l’on vient innocemment peupler de nos propres doutes.

Bienvenue dans mon esprit !

L’affliction de Satō n’est pas le seul genre de psychose et névrose que l’on voit mis en scène dans NHK Ni Youkoso!, loin de là. Mis en scène est le terme, puisque les rêves éveillés grandiloquents sont légions pour trouver l’humour sur des sujets aussi complexes que le désespoir, la solitude, les tendances suicidaires, le complotisme, la mythomanie ou encore la manipulation affective. C’est précisément sur ce point que la série est brillante : elle réussit à nous divertir avec un humour absurde typiquement japonais, sans pour autant jamais perdre son sens profond.

Avez-vous déjà ressenti le regard des gens ?

En faisant tomber le décor, il ressort de NHK Ni Youkoso! une série qui parle fondamentalement de la faiblesse humaine. De comment la détresse de la solitude nous conduit aux pires décisions. De comment notre instinct de survie est capable de nous créer toute une logique fictive pour justifier nos actions envers et contre tout. Et surtout d’une peur très profonde : celle d’accepter de voir la réalité telle qu’elle est, de se voir comment on est, et de ne pas avoir la force d’y changer quoi que ce soit.

Un sourire si innocent face à un contenu loin de l’être

Mais au même titre que l’anxiété est une montagne russe, le réalisateur ne se focalise pas intégralement sur cet aspect. Il maîtrise son rythme, sait placer son humour où il fera le plus mouche, anticiper nos attentes, les frustrer, les réaliser, créer le mystère et dévoiler ses intentions au meilleur moment. Le résultat est une série douce-amère, un rictus empreint de la torpeur d’un optimisme désabusé. Un humanisme pragmatique dans lequel NHK Ni Youkoso! décrit ses personnages comme des enfants innocents et inadaptés, qui se créent une famille de substitution presque par accident. L’heureux hasard né du chaos.

Bienvenue dans notre époque !

Pourquoi NHK Ni Youkoso! m’apparaît plus éloquent encore en 2021 ? Certains auront probablement déjà tracé les mêmes parallèles que moi à la lecture de l’article. Comme pour cette fameuse scène de 28 jours plus tard, la série prend une toute autre ampleur de nos jours. Difficile de se distancier de la perte de repères de Satō lorsque l’on est confinés depuis bientôt un an, n’est-ce pas ? Comme lui, nous avons tous dû trouver un refuge dans nos esprits et notre routine pour accepter notre solitude forcée. Difficile de rire à gorge déployée des mensonges qu’il se raconte et des complots qu’il se met à croire, hein ? Ce même réflexe s’observe dans la résurgence mondiale d’idéaux extrémistes, dont la dernière explosion en date est une attaque frontale sur le Capitole aux États-Unis.

Cette image est un mood à elle toute seule

Tristement, les événements récents soulignent comme NHK Ni Youkoso! avait parfaitement raison sur ce que nos psychés pouvaient produire de pire. La série choisissait de le mettre en scène avec compassion pour nous inviter à la compréhension. De nos jours, l’affliction est telle qu’il paraît presque impossible de revenir à un temps aussi précieusement innocent. A minima, si nous sommes véritablement condamnés à vivre ces temps sombres, je sais sous quel air entraînant je noierais le vacarme de la perfidie.

À l’heure de taper ces lignes, NHK Ni Youkoso! n’est disponible sur aucune plateforme française de streaming légal. Il est possible de retrouver la série en DVD chez l’éditeur Black Box.

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