L’Enfance du Pop : Serial Experiments Lain

L’enfance. Si on considère majoritairement aujourd’hui cette période sous l’angle nostalgique, à quel point y revenir fait renaître un sens de bonheur naïf qu’il n’est plus possible de toucher en tant qu’adulte, on oublie parfois — peut-être sciemment — de rappeler qu’elle est aussi mère de la psyché. Que notre vision du monde est influencée longuement par les événements que nous avons observés, consciemment ou non, alors que nos synapses s’éveillaient. Et parmi ces logiques construites profondément dans notre cerveau, n’y aurait-il pas une part d’irréel ? Un mensonge pieu que nous nous répétons à nous-mêmes ad vitam æternam, pour ne pas regarder en face une vérité qui nous terrasserait immédiatement par sa brutalité ?

Questionner la réalité a été un thème récurrent de mon enfance. Je suis né à l’ère où être geek n’était pas chic, mais simplement admis comme une erreur de parcours qu’il fallait recentrer par la suite. Tu aimes les ordinateurs ? Tu seras ingénieur. Tu aimes les animés ? Ça te passera en grandissant. Prions mes frères pour la sauvegarde de cette âme qui malgré ses premiers pas sur le chemin du malin pourrait connaître la rédemption par l’influence d’un prophète. Mais qu’est-ce qu’un dieu, véritablement ? Mon esprit connaissait bien ce “Dieu unique” dont ma famille maternelle parlait de temps à autre, que ma sœur avait cherché à rencontrer en faisant quelques séances de catéchisme, mais je ne pouvais pas l’incorporer dans ma logique d’enfant. Je lisais trop de livres : la Bible n’en était qu’un autre. Difficilement lisible, qui plus est.

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Il faut dire que ma psyché donnait déjà dans le pragmatisme absolu. Lorsque ma famille a eu son premier ordinateur, le déclic a été presque immédiat. Qui de l’ordinateur ou de mon éducation m’a formé à réfléchir algorithmiquement ? Je ne saurais pas même le dire, seulement établir que le mal (ou le bien) était déjà fait : les arbres de probabilité sont ma manière de réfléchir et concevoir le monde qui m’entoure. If this, then that. Mais être geek me poussait aussi à la solitude, et être enfermé dans la forêt de mon esprit ne m’offrait pas l’oxygène dont j’avais besoin pour m’évader. Je suffoquais, parfois, mais préférais l’ignorer. La faim était simple à contenter : insérer mécaniquement une plâtrée de pâtes dans ma bouche, mâcher, avaler, fin. La soif ? Plutôt de l’ordre de la connaissance. Voilà qui me conduira à goûter à internet.

Esprit curieux, s’ouvre à toi la plus large collection de savoir que le Monde n’ait jamais eu. L’accès y est libre, gratuit, illimité. Premier ordre du jour : la source même. Je voulais comprendre comment fonctionne un ordinateur. Sans même creuser au-delà de ce qu’un esprit enfantin est capable de comprendre, la logique de cette machine m’est apparue comme… humaine. Terriblement humaine. Un cœur, un cerveau, des yeux, des muscles. Un CPU, de la RAM, un GPU, des ventilateurs. N’est-ce pas là ironique ? Sommes-nous vraiment en train de chercher à améliorer la vie humaine en créant des formes électriques pseudo-humaines n’ayant qu’une infime partie de nos capacités ? Lorsque l’Homme est un loup pour l’Homme, le remède est d’en soustraire la nature ?

Humain je reste pourtant. Aussi profondément que je cherche à plonger dans ma recherche d’ordre et de logique, ma solitude me rappelle à ma nature d’animal. Il est impossible de se vouloir machine lorsqu’on se languit de provoquer un sourire chez l’autre. Il est inconcevable de se rapprocher de l’autre lorsqu’on s’identifie comme un ensemble de signaux électriques entre plusieurs composants. Les animés, déjà importants pour moi, prennent une plus grande place alors qu’il m’est possible d’y accéder librement, dès la sortie japonaise parfois, et de découvrir des tonnes de titres dont je n’ai jamais entendu parler.

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Je me souviens encore de mon premier contact avec Lain. Au fil de mes pérégrinations, je suis tombé sur un site qui permettait de télécharger rapidement et très facilement des animés. Leur formule était unique : ils avaient développé leur propre logiciel pour cela. Et alors que je téléchargeais les derniers épisodes de Bleach ou Naruto, une jeune fille me regardait droit dans les yeux, l’air hautain, assise sur les marches d’une allée sombre. Son regard me perçait à chaque utilisation du logiciel, me poussant à trouver son identité. Cette plume incroyable, que j’identifierai ensuite comme celle de Yoshitoshi Abe, traversait déjà mon écran pour atteindre directement mon cerveau, m’envoyant des images d’un avenir sombre et incertain où la technologie nous mènerait inéluctablement à notre perte. C’était Iwakura Lain de Serial Experiments Lain. Une série en 13 épisodes produite par le studio Triangle et écrite par Chiaki J. Konaka, l’homme qui a su mêler technologie et philosophie pour nous offrir parmi les animés les plus dérangeants et dérangés jamais créés. Le téléchargement fut immédiat.

Present day. Present time. Shibuya de nuit. La pluie. Les néons qui colorent le ciel et la rue et s’étendent à perte de vue. Une invitation flottant dans l’éther. Un homme âgé et lubrique, une jeune femme sur-maquillée. Accrochée à la rambarde d’un grand immeuble surplombant la ville, une écolière laisse sa jupe voleter au gré du vent. Elle abandonne lascivement ses lunettes qui s’écrasent en contrebas. Malgré sa mort imminente, elle affiche un grand sourire. Il ne s’agit pour elle que d’une étape vers une vie meilleure.

Un suicide heureux. Je n’étais pas prêt à accueillir une telle notion. Chisa, l’écolière en question, l’était : elle a d’abord envoyé sa conscience sur le Wired, l’équivalent d’internet. Il ne s’agissait pour elle que d’abandonner sa forme physique pour ne faire qu’un avec le numérique. Mais alors qu’elle écrit à ses camarades de classe pour leur expliquer, tout le monde prend peur : est-ce une malédiction ? Chisa revient pour les tourmenter ? Iwakura Lain, elle, n’est pas vraiment ni sociable ni connectée. Aussi, elle fait avant tout preuve de curiosité, déterre son vieil ordinateur inutilisé et commence à discuter avec Chisa pour comprendre son choix… et également ce qu’il se trame sur le Wired. Creusant toujours plus le sujet, elle se rendra compte qu’elle est au centre de nombreuses machinations, et que le réseau est bien plus important qu’il n’y paraît. Descente aux Enfers.

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Rien ne m’avait préparé pour un tel discours. Alors que Lain devient de plus en plus habile en un temps record avec les ordinateurs, montrant une prédisposition presque surnaturelle pour l’objet, je trace un parallèle avec ma propre vie. Elle constate la cruauté de l’existence, et me voilà pour la première fois face à la contradiction de tout ce que les animés de mon enfance m’ont appris ; le pouvoir de l’amitié et de l’amour n’est rien face à l’Homme. Abandonnés au réseau, ses pires traits cachés au monde s’expriment. Mais qu’est-ce que le monde vraiment ? Ne pourrait-on pas dire que dans cet ensemble de machine simulant l’Humain, les données ne sont qu’une conscience collective numérisée ? Auquel cas, n’est-ce pas tout aussi réel que le monde que l’on prétend connaître ? Face au miracle de la science, ne soulignons-nous pas simplement que le monde que nous connaissons n’est qu’un ensemble de règles de physique et de mathématique au même titre qu’un ordinateur ? L’électricité, les ondes, ne sont que des phénomènes naturels. L’ordinateur est fait de matières premières transformées par l’Homme, lui-même créé par la nature. La planète émet sa propre onde électromagnétique. Suivant cette logique, peut-on vraiment établir un réel tangible ? Ou prenons-nous simplement part à une autre simulation, un autre réseau ? Qu’est-ce, vraiment, de vivre dans le monde supposé réel si le monde numérique s’ouvre aussi à nous ? Autant de questions que pose Serial Experiments Lain.

La solitude a ce trait si propre qu’elle nous fait réfléchir à nous-mêmes, mais aussi l’univers qui nous entoure. Toutes ces interrogations dans mon cerveau se sont alliées à mon pragmatisme pour lui faire subir une division par zéro. Ces questionnements n’ont tout simplement pas de réponse et sont de l’ordre philosophique, mais je ne pouvais pas calmer mon cerveau face à la tempête. Face à une inconnue métaphysique, beaucoup se pencheraient alors vers le divin pour chercher le repos de l’esprit dans la spiritualité. Je ne me le suis jamais permis. Et Serial Experiments Lain non plus : le Wired a son propre Dieu, Deus. Dans le contexte, impossible de se rattacher à la spiritualité : elle joue son propre rôle dans l’histoire qui nous est offerte. L’animé fait tout pour que l’on se perde dans ses questions, ne donnant jamais vraiment de réponse alors qu’il instaure un rythme lent, presque de méditation, pour nous laisser face au miroir qu’il brandit devant nous.

Lain se perd petit à petit dans le Wired. Je me perds petit à petit dans la réflexion. Quand mon Ça, mon Moi et mon Surmoi ne savent plus dialoguer, les siens prennent forme. Dédoublement de la personnalité pour répondre à ces nouvelles strates de réalité. La Lain du monde “réel” ne ressemble en rien à celle du Wired, mais les deux se chevauchent parfois. Deus et ses Knights la considèrent comme une apôtre, et conspirent en créant leur propre Lain. Les frontières autrefois claires sont brouillées aujourd’hui. Si le réel n’est que l’ensemble de ce que l’on peut observer, alors sa réalité est une somme des deux univers auxquels elle peut librement accéder. Mais l’arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l’entend ? La perte des repères est totale, pour elle comme pour moi.

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Present day. Present time. Impossible de continuer sans vous spoiler. Il m’a fallu revisionner la série 4 à 5 fois pour démêler les nœuds qu’elle avait créés dans mon esprit. Je fantasmais au dehors sur le bruit entêtant de l’électricité parcourant les lignes au-dessus de ma tête, sous un soleil de plomb qui brûlait tout à ma rétine, inspiré par le silence que l’œuvre sait si bien utiliser et l’imagerie pleine de contrastes puissants qu’elle m’a offerte. Suivant la morale finale de Serial Experiments Lain, j’ai décidé plusieurs choses. Tout d’abord, ne pas oublier que le savoir qui m’avait été transmis par internet l’avait été par des Hommes, sur des forums ou des sites, qui avaient pour volonté de partager leurs connaissances. Aussi, je me devais de respecter la nature même de leur don, et partager moi aussi sur ce conscient collectif que l’on nomme internet. Impossible pour moi d’avoir plusieurs personnalités : je resterai à jamais aussi naturel que possible dans ma vraie vie comme dans ma vie numérique.

Mais surtout, surtout, je substituerai au divin une spiritualité différente : celle de la croyance en la Nature. Car pour tout le nihilisme que les réflexions posées par Serial Experiments Lain ont pu provoquer en moi, j’en suis également sorti avec une rage de vivre. La conviction que la plus petite interaction humaine pouvait avoir les meilleures répercussions. Que tout ne pouvait pas être réfléchi par un prisme pragmatique, mathématique, robotique. Et si je reste dominé par le pragmatisme, j’ai continué à chercher le divin sur internet, ce qui m’a également conduit à me plonger aussi profondément dans la série .hack//.

Je n’ai cependant trouvé qu’une foi simple : celle de croire que l’Humain est fondamentalement bon, et que lui en faire prendre conscience ne tenait qu’à exercer une influence positive sur le monde.

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