Let’s Rock : les Black Keys ont-ils toujours la clé ?

5 ans, 1 mois et 19 jours. Non, ce n’est pas le temps depuis lequel vous attendez que ce mec/cette nana qui vous a donné son numéro en soirée réponde à votre message lui demandant si il/elle est bien rentré(e) (d’ailleurs, qui compte haha, certainement pas vous), ni celui qui s’est écoulé depuis votre dernier rendez-vous chez le dentiste (pensez à faire un check-up quand même), mais celui qui sépare Turn Blue, huitième album des Black Keys, de Let’s Rock, neuvième galette donc du duo d’Akron, Ohio, sortie le 28 juin dernier.

5 ans, 1 mois et 19 jours sans album, c’est long, très long. Surtout pour un groupe qui, durant ce même laps de temps entre 2006 et 2011, avait sorti pas moins de quatre disques, de Magic Potion à El Camino, qui leur avaient permis de sortir de la scène garage rock américaine pour s’ouvrir à la Terre entière et devenir les nouveaux passeurs d’un genre tombé en désuétude : le blues/rock. C’est sans doute avec El Camino, justement, que Dan Auerbach (chanteur et guitariste) et Patrick Carney (batteur) ont percé les frontières du mainstream, achevant ce que Brothers avait entamé un an et demi plus tôt. De ce diptyque émergera un autre duo, calibré pour les bandes FM et devenu petit à petit les deux hymnes du groupe, représentant à merveille leur style : Tighten Up et Lonely Boy.

Les maîtres des clés

The Black Keys - Let's Rock

Un album électrifiant.

C’est justement par le premier de ces deux titres que s’est faite mon entrée dans l’univers des Black Keys, par sa présence dans la bande-son de FIFA 11 (où l’on retrouvait notamment Gorillaz, MGMT, LCD Soundsystem, Massive Attack ou encore Two Door Cinema Club, excusez du peu). Sans surprise, mais aussi et surtout parce que ni la médiathèque de mon bled ni les sites de streaming ne proposaient à l’époque leurs premiers albums, mon allégeance va donc de cette période fin 2000 / début 2010. Je m’inclurais même sans peine parmi les défenseurs de Turn Blue, projet très différent et difficilement accepté par les puristes, où le synthé fait quelques apparitions remarquées, sans pour autant que le groupe ne renie ses origines.

Malgré quelques mollesses, l’album se tient en un tout cohérent — point crucial à mon ressenti, comme dit dans mon précédent article musical sur l’excellent Give Me Fire de Mando Diao — avec une poignée de fulgurances comme Weight of Love et In Our Prime, qui trouveraient sans problème leur place dans un éventuel Top 10 du groupe. Question réception publique et critique, Turn Blue est un succès de plus : l’album se classe numéro 1 des charts aux États-Unis et en Australie, se vend bien, reçoit une nomination aux Grammy, tout comme le premier single Fever, qui en récupère même deux.

Et puis, l’accident bête, en l’occurrence de baignade pour Patrick Carney, à Saint-Barthélémy, qui se démet l’épaule sur ce coup. Annulations de dates, repos forcé et mise en pause d’un éventuel projet de nouvel album. Les Blacks Keys disparaissent progressivement des radars.

Loin des yeux, près du cœur

Pour autant, son binôme lui ne chôme pas. Avec son oncle Ralph, Patrick Carney co-signe le génialissime thème principal de la non moins génialissime série Netflix BoJack Horseman — note à soi-même : penser à écrire un papier sur BoJack Horseman un jour sur Le Grand Pop — produit l’intégralité de l’OST de la saison 3, dont la superbe reprise de A Horse With No Name par Michelle Branch… avec laquelle il se fiance en juillet 2017 avant de se marier en avril dernier. Quant à l’hyperactif Auerbach, il monte le side project The Arcs, avec l’album Yours, Dreamily, paru en août 2015 et sort son second album solo, Waiting on a Song, en juin 2017, plus de huit ans après le premier, Keep it Hid. Et ce, sans compter la douzaine de titres d’autres artistes produits sur le chemin.

Tout ce name dropping pour dire une chose : les Black Keys ne semblent plus être la priorité de Carney et Auerbach. Si d’incessantes rumeurs — non sourcées, cela va de soi — évoquent des brouilles et même une éventuelle séparation non-officielle, il n’en est rien. Hommes de peu de mots, occupés chacun sur des projets parallèles, ils attendent septembre 2018 pour se retrouver dans le studio d’Auerbach, à Nashville, Tennessee, où ils répètent leur processus de création habituel : aucune préparation, aucun titre écrit en amont, juste de la création pure étalée sur une poignée de semaines.

Dès le début, on est tout de suite retombé dedans, explique Carney chez Rolling Stone. Le premier jour, on a écrit deux chansons. On était simplement en train de déconner et il en est sorti ça.” Et Auerbach d’abonder : “Il se passe toujours quelque chose de magique avec Pat. Il s’est passé exactement ce qu’il se passait quand on a commencé à jouer à 16 ans, et que les sons sont devenus de la musique. C’était génial, après ce break, de se retrouver et de jouer avec Pat. Ça faisait du bien.” Let’s Rock était né.

Retour aux sources…

Si le titre de ce neuvième album studio fait office de note d’intention, il n’en cache pas moins une réalité quelque peu macabre mais définitivement rock’n roll, celle d’Edmund Zagorski, accusé de meurtre dans le Tennessee, devenu durant l’enregistrement de l’album le premier homme exécuté sur la chaise électrique en onze ans. Ses derniers mots ? Vous avez deviné : “Let’s Rock“. Et de fait, les douze titres de l’album do rock. Les synthés de Turn Blue vous filaient des boutons ? Vous ne trouverez rien de tout cela ici. Votre côté punk vous rend irritable à toute track dépassant les 3 minutes 30 ? Rangez cette chaîne de vélo : aucune piste n’atteint les 4 minutes.

Vous avez devant vous une galette de 38 minutes bien tassées, remplie de riffs à la sauce old school et de sons juste ce qu’il faut de cradingues, qui s’attache à revenir à l’essence même de ce qu’ont été les Black Keys : une guitare, une batterie, une voix, branche l’ampli et sors-moi ces bières de la glacière Marcel.

Trois bons mois avant la sortie de l’album, le ton était d’ailleurs déjà donné avec un Lo/Hi d’une redoutable efficacité et particulièrement jouissif, poussé lors des refrains par des chœurs entraînants et lors des reprises par des cris qui donnent envie de caler un déhanché sur scène en faisant basculer le pied de micro. À moins que ce ne soit que moi. Il faut cependant attendre mai pour qu’un premier clip pointe le bout de son nez avec le troisième single Go — Eagle Birds est sorti entre temps.

Trop heureux de jouer des rumeurs évoquées plus haut, Pat et Dan partent en thérapie dans un camp hippie pour tenter de retrouver une certaine harmonie. La suite au sein du Black Keys Musical Universe, c’est une série de mini clips promos débiles d’une vingtaine de secondes, où le groupe fait parler son auto-dérision habituelle. Plusieurs fois déjà Auerbach et Carney avaient joué le jeu de la bagarre, dans le clip du déjà cité Tighten Up et celui de l’indispensable Baddest Man Alive, en featuring avec RZA pour l’OST de The Man With the Iron Fists — on vous a dit que les deux hommes adoraient les side projets ?

Cette réconciliation définitivement entérinée, les Black Keys s’éclatent et font parler leurs références, à commencer par le guitariste blues Glenn Schwartz, qui était déjà venu taper un bœuf avec Auerbach lors d’un live de The Arcs en 2016 à Coachella. La distorsion pleut sur l’intro de Shine a Little Light, brute, stridente et puissante à la fois, sur l’outro en roue libre de Get Yourself Together et sur celle, beaucoup plus mélancolique et poétique de Walk Across the Water for You.

À chaque titre ou presque son envolée lyrique signée Auerbach, qui décidait de lâcher la rythmique quand il le sentait pour partir en solo. Le garage, le blues, la power pop, le vintage façon fin 60’s / début 70’s : tout se mélange dans un résultat à l’énergie et à la simplicité confondante, sans jamais verser dans le simplisme outrancier. Une synthèse de sonorités familières et réconfortantes qui nous enveloppent dans un joli cocon confectionné avec amour. Mais de l’autre côté de ce solide canevas se cache aussi la principale limite de l’album.

…ou paresses d’écriture ?

À la première écoute, Let’s Rock m’a conquis. Pour toutes les raisons évoquées ci-dessus. Pour cette sensation de retrouver ce rock’n roll à l’état brut, efficace, là où la plupart des groupes indés que j’ai découverts dans les années 2000 se sont lancés dans des expérimentations pop/electro/soupe cheloues loin de mes standards habituels — Arctic Monkeys, The Fratellis, Editors, The Strokes, c’est vers vous que je regarde. Pendant ce temps et, même si leur en aura fallu, justement, du temps, les Blacks Keys ont choisi de revenir au cœur de leur musique, qui a elle-même influencé tant de groupes des années 2010, les jeunes pousses énervées de Greta Van Fleet en tête.

Nous n’avons pas du tout réfléchi au contexte de l’industrie musicale de 2019, a avoué sans grande surprise Carney. Tout cela est très complexe et me fait peur. Est-ce que les charts sont importants ? Non. Est-ce que faire de la musique avec Dan est important ? Oui.” Mer-putain-de-ci. Complètement à l’abri du besoin depuis de longues années, Carney et Auberbach ont donc auto-produit l’album dont ils avaient envie, sans aucune pression, mais avec l’envie et le bonheur simple de se retrouver. Au point peut-être de tomber dans la facilité.

Let’s Rock glisse tout seul. On serait tenté de dire trop. Au terme des 38 minutes, à part le déjà cité Lo/Hi, mais que votre serviteur a écouté en boucle pendant trois mois histoire de combler le manque, difficile de pointer du doigt une track qui sort véritablement du lot. Les pistes s’enchaînent, avec des structures, des durées et des sensations à l’écoute globalement identiques, sans réelle progression logique ni montée en puissance. Le plaisir est immédiat, mais ne reste pas, ne se diffuse pas. On serait tenté de dire aussitôt écouté, aussitôt oublié, si on ne se surprenait pas à taper du pied et à secouer la tête à la quinzième écoute comme à la première.

Reste le constat un peu cruel d’être devant une compilation de B-Sides tirées de Brothers et El Camino, quand certains titres comme Sit Around And Miss You ne semblent pas être toutes droit ressorties des cartons oubliés au fond de la buanderie de Waiting on a Song. Au-delà de Go, même les clips sont paresseux. Publiés le même jour, à la veille de la sortie de l’album, Fire Walk With Me et Sit Around And Miss You reprennent le high concept de Lonely Boy : un et respectivement deux types dansant n’importe comment en un seul plan-séquence fixe. C’était marrant une fois, en 2011 et il y avait une certaine logique absurde derrière — rapport au titre de la chanson m’voyez. Ça l’est beaucoup moins les deux fois suivantes, huit ans plus tard.

It’s only rock’n roll but I like it

Malgré tout ça, malgré tous ces petits défauts qui n’en sont pas vraiment, comment ne pas tomber, pardon, rester amoureux de ces mecs, qui choisissent de se réunir pour faire leur sauce dans leur coin, à l’ancienne, avec un savoir-faire et un talent indéniable, tout en continuant à insuffler un certain souffle à une scène qui ne semblent plus intéresser grand-monde, ou en tout cas pas ceux qui tiennent les cordons de l’industrie.

Let’s Rock n’est peut-être pas l’album que le rock’n roll méritait mais il est sûrement celui dont il avait besoin. Besoin pour se prouver à lui-même qu’il peut encore exister sous cette forme, avec le goût du travail bien fait et avec ce petit supplément d’âme qui fait toute la différence et tend à disparaître : le plaisir. Bon, je vous laisse, il paraît que les Raconteurs ont eux aussi sorti un nouveau disque.

Crédit photo et sources : rollingstone.com

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