Quartier Lointain : la nostalgie à l’épreuve du temps

par Menraw

Combien de fois ? Combien de fois, de ma prime enfance à mes dernières nuits sans sommeil, n’ai-je essayé de détourner mon attention des tracas du quotidien vers des terres plus fertiles et des ciels plus graciles ? Où se réfugier quand le marasme gris étreint le sommeil d’un acide certain ? Où se réfugier quand le chemin se complique, quand la route devient chaotique ? Inspiration au milieu du malaise, l’imaginaire s’étend comme première alèse. Respiration. Puis le passé. Le souvenir. Se réfugier donc. Laisser là ses soucis, au moins quelques instants. S’évader. D’abord dans un monde lointain. Loin de soi. Ou dans ses souvenirs. Une fuite acceptable entre soi et soi. Un peu d’air dans le terre à terre.


Soit je m’évade. Dans une lecture, dans un jeu, dans un film ou une série. La négation du soi au service d’un récit, d’un univers. Ne dit-on pas ‘se plonger’ dans une œuvre ? Pour mieux en sortir de son eau — de son jus — mouillé par sa présence, imprégné par son message. Particules autres que l’on garde en nous. Particules autres qui alimentent notre tout.

Soit le repli sur soi. Sur d’autres temps et d’autres lieux. En des temps plus heureux. Mais délaissons aujourd’hui le merveilleux et ses univers enivrants. Car c’est du côté de ce passé glorieux qui vit en nous que j’aime à vous emmener aujourd’hui.


Passé décomposé

Ne vous êtes-vous jamais posé un jour en vous disant… ‘Rah, mais qu’est-ce que j’ai foutu ? J’aurais dû dire ça. Ou faire ça… Avant qu’il parte, au moins lui dire… Bon sang, mais j’aurais dû…’ La réécriture. Qui n’a jamais, au lendemain d’une soirée trop arrosée, d’une dispute, après la perte d’un proche, souhaiter changer les mots ? Les actes ? Les faits ? Au moins essayer ? De ces idées qui nous assaillent on retient les ratés, les maladresses et les actes manqués. Ils nous hantent parfois, marquant nos souvenirs d’une nostalgie certaine. D’autres fois des épisodes heureux, dont on aurait aimé plus profiter. Et se dire, qu’on était bien con, et qu’on ne se ferait plus avoir. Je ne compte plus le nombre de fois où m’est arrivé de souhaiter ré-écrire des épisodes de ma vie. Corriger certaines choses. Anticiper les évènements heureux et les autres. Bien souvent j’ai essayé de me perdre dans ces dystopies personnelles, en m’imaginant que mon moi d’aujourd’hui pourrait intégrer mon corps de l’époque, et grâce à mes connaissances acquises, changer le cours des choses… En découvrant Quartier Lointain de Jirô Taniguchi au début des années 2000, mon sang n’a fait qu’un tour. Cette idée était le pitch d’un manga. Un manga qui allait même remporter en 2003 le Prix Alph’Art du Scénario au Festival de la Bande-Dessinée d’Angoulême…

Outre son action qui se situe entre les années 60 et 90 au Japon, le récit de ce manga court composé de deux tomes m’a toujours parlé. Il entre corps et bien dans l’œuvre de Taniguchi, et se distingue de la majeure partie des publications du genre, tant dans la forme que dans l’approche. Taniguchi, qui nous a quitté en 2017, après une longue lutte contre la maladie, laisse une œuvre inachevée mais tellement aboutie et reconnue dans le monde entier, une œuvre tellement humaine et singulière qu’elle résonne en tout un chacun en dépit du temps et des cultures. Parmi ses autres œuvres marquantes, on retiendra Au Temps de Botchan, récit historique sur la politique dans le Japon de l’ère Meiji, L’Homme qui Marche, Le Journal de mon Père ou Le Sommet des Dieux, où l’auteur se recentre sur les relations sociales, familiales et le rapport des Hommes à la nature.

Jirô Taniguchi


Smells Like Teen Spirit

Mais revenons à notre Quartier Lointain. L’histoire débute à la fin des années 90, alors que son héros, Hiroshi, père de famille désabusé de 48 ans, se bourre allègrement la gueule lors d’un séminaire de travail. Mal en point, il se trompe de train, et se retrouve sur la route de sa ville natale dans la région de Tottori au Japon. On ne peut ignorer les ressemblances marquantes entre Taniguchi et son personnage, nés dans la même région, affublés du même âge, et tous deux ayant un père tailleur de vêtements. Plutôt que de rebrousser chemin, Hiroshi se laisse porté par le mouvement, encore vaseux de sa soirée de la veille. Il pense à sa femme et à ses filles. Il arrive alors dans le quartier où il a grandi, mais où il n’a plus d’attache aujourd’hui. En plus de trente ans, tout a changé. Son père a abandonné sa famille alors qu’il avait 14 ans, et sa mère est décédée quelques années auparavant juste après son mariage et celui de sa sœur cadette. Il décide de se rendre sur le seuil de sa maison de famille, puis d’aller se recueillir sur la tombe de sa mère.


Sweet Home Alabama

C’est là que le surnaturel entre dans l’histoire, symbolisé par un papillon. Au voyage en train se succède un voyage étrange. Pris de malaise, il s’évanouit. Lorsqu’il revient à lui, il trébuche, se sent bizarre. Il se sent plus léger, plus vif. Il voit correctement. Même sans lunettes. Mais que fait-il en uniforme scolaire ? En baskets ? Et ses mains sont si frêles… Pris de panique il s’enfuit en courant, trébuchant à chaque pas. Pas qui le mènent jusqu’à une vitrine. Et c’est le choc. Il est lui, mais il a de nouveau 14 ans… Il est lui mais dans son corps d’ado, dans les années 60… C’est impossible. Hiroshi se dit qu’il a rêvé. Quand soudain une voix s’élève derrière lui. C’est la voix de son père. Ce père parti. Du moins pas encore… Mais si son père est là… Qu’en est-il du reste de sa famille ? De sa mère qu’il a enterrée voilà quelques années ? Il court jusqu’à sa maison. Le repas est servi. Sa petite sœur fait l’imbécile. Sa mère et sa grand-mère sont à table. “Et bien ? ça ne va pas Hiroshi ?” Choc. Larmes. Incompréhension. Ses parents l’envoient se reposer. Après tout, si c’est un rêve, autant aller dormir et en sortir : s’infliger ces souvenirs pour mieux les perdre à nouveau, c’est au-dessus de ses forces. Fuir.


Family Portrait

Mais rien n’y fera. Hiroshi est bel et bien coincé dans son corps d’ado. Au bout de quelques chapitres d’adaptations, passé émotion et retrouvailles, c’est la subjugation. Cette énergie folle, cette jeunesse ! Il peut courir sans être jamais essoufflé… Son esprit de quinquagénaire est admiratif. Puis le retour au Lycée. Ce pote qui l’interpelle. C’était qui lui déjà ? Ah mais oui. Le pauvre. Il meurt au Lycée d’un accident de moto… Ah mais… Mais son meilleur ami va être là du coup ! Et il est bien là. Mais vous n’êtes pas encore amis. Comment faire alors ? S’il est trop familier, Hiroshi se heurte à l’incompréhension de ses pairs. Mais s’il ne fait rien… Peut-il changer le cours de l’histoire ? Changer les évènements ? Mais ! S’il change le cours des choses… Reverra-t-il sa femme et ses filles ? Oscillant entre l’esprit torturé de l’adulte et la pétillance de l’adolescence, Hiroshi s’empêtre plutôt dans des galères : tantôt tenté de fanfaronner ‘C’est machin qui va gagner aux JO, et machine va faire tel film’, tantôt pris de panique à l’idée que ses mauvaises habitudes ne desservent l’ado qu’il est maintenant, comme quand il se met à boire ou à fumer, sous-estimant son jeune foie innocent…


Body Double

La force de Taniguchi est là aussi. Dans cette écriture habile, toujours dans l’entre-deux, sur le fil. Si c’était un chanteur ce serait Jeff Buckley. À la limite de la cassure, quand la note cristalline te fait couler les larmes, quand la fragilité est un outil au service de l’art. En faisant passer son héros par différentes étapes, l’auteur imprègne son récit de tranches de vie, touchantes de vérité. Tantôt dans le refus de son état, Hiroshi passera immanquablement par l’incompréhension, la peur, la tristesse, puis l’acceptation, en se disant qu’il a la chance de pouvoir refaire, mais en mieux. Comment ne pas être tenté d’essayer de changer les choses ? Les cours d’anglais ? Quelle difficulté quand on est commercial et qu’on traite en anglais avec d’autres pays au quotidien ? La logique d’adulte, l’expérience, le recul de sa psyché créent des remous qu’il n’aurait jamais imaginés. La jolie Tomoko par exemple — le cliché du ‘la plus jolie fille de l’école’ — qui ne l’avait jamais calculé est interpellée par cet ado cultivé, rassurant, différent, doué en cours, en sports, si mûr pour son âge…


Avec le temps

Mais tout n’est pas si simple. Hiroshi, lui, a 50 ans dans sa tête. Et si son corps entre en effervescence, son esprit lui, peine à voir en elle quelqu’un d’autre qu’une enfant. Et il est marié. Ses discussions avec sa famille sont troublantes. Hiroshi répond à ses parents avec son prisme d’adulte, et s’ils mettent ça sur le compte de l’adolescence, Hiroshi ne peut lui se résoudre à laisser stagner les choses. Car dans toute cette nouvelle vie, une vérité reste réelle. Dans quelques mois son père va partir et l’abandonner. Lui, sa mère, sa sœur… La deuxième partie du manga devient alors bien plus sombre. On délaisse discrètement le côté ‘deuxième chance & amours adolescentes’ pour s’intéresser au drame familial. Car en dépit des apparences, Hiroshi est plus âgé que son père. Il est d’ailleurs père lui-même. Deux fois. La confrontation. Tenter de comprendre. D’empêcher ce départ.


La Gloire de mon Père

Là va se jouer le nœud de l’histoire. Là se concentre le rapport aux autres. Aux membres d’une même famille. Aux secrets jamais révélés. Le rapport parents-enfants. Et pour le coup, Hiroshi n’est pas forcément quelqu’un de bien. Engoncé dans son costard cheap, armé d’un attaché-case, le quinqua aime à boire plus que de raison, noyant son morne quotidien dans l’alcool et les bars de nuit. C’est un père absent. Ses enfants ont arrêté d’essayer. De lui parler. De l’écouter. La prise de conscience. Le manque. Et son père à lui. Ce père modèle, impliqué, sérieux. Lui va partir. Pourquoi ?

Cette ambivalence entre les deux époques est l’une des grandes réussites du récit. Dans Quartier Lointain, tout est double. Le passé et le présent d’Hiroshi. Celui du Japon. Son statut de père et d’enfant. Celui de son père. L’absence. La violence des rêves brisés, à l’image de cette petite sœur pleine de vie qui clame qu’elle veut être musicienne professionnelle, mais dont Hiroshi connaît le destin, infligé en voix off sur un ton laconique ‘tu seras femme au foyer à 23 ans’. Cette dualité que l’on retrouve aussi dans le ton, entre les préoccupations de l’ado, où notre exercice du début nous conduirait volontiers, et celles de l’adulte, celles que justement on fuyait. Comme un rêve qui vire au cauchemar. Pas parce qu’un monstre surgit. Juste parce que le présent jaillit. Même en d’autres temps et d’autres lieux, ce croque-mitaine informe se meut, inexorable. Passé ou présent, déité double mais entité unique. Le temps. Quand tout se réunit en un tout. On est celui qu’on emmène avec soi. Par delà le temps et les âges.

 


Dis quand reviendras-tu ?

Quartier Lointain est un manga rapide à lire. Ses deux tomes s’enchaînent à une allure folle, encouragé par le trait sûr et caractéristique de Taniguchi. Un trait presque européen, très éloigné de ses pairs, le mangaka préférant citer Jean ‘Moebius’ Giraud que Tezuka. La nostalgie qui en irradie n’est pas que celle du passé d’Hiroshi. C’est aussi celle d’une époque. Ici les années 60, la mémoire de la guerre de 40, le modernisme, puis la crise. Comme si le calme rupestre d’avant la dépression venait nous chatouiller l’échine. Un goût d’autrefois, avant la grande accélération. Celle des grandes villes grises, froides et anonymes. Quand Marcel Pagnol rencontre les voix off de Terrence Malick, sur les terres de Raymond Depardon. Mais Quartier Lointain n’est pas un récit réac’ ancré dans le c’était mieux avant. Quartier Lointain parle du passé pour mieux raviver le présent. Hiroshi l’apprend au fil des pages. Ce quartier n’est pas lointain dans le temps, il l’est par le cœur.

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