Le Cabinet de Curiosités de Guillermo Del Toro : vous avez dit bizarre ?

Livré en temps et en heure pour Halloween, Le Cabinet de Curiosités de Guillermo Del Toro se dévoile comme un hommage à la culture weird sous ses nombreux aspects. Anomalies, bizarreries, étrangetés, monstruosités, disséquons ensemble ce morceau.

Le cabinet de curiosités est un meuble où, à l'époque des grandes explorations et découvertes des XVI, XVII et XVIIIe siècles, une multiplicité d'objets rares ou étranges a été recueillie. Les curiosités étaient dans les trois branches de la biologie considérées à l'époque : animal, végétal et minéral. Lorsque le lieu est une salle complète au lieu d'un meuble, il est appelé la salle des merveilles.

Memento Mori

Avant de plonger directement dans le cœur du sujet, il peut être avisé de revenir sur la notion de cabinet de curiosité et sur l’influence mystique qui l’entoure. À l’origine des grandes questions des Hommes, celle de leur existence et de fait, de leur mortalité. De l’Antiquité gréco-romaine aux philosophes modernes, le rappel à la condition mortelle de chacun y était considéré comme une marque de sagesse et de lucidité.

Les symboles y faisant allusion étaient nombreux. Omniprésentes dans la religion judéo-chrétienne, les figures mortuaires se sont également faites une place dans l’Art sous ses différentes formes. On évoquera ainsi les fameuses Vanités, natures mortes dont la contemplation a pour but de nous rappeler la vacuité et la fragilité de la vie, mettant en avant des objets emblématiques tel que le crâne humain ou encore le sablier.

L'invitation

C’est précisément dans cette philosophie que le cabinet de curiosités commence à faire sa place en tant qu’objet d’art mais également de fascination. Car si son but premier est d’engranger des artefacts chargés de passé et d’histoire, il deviendra rapidement un des symboles du mouvement romantique et plus tard, du fantastique. Son évidente étrangeté se dévoilant aux antipodes de l’appréciation classiciste de l’art véhiculé par l’héritage des Lumières.

Le cabinet de curiosités peut ainsi être considéré comme le berceau de ce qu’on qualifierait aujourd’hui de culture du weird. À commencer par Mary Shelley, en passant par Poe et Hawthorne et allant jusqu’à Chambers ou Maupassant, les écrits horrifiques commencent à prendre consistance. Alimenté par d’autres contre-cultures comme l'intérêt pour l’ésotérisme d’un Aleister Crowley ou le voyeurisme des Freak Show, l’univers du Bizarre s’est de manière insidieuse dressé une place dans l’imaginaire collectif.

It’s Alive !

Le monde de l’étrange n’aura cessé de gagner en popularité au fil des années, l’arrivée du cinéma ayant permis de mettre en place un vivier inépuisable de bonnes idées. Ce que l’on appellera la culture geek se sera appropriée nombre de ses grandes figures, vénérant des réalisateurs tel que John Carpenter, David Cronenberg ou encore Wes Craven durant les années 80. Une tradition qui perdure et qui aura trouvé l’une de ses coqueluches durant les années 2000, à savoir Guillermo Del Toro.

Et pour cause, le réalisateur mexicain, en plus de son indéniable talent et de sa patte graphique si particulière, a lui aussi grandi avec cette fascination du bizarre. Empruntant dès son plus jeune âge la caméra Super 8 de son père pour créer des courts-métrages mettant en avant ses figurines de La Planète des Singes, n’ayant jamais caché son amour pour le travail de Lovecraft, Guillermo Del Toro semble avoir choisi sa voie depuis le début. Il deviendra par ailleurs le disciple de Dick Smith, maquilleur légendaire du cinéma ayant notamment travaillé sur Le Parrain ou l’Exorciste.

Hissé à la plus haute notoriété par plusieurs succès, il apparaît dès lors comme l’une des figures de proue du fantastique durant les années 2000. Car bien qu’il ait pu démontrer sa maîtrise du film d'action teinté d'une présence horrifique avec des classiques comme Blade 2, Hellboy ou encore Pacific Rim, on lui connaît surtout une autre facette beaucoup plus personnelle dans son rapport au septième art.

En effet, la plupart de ses œuvres demeurent empreintes de magie et de romantisme. Le Labyrinthe de Pan, l’Orphelinat, La Forme de l’Eau, autant de films entourés de cette aura si particulière. Un lyrisme qu'il aura longtemps eu du mal à vendre auprès des producteurs, mais qu'il aura tenté de conserver. Et ceci avec succès, lui conférant un style unique et surtout une place particulière dans la démarche de démarginaliser le fantastique auprès du grand public.

Constellation du Taureau

C’est donc derrière ce personnage haut en couleur que se présente à nous la série Le Cabinet de Curiosités de Guillermo Del Toro. Une première saison, ainsi composée de huit épisodes, chacun d’un réalisateur différent. Les introductions sont soignées d’une touche toute particulière quelque peu mystique, rappelant Alfred Hitchcock ou encore les Contes de la Crypte : Del Toro ouvrant son cabinet de curiosités afin de nous en dévoiler un des artefacts et de facto, l’intrigue de l’épisode à venir.

Chaque histoire est à considérer de manière complètement indépendante. Dans la digne lignée du genre fantastique, la série peut être vue comme un recueil de nouvelles, les protagonistes se retrouvant inévitablement entraînés dans une spirale de mystères à l’issue pour la plupart funeste. Netflix est dorénavant habitué de ce format, l’ayant déjà expérimenté avec succès pour des séries comme Black Mirror ou encore Love, Death & Robots.

Guillermo Del Toro as M. Loyal

Mais là où la science-fiction primait dans ces deux dernières, c’est ici au genre de l’horreur d’être représenté. Et en grandes pompes, puisque la liste des réalisateurs ayant participé au projet compte quelques grands noms comme Jennifer Kent (Mister Babadook, The Nightingale) ou encore Vincenzo Natali (Cube, Splice).

Tout ce beau monde est emprunt de bonnes idées et les différentes propositions ne se ressemblent pas. Elles parviennent néanmoins à se positionner avec intelligence dans cette galaxie de références qui gravitent autour de Guillermo Del Toro. Deux épisodes ont d'ailleurs été écrits par ses soins.

J’aime les monstres

On aborde souvent la question de la difficulté, voire l’impossibilité de représenter certains écrits au cinéma. C’est notamment le cas de Lovecraft et de ses thèmes orientés autour de cette notion “d’indicible”. Ici pourtant la série nous propose deux adaptations. L’une de La Maison de la Sorcière, l’autre du Modèle de Pickman.

Bien que tirant leur inspiration du même écrivain, leur traitement résolument différent offre un spectre intéressant à l’analyse de la série dans sa globalité. La première histoire nous présente Rupert Grint – Ron Weasley dans Harry Potter – investi cette fois d’une obsédante croisade personnelle : retrouver sa sœur jumelle, morte durant leur enfance, en tentant d’accéder au royaume des morts. Cette quête empreinte de spiritisme l’amènera à plonger à la découverte d’un monde fantastique empreint de cauchemars – motion spéciale pour DJ Qualls qui incarne merveilleusement bien l’horripilant Jenkins Brown. Néanmoins, passé ce joli vernis, l’épisode peine à nous proposer une véritable contenance.

Le diable est dans les détails

À l’inverse, le scénario du Modèle de Pickman réussit avec habileté à jouer sur la douce descente vers la folie de ses personnages. Moins démonstratif sur son introduction dans les rues d’Arkham et l’université de Miskatonic, la spirale de la démence est ici orchestrée avec brio par Keith Thomas, qui nous surprend après une adaptation plus que moyenne du FireStarter de Stephen King plus tôt cette année. Au casting, on retrouve Ben Barnes – le Prince Caspian de Narnia – qui porte à merveille son rôle d’artiste peintre torturé et hanté par les œuvres d’un Richard Pickman transcendé par son interprète, Crispin Glover.

Le Cabinet de Curiosités de Guillermo Del Toro souffre ainsi de quelques inégalités dans son intégralité. Et une fois les huit épisodes terminés, on ne peut que ressentir l'aspect bancal de cette tentative d’ouvrir de nombreuses portes sans réellement savoir où aller ni comment les refermer. L’épisode du cimetière des rats réussit son pari burlesque – notamment grâce à David Hewlett – mais fait pâle figure face à l’épisode Murmurations de Jennifer Kent, empreint d’une mélancolie lancinante et poignante.

A link between two worlds

Mais quel est en réalité le but d’une pareille série ? De s’assurer un carton plein en confortant un public cible particulier, ou à l’inverse, comme son nom l’indique, à piquer notre curiosité en tentant d’explorer de manière éparse les divers recoins d’un genre connu pour sa diversité ? Là où je pensais m’extasier devant l'atmosphère “80’s et néons” de l’Exposition, l’épisode m’a laissé de marbre. Tandis qu’à l’inverse, “La Prison des Apparences” m’aura tenu en haleine jusqu’au bout avec ses suburbs américains maniaques et malsains.

Tout comme le médecin légiste de l'épisode intitulé "l'Autopsie", la série prend à cœur de nous ouvrir son univers et les réalisateurs, experts en leur domaine, jouent avec les code du genre. Ainsi, on ne recherche pas à simplement effrayer le spectateur, mais plus souvent à lui proposer une réflexion sur la manière dont des sentiments comme la peur, l'angoisse ou la répulsion peuvent être modelés au cinéma. Si vous êtes simplement à la recherche d'un défouloir gore et décérébré, passez votre chemin, vous serez indéniablement déçus. Si à l'inverse, vous souhaitez prendre le temps d'apprendre une ou deux leçons sur la maîtrise du fantastique, vous êtes à la bonne porte.

Qui crée les monstres ?

Le Cabinet de Curiosités de Guillermo Del Toro se présente ainsi comme un ensemble de pièces rapiécées entre elles pour former un tout, à l’instar d’une créature Frankenstein, qui se dresse comme un hommage à la culture de l’étrange dans son grand ensemble. Un magazine Pulp avec autant de diversité qu’un Weird Tales, mais mené à la baguette par un chef d’orchestre passionné à l’œil bienveillant et friand de monstres intelligemment conçus.

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