Castle : le sourire de la faucheuse

Après avoir intégré le catalogue de Star, Disney+ a récupéré plusieurs séries importantes dont… Castle. Dans cette série policière, l’inspectrice Kate Beckett se retrouve affublée d’un partenaire très spécial en la personne de Richard Castle, un auteur de romans policiers en quête d’inspiration. La série s’est achevée après 8 saisons, mais a su se créer un noyau dur de fans pour une raison bien précise : son insistance à ne pas être une série policière.

Il semble qu’aujourd’hui, tout se doit d’être sombre. Et grandiose. Que tous les personnages que la pop culture nous présente ne soient pas tout à fait sympathique, et pas intégralement mauvais non plus. Les zones de gris ont supplanté les histoires manichéennes d’antan, en bien… comme en mal, parfois. Voyez-vous, alors que le monde est complètement foiré au dehors, je ne suis pas d’humeur à ce que l’on me rappelle également que les héros n’existent pas, que le pragmatisme vaut plus que l’optimisme, et que l’histoire nous offre rarement un happy ending. Franchement ? J’ai besoin d’un peu de lumière là. Et c’est pourquoi, en voyant Castle intégré au catalogue de Disney+, je me suis replongé dans cette série pour un peu de bonne humeur… sur fond de meurtres, certes.

En trois ou quatre lettres

Castle est une série somme toute assez classique pour son époque. Le genre policier est en effet une source inépuisable pour la télévision depuis des temps immémoriaux, dès 2002 de grands exemples du genre avec entre autre les premières saisons de The Wire, The Shield se font remarquer. En 2008, plus proche de notre sujet du jour c’est l’arrivée de The Mentalist. Castle est sorti en 2009, en compagnie d’autres séries policières qui ont également marqué leur époque : Lie To Me, FBI Duo très spécial (White Collar), Dollhouse… Dans le tas, vous retrouvez déjà le concept de base du flic « normal » d’un organisme à trois ou quatre lettres qui se retrouve à faire appel à un consultant extraordinaire. Pour Lie to Me, nous avons l’expert en détection de mensonges. Avec FBI Duo très spécial, le faussaire de génie. Mentalist ? Bah… un mentaliste. C’est-à-dire que t’as de la pâte ? T’as du sucre ? Bah tu me fais une crêpe et tu mets du sucre dessus.

Ne nous embêtons pas avec les Droits Miranda

Toutes ces séries ont également un style particulier dans le fait qu’elles n’en ont pas vraiment. Ou plutôt, elles ont le style des séries de l’époque du câble, en opposition à l’ère de la VOD que nous connaissons aujourd’hui. Poussés par un calendrier de production serré pour correspondre à un calendrier de diffusion rythmé, les réalisateurs avaient rarement le temps de faire autre chose que d’être productif. Tout est produit en studio, les lumières sont toujours les mêmes, les lieux varient rarement, les cadrages vont à l’essentiel… C’était le temps où les séries étaient plutôt vues comme le McDo du cinéma : des productions en chaîne, sur un budget limité, principalement destinées à divertir les familles à travers le monde après que la proverbiale conserve de raviolis ait été consommée.

Des gens avec des flingues, c’était un concept en soi

Dans ces formats très huilés, comment réussir à sortir du lot ? L’écriture. C’est presque uniquement grâce à celle-ci que les productions réussissent à trouver leurs spectateurs. Et dans le format policier, dont le ressort favori est toujours de nous faire nous sentir intelligent en remettant les pièces du puzzle dans l’ordre, c’est particulièrement ces intrigues qui doivent être parfaitement resserrées pour conquérir le marché. C’est ce qui fait que l’idée d’un élément perturbateur, comme un criminel ou un expert très précis, est si séduisante : elle permet d’apporter plus de légèreté à la formule policière ; créer des intrigues plus originales en mélangeant deux univers différents ; et aussi paraître plus intelligent qu’on ne l’est en noyant le poisson dans de l’ultra-détail que peu de gens connaissent vraiment. Et pour capturer un peu plus la légendaire « ménagère de moins de 50 ans » et vendre un peu plus « d’espace de cerveaux disponibles », on insère une intrigue romantique à base de « suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis » au milieu de tout ça.

La mort, une affaire de routine

Absolument pas séduisant, n’est-ce pas ? A notre ère, difficile d’avoir envie de bouffer le micro-ondé quand on a accès à des plats maison. Et Castle… fait absolument partie de ces productions. A 300%. Avec en bonus les placements produits complètement pétés des téléphones Windows de l’époque, qui à mes yeux sont absolument hilarants de nullité. Mais si je veux parler en bien de cette série, je dois d’abord un tout petit peu lui cracher dessus. Comprenez seulement une chose : c’est par amour.

Esposito et Ryan, la flicaille basique qui prend du galon au fil des épisodes

Castle a un gros problème en tant que série policière : ses intrigues sont… bien, mais pas top. D’abord, comme beaucoup dans ce genre, la série a une tendance très marquée de briser des règles qu’elle a pourtant établi précédemment, notamment le fait de ne pas toucher les scènes de crime pour ne pas laisser d’empreintes. Mais surtout, sans vouloir être trop méchants, les scénaristes n’ont pas vraiment créé des intrigues assez complexes pour avoir cette qualité addictive de vouloir connaître la fin. Fermer le dossier. Comprendre ce qu’il s’est passé. Et c’est encore pire dans la structure du récit : du fait que celle-ci est presque constamment copiée/collée, il devient extrêmement simple de faire le tri entre les éléments véritablement importants de l’intrigue et les fausses pistes.

Va tenir le discours intelligent sur un élément perturbateur de la sorte

La série n’est pas assez intelligente. Ou si l’on inverse la structure de cette phrase : elle est… trop bête. Mais plus que d’accuser le talent des scénaristes, le problème est plus fondamental que ça : c’est le concept même de Castle qui est en tort. Plutôt que de faire appel à une source alternative de connaissances, comme un mentaliste ou un spécialiste des mensonges, elle fait appel à… un romancier. Plus encore, un romancier playboy, grand gamin, pétri de références à la pop culture et optimiste devant l’éternel. Un romancier qui refuse, envers et contre tout, d’être réaliste face à n’importe quelle affaire, et qui recherche à tout prix les scénarios improbables. Quand les autres « compagnons improbables » de ces concepts renforcent les intrigues, le Richard Castle incarné par Nathan Fillion — acteur qui incarne l’unique raison pour laquelle je me suis penché sur la série à l’origine, parce que Firefly — est le premier à nous en détourner. Au bout, l’effet est négatif : ses réactions ne font que renforcer la banalité des cas présentés, particulièrement dans un paysage audiovisuel saturé par le genre.

Certains l’aiment chaud

Alors comment la série a-t-elle pu survivre sur 8 saisons, et représenter pendant quelques temps l’un des plus grands succès d’ABC ? Parce qu’en faisant cette erreur, elle a réussi à trouver un concept qu’elle est bien la seule à posséder, mais qui est extrêmement fragile. Celui d’une série policière qui est… du fun pur. Et ce sans pour autant être parodique. Castle navigue quelque part entre un NCIS et un Brooklyn 99 : les enquêtes criminelles réalistes représentent le cœur de son scénario, mais l’intérêt de la série repose presque exclusivement sur les interactions entre ses personnages. Ce n’est pas véritablement de l’humour, ça n’est pas tout à fait du drame… Si je devais apposer un mot à l’ambiance générale qu’arrive à développer la série, j’utiliserais : chaleureuse.

Ces instants de tendresse font toute la différence

Un épisode de Castle repose sur deux piliers : les liens familiaux, et les liens professionnels. Richard Castle est avant tout le père célibataire d’une jeune fille brillante et très sérieuse, et le fils d’une mère artiste excentrique qui vit sous son toit. Malgré les petites piques envoyées par tout ce beau monde, leurs échanges sont emplis d’un amour radieux qui, très simplement, pousse à sourire béatement. Si les dialogues ne sont pas forcément brillants d’écriture, ils sont si magistralement incarnés qu’on ne peut qu’y croire. Qu’on ne peut qu’y plonger. Qu’on ne peut qu’y déverser nos propres expériences de vie. Et dans ce cadre, puisque tout fleure bon l’amour et tout finit toujours bien, on finit toujours avec une douce chaleur au ventre.

Martha, mère diva qu’il est adorable de détester

Les liens professionnels suivent plus ou moins le même rythme, mais représentent un plus grand défi. Beckett, Esposito, Ryan, Lannie : tous les personnages représentent des archétypes bien connus de ces séries télévisées, qui prennent de la substance et de la profondeur à chaque épisode. Mais plutôt que de nécessiter des épisodes spéciaux pour cela, Castle les démonte progressivement avec subtilité de dialogue en dialogue. La méfiance des débuts se transforme petit à petit en petites vannes çà et là, puis en petites habitudes, puis en confiance… On peut voir ces relations se créer naturellement, sans que la main invisible du scénariste ne les force à exister. Et là encore, toujours avec cette chaleur palpable qui entoure déjà les autres éléments de la série. C’est cette chaleur qui est addictive au-delà de tous ces autres arguments. Et qui forme pour moi une valeur qui englobe l’intégralité de la série : le respect. Les relations humaines sont traitées avec tellement de respect dans cette œuvre qu’il est difficile de ne pas vouloir les voir grandir. Au bout, on revient épisode après épisode pour cette raison.

Ma bande, mon crew, ma mifa

Tout cette description est bien éloignée du sujet, alors disons-le clairement : c’est drôle. C’est fun. C’est attachant. Les petites lubies de Richard Castle, son air enjoué et enfantin pour chaque meurtre. L’exaspération de Beckett, son air faussement ennuyé, son espièglerie. La fierté d’Esposito, sa loyauté. L’innocence de Ryan, sa pureté. Toutes ces petites interactions sont savoureuses parce qu’elles donnent un rythme et un goût particulier à la série, qui se dévore très facilement grâce à cela.

Ah le concert d’Indochine ? C’est par là

Et si les meurtres en eux-mêmes ne sont pas si intéressants, le premier showrunner a fini par trouver une très bonne idée pour les rendre plus attirants : en faire une excuse pour explorer la pop culture au sens général du terme. La série n’est jamais meilleure que lorsqu’elle vient justement nous présenter des sous-cultures, des groupes de vampires de New York aux comic-cons SF. C’est lorsqu’elle n’essaie pas de se prendre au sérieux qu’elle offre son meilleur contenu. Lorsque les meurtres ne sont pas véritablement le point central de l’intrigue. Cependant, cela ne l’empêche pas non plus de savoir être un minimum ancrée dans son époque, comme avec son épisode inspiré de l’attentat du marathon de Boston. C’est dans ces cas-là que son « petit truc en plus » apparaît plus clairement : un humanisme optimiste rafraîchissant, très efficace contre la déprime.

Univers SF ou plateau TV de TF1 ? Vous avez 4 heures

Lorsque l’on est lancé sur ce genre de route, on pardonne plus simplement les faiblesses du reste, et plus particulièrement des intrigues amoureuses. La danse de Castle et Beckett est probablement la plus grande faiblesse scénaristique du show, puisqu’on voit clairement l’influence de la politique de la chaîne derrière les décisions scénaristiques. À la minute où les personnages sont prêts à passer à l’étape suivante de leur relation, un twist aux gros sabots sort de nul part pour tout ralentir. Il ne faudrait pas traire la vache à lait trop tôt. On reste à l’époque où pour les gros cigares, « la chasse » était vue comme plus intéressante que l’histoire de couple elle-même ; à croire que pour être producteur TV à cette période, il fallait obligatoirement n’avoir jamais connu l’amour.

Efface-moi ce sourire

Tristement, naviguer cette frontière s’est avérée bien trop difficile. Il est presque impossible d’avoir accès à la vérité autour des circonstances de production du show et son arrêt, au-delà bien sûr des audiences qui ont commencé à faiblir, mais nous pouvons déterminer quelques pistes de déductions en observant ses deux dernières saisons. Les tabloïds de l’époque, et principalement US Weekly, ont fait leurs choux gras en narrant un grand conflit entre Nathan Fillion et Stana Katic, les deux stars du show, qui semblent-ils ne pouvaient pas se saquer. Et plus précisément, le cher Fillion aurait été infect avec sa tête d’affiche dès la première saison. Dans ce cadre, difficile d’accorder du crédit à une source unique provenant d’un papier ayant pour réputation de s’arranger quelque peu avec la vérité pour plus de sensationnalisme.

Cependant, The Hollywood Reporter a indiqué de plusieurs sources à l’époque que Stana Katic s’était prise plusieurs fois la tête avec Nathan Fillion et n’était pas heureuse de l’ambiance de tournage. Si l’on regarde les bloopers de chaque saison, il faut avouer que les instants de franche camaraderie sont rares entre les deux acteurs, un fait très étonnant alors qu’ils partagent la plupart de leurs scènes. Il semble donc bien que les deux acteurs aient été menottés l’un à l’autre bon gré mal gré métaphoriquement et littéralement. Publiquement cependant, les relations sont restées professionnelles. Et en regardant la série, vous ne pourrez tout simplement jamais deviner ces problèmes.

Il y a un moment où c’est vraiment trop gros pour passer, et cet épisode le prouve parfaitement

Les saisons 7 et 8 montrent également un grand changement de direction pour la série. Notamment par le biais de nouveaux showrunners, qui ont recentré Castle sur les intrigues policières. La famille de Castle a commencé à disparaître des derniers épisodes, tout comme le très doux humour qui rythmait chaque épisode. Les scénarios des meurtres eux-mêmes sont devenus toujours plus improbables, quitte à fermer les yeux sur la logique pure et simple. Et l’envie de scénariser une grande figure de l’ombre, une conspiration incroyable, a donné lieu à des événements au mieux frustrants, au pire insultants pour ceux qui ont suivi les fils rouges lancés par la série depuis le début.

Ces deux dernières saisons sont devenues… banales. Et c’est compréhensible, puisque les nouveaux showrunners n’ont pas identifié la nature de ce qu’ils avaient entre les mains. Ou les producteurs les ont poussés à la véroler ? Quoi qu’il en soit : c’était un petit ovni étrange qui sur le papier avait tout pour être commun, mais a réussi à toucher de nombreux spectateurs par l’honnêteté de sa démarche.

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