Greta van Fleet : we could be guitar heroes

Tout fan actuel de rock old school a un jour dû faire face à la triste réalité. Le temps des idoles est terminé, jamais il n’aura l’occasion d’admirer en concert de ses propres yeux tous ces groupes mythiques qui ont façonné son épanouissement musical. David Bowie : envolé à jamais. Pink Floyd : éparpillés. Mark Knopfler ou les Stones : en se levant tôt et après avoir vendu un rein, pourquoi pas. Quant aux autres, Beatles, Doors et autres Jimi Hendrix, encore faut-il pouvoir trouver une captation potable de l’époque qui ne vous rende ni sourd ni aveugle. Et l’on ne vous parle même pas de Led Zeppelin, dont le tout dernier concert en 2007, Celebration Day, organisé 27 ans après le dernier à l’02 Arena de Londres, a soit-disant donné lieu à 20 millions de demandes de billets… pour 20 000 places disponibles. Une aberration. Et un sentiment aussi ridicule que désespérant de ne pas être né à la bonne époque.

Ressorti cinq ans plus tard dans une collection CD/DVD/Blu-Ray, Celebration Day a même raflé en janvier 2014 le Grammy Awards du meilleur album rock, devant Kings of Leon, Black Sabbath, Queens of the Stone Age, Neil Young ou encore David Bowie. Ne cherchez pas une quelconque nouvelle génération, elle a été remisée au rayon “musique alternative”. Ah si, pardon, Imagine Dragons a décroché la meilleure prestation rock pour Radioactive. Même presque six ans après, j’ai mal à ma pierre qui roule.

Greta Van Fleet - Led Zeppelin

Elle est de l’autre côté la scène les gars.

Mais revenons à notre aérostat de type dirigeable rigide. Acheté dès sa sortie, Celebration Day me laisse dans les oreilles comme un son d’inachevé. À presque 60 ans, le Robert Plant des années 70 n’est évidemment plus. Sa voix ne monte plus aussi haut et n’est plus capable d’enchaîner comme avant, comme le prouve un Ramble On ou un Dazed and Confused tous deux dénués de toute saveur. De son côté, et malgré toute la bonne volonté du monde, Jason Bonham n’est que le fils de son défunt père. Seul Jimmy Page continue d’émerveiller guitare en main, lui qui a toujours milité pour une reformation du groupe.

Fin 2012, Led Zeppelin est mort, vive Led Zeppelin. Hasard du calendrier, c’est en cette même année que quatre gamins de Frankenmuth, Michigan, non loin de Détroit, décident d’emboîter le pas de leurs légendaires aînés en posant les premières pierres de leur propre groupe, Greta Van Fleet, nommé ainsi à partir du nom de la grand-mère du premier batteur, ex-chanteuse de bluegrass. Le passé comme fondation, dès le début, pour des héritiers assumés, prêts à reprendre le flambeau avec une candeur et une assurance désarmantes. Branchez les amplis et sortez les médiators : l’heure est venue de faire se rencontrer futur et passé.

A Ghost Story

Greta Van Fleet et votre serviteur, c’est pourtant l’histoire d’une rencontre purement fortuite. Le découverte ne date que du début d’année, au détour d’une conversation avec les deux autres têtes pensantes de ce blog, qui avait une fois de plus tourné en concert de louanges pour l’un des meilleurs albums rock des années 2000, Wolfmother, signé du groupe éponyme (NB : penser à écrire un jour un article sur Wolfmother). “Ouais, ils font carrément penser à Led Zep’, abonde OtaXou, mais question influence, Greta Van Fleet fait encore plus fort.”

La note prise dans mon appli dédiée, j’attends le lendemain pour me faire une idée. Au programme, un double EP de huit titres, From the Fires et un premier album d’une cinquantaine de minutes au titre résolument sixties, Anthem of the Peaceful Army. Commençons par le début et la première track du premier EP, Safari Song. Avant même de cliquer sur Play, le fantôme de Led Zep’ apparaît déjà, menaçant et traînant derrière lui un gros boulet bien sonore.

Au bout de cinq secondes, il fait déjà beaucoup moins peur, titubant à cause d’un riff tonitruant. À la onzième seconde, il commence à sourire, envoûté par un cri bestial d’un autre temps. Vingt secondes plus tard, alors que le couplet débute, on le surprend à secouer frénétiquement la tête. Quand le refrain démarre, on s’est rapproché de lui sans peur pour lui passer la main par dessus l’épaule et sauter ensemble en rythme.

Kiszka c’est ?

Greta Van Fleet 08

Papa ! Y’a encore Danny qu’est coincé dans l’arbre !

En novembre 2012, alors que le soleil se couche sur la longue vie de Led Zeppelin, les quatre membres de Greta Van Fleet ne sont même pas à l’aube de leur vie d’adulte. Respectivement au chant et à la guitare, Josh et Jake Kiszka ont 16 ans et encadrent leur petit frère Sam, bassiste, 13 ans. À côté, en passe de passer son bac, Kyle Hauck fait figure de doyen. Une différence de priorités qui, même légère, lui vaut d’être remplacé à la batterie en octobre 2013 par Danny Wagner, qui n’a alors pas encore 14 ans.

Tout en continuant de se produire et d’enregistrer une poignée de titres en live, les quatre ados terminent le lycée avant de sortir en avril 2017 leur premier single Highway Tune, un titre datant de l’ère Hauck. La synchronisation labiale douteuse et le surjeu de Josh dans le clip tranchent avec une réelle maturité artistique. Tout juste deux ans après, cela peut sembler une évidence, mais l’essence même du style GVT était là, en germe, sous sa forme brute : trois minutes ultra punchy et aux paroles simplistes qui préfiguraient la suite. La suite, justement, ce sont trois nouveaux morceaux — dont Safari Song — qui intègrent le line-up, accompagnés de deux reprises, A Change is Gonna Come de Sam Cooke et Meet on the Ledge de Fairport Convention, pour former le premier EP du groupe, Black Smoke Rising.

La déflagration est totale et la critique musicale américaine s’empare de l’événement. Même si certains esprits chagrins les qualifient de “groupe de reprises venant tout juste de tomber sur les vinyles de Led Zep’ de papa,” la question qui anime la plupart des observateurs est la même : comment des gamins d’un bled de 5 000 habitants de la banlieue de Détroit s’y sont pris pour faire renaître si jeune un genre complètement tombé en désuétude ?

Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la question. Dotés de parents musiciens, les frères Kiszka ont tous grandi sous le même toit et avaient l’habitude de se battre pour faire valoir leurs choix musicaux. Idem pour Wagner, formé par sa mère à l’école de la folk et qui s’est immanquablement mis à côtoyer les Kiszka. De quoi engendrer un véritable esprit de corps, qui se retrouve dans la création des morceaux — volontairement collégiale — et faire transparaître une innocence que l’on a envie de croire véritable.

Still fan des Sixties

Full Metal Jackets

Retour à février 2019. À peine remis de ce nouveau choc auditif, en pleine session de vagabondage sur des sites de réservation de concerts, la surprise m’étreint : Greta Van Fleet passe en concert au Zénith de Paris le 3 mars. Après avoir tourné à l’été 2018 en première partie de Gun’s N’Roses, autre groupe dont ils se sont fortement inspirés, les quatre gamins devenus jeunes adultes débarquent en Europe pour promouvoir le déjà cité Anthem of the Peaceful Army. Le destin me sourit, j’en serai. Et puis, une semaine plus tard, c’est la douche froide : sans autre forme de procès, le concert est annulé et reporté au… 13 novembre. Huit mois supplémentaires à attendre. Il faut croire qu’en 2019, le rock’n roll est à ce prix.

Flash forward donc vers la grisaille de l’automne parisien, dans une salle complète depuis bien longtemps. Il faut dire qu’avec ce report inopiné, le bouche à oreille a fait son effet. Surtout, entre leurs premières créations adolescentes et leur premier vrai projet conçu en tant qu’album de A à Z, les petits gars du Michigan ont eu le temps d’évoluer, de digérer leurs influences et leur propre style, pour à la fois l’étreindre et s’en affranchir. Plus varié, plus ambitieux, plein de bons sentiments et en même temps un peu pompeux par moments, Anthem of the Peaceful Army est une profession de foi là où From the Fires était le baptême. Et nous d’y croire avec eux.

Une seule piste suffit à nous faire comprendre que cet album à valeur de nouveau départ pour le groupe. Odyssée rock de six minutes, Age of Man veut, comme son nom l’indique, raconter l’histoire de l’Homme et, par extension, l’histoire de Greta Van Fleet. “In an age of darkness light appears / And it wards away the ancient fears.” La lumière, c’est le rock qui, après avoir traversé des contrées de glace et de neige — tiens, encore une référence à Immigrant Song — puis s’être perdue, renaît. “They pass the torch and it still burns / Once children then it’s now our turn.” Ils ont beau s’en défendre, GVF prend très au sérieux son rôle auto-proclamé de porteur d’un feu qu’on disait mourant.

Sérieuse, la fratrie Kiszka l’est indéniablement, tout en se plaçant du côté bienheureux de la force. Chevelus jusqu’aux épaules, apparaissant dès que possible en longues vestes bariolées ouvertes sur des torses nus et/ou en pantalons moulants en cuir, le quatuor cultive habilement un style néo-hippie désarmant de premier degré et de naïveté. Nul besoin d’ailleurs d’attendre la fin des 90 minutes réglementaires de concert pour s’en rendre compte : sur scène encore plus que sur disque, GVF irradie la bienveillance et l’ingénuité.

C’est (pas ?) le Plant

Assister à un concert de Greta Van Fleet en 2019, et a fortiori lors des prochaines années, c’est s’engouffrer dans une capsule parfaitement anachronique, loin du cynisme et du calcul ambiant qui règne sur l’industrie culturelle depuis bien trop longtemps. Pendant que d’autres gamins de leur âge restaient bloqués sur Youtube et Instagram, ils ont créé, absorbant dans leur coin perdu du Michigan plusieurs décennies de musique en un temps record.

Aujourd’hui, sans rien revendiquer, sans rien réinventer, mais avec la conscience du poids qu’ils portent sur leurs épaules, ils essaient simplement de transmettre leur propre amour de cette époque révolue. On n’appelle pas un de ses premiers titres Flower Power sans y croire un minimum. Alors oui, c’est souvent mielleux, parfois risible, même aux yeux d’un public pourtant tout acquis à leur cause et qui a bien du mal à suivre cette gaieté sans retenue — à moins que celui du Zénith soit simplement beaucoup trop mou — mais cela ne donne qu’une envie : les suivre dans leur optimisme débordant, loin des accusations de contrefaçon d’internautes réactionnaires anonymes à deux sous.

Des réactions épidermiques qui s’expliquent peut-être par une anomalie que l’on cherche encore à expliquer : nulle part, dans aucune des rares interviews qu’il nous a été donné de trouver, aucun membre du groupe ne cite jamais le nom de Led Zeppelin. Comme si ces derniers représentaient le proverbial éléphant dans la pièce qu’il fallait ignorer, quitte à envoyer valser la porcelaine soi-même… ce qu’aurait fait Josh Kiszka, selon le grand Robert Plant himself. “Au moins le gamin a du culot puisqu’il dit qu’il a basé son style en s’inspirant d’Aerosmith,” a soufflé Bobby avant de lever les yeux au plafond. Le début d’un clash ? Que nenni, Robert ayant ouvert cet extrait en citant ouvertement GVF comme l’un de ses groupes préférés du moment. “Ils sont Led Zeppelin I,” résume-t-il. Une façon de rappeler que Led Zeppelin ne se gênait à ses débuts pas pour copier sans vergogne certains obscurs artistes de l’époque, de Stairway to Heaven à Since I’ve Been Loving You en passant par Dazed and Confused et Baby I’m Gonna Leave You, ces deux derniers n’étant reconnus que bien plus tard comme des reprises ?

Au-delà du clin d’œil ironique, ce parallèle troublant permet de mettre en valeur quelque chose d’essentiel : chaque artiste met dans ses œuvres une partie de ses influences, consciemment ou non. Que ces dites influences soient évidentes pour le plus grand nombre ne suffit pas à en faire un défaut majeur. La création artistique est aussi affaire de réinterprétations, elles-mêmes fonctionnant en cycles, au rythme des passages de générations. En ce sens, Greta Van Fleet fait figure de renouveau et, à l’image de ces contrées sauvages inexplorées que le groupe aime nous faire imaginer dans ses chansons, les frères Kiszka & Co. parviennent à nous faire croire que l’on peut encore vivre au temps des héros de la guitare. Même pour un jour.

Sources : bluesrockreview.com, wikipedia.org, billboard.com
Crédits photos : lollastockholm.com, billboard.com

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2 commentaires

Contu 2 décembre 2019 - 16 h 39 min

Ouf!!!Merci !!! J avais presque honte d être aussi emballee par les GVF…tant je lisais des avis haineux…ça fait du bien…
Ça me rappelle les connard au festival de Montreux en 82 qui sifflaient Stevie Ray…
Certains ont de la merde dans les yeux…ou plutôt dans les oreilles😆😆😆
Super article!!!

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Flegmatic 2 décembre 2019 - 17 h 04 min

Merci 🙂
J’ai aussi vu passer beaucoup de haine et de condescendance en préparant cet article, alors que ce sont juste des gamins qui se font plaisir en se basant sur un style qu’ils adorent.
Et leur propre style a déjà beaucoup évolué par rapports à leurs débuts.
Perso, ça me va de partir sur quelque chose d’existant, tant qu’on sait d’où l’on vient.
Eux n’ont clairement rien inventé, mais ils sont très bon dans ce qu’ils font, et d’autant plus en live !

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