Avec Arcane, Riot Games a enfin trouvé la recette d’une adaptation réussie

En 12 ans, League of legends s’est imposé comme un incontournable du jeu vidéo et explose tous les records ou presque, avec des résultats seulement disputés un temps par un certain Fortnite. Véritable phénomène, le jeu de Riot Games se décline aujourd’hui en une série d’animation baptisée Arcane sur la plateforme d’un autre géant, Netflix. Que vous soyez fan du jeu ou néophyte complet, laissez-vous emporter sans retenue dans son univers fantastique et pluriel ; Arcane est une adaptation réussie et une œuvre qui fera date.

12 ans qu’on me rabat les oreilles avec League of Legends. Tout le monde y va de son argumentaire ou de son anecdote, même pour s’en démarquer. Personnellement, j’ai toujours été sur la nationale à côté de l’autoroute LoL : je vois son évolution, son itinéraire, j’admire ses infrastructures, mais j’ai toujours préféré le pittoresque de ma petite route de campagne. Oh, je ne dis pas que je n’ai pas croisé son tracé à plusieurs reprises — mes trop nombreuses news sur les rotations de Champions ou mes résumés de compétitions en attestent — mais le géant protéiforme et prolixe, en dépit de son charme certain, ne m’a jamais réellement fait chavirer.

Dessine-moi un bouton

Alors lorsque la nouvelle de son adaptation sur Netflix est arrivée à mes oreilles, je confesse avoir repris deux fois des nouilles : “Les fans seront contents” ai-je pensé… “Les fans seront contents”. Quand on s’intéresse un peu au business du jeu vidéo et à ses acteurs, on connaît la minutie et le professionnalisme que Riot Games, la société qui édite League of Legends, Teamfight Tactics et Valorant, déploie à chacune de ses avancées. De la professionnalisation de l’esport en passant par le modèle économique de ses titres, l’éditeur a développé au fil des ans un empire international solide et reconnu. Régulièrement, pour marquer les phases les plus importantes de son calendrier annuel, l’éditeur se lance dans des coproductions ou des collaborations qui, immanquablement, font leur petit buzz auprès des inconditionnels du jeu.

Souvent très réussis, ces happenings sont toujours plébiscités et ancrent à la fois le titre et l’éditeur comme particulièrement actifs et majeurs sur leurs scènes respectives. Clips ultra dynamiques et quasi expérimentaux mêlant rough animés et prises de vues réelles comme avec le Phoenix de Cailin Russo et Chrissy Costanza imaginé pour les Championnat du Monde 2019, courts-métrages d’animation pour mettre en avant un personnage à l’image du Get Jinxed (ft. Djerv) de 2013 (visible ci-dessous), mise en image de chansons comme avec le célèbre Warriors d’Imagine Dragons (juste au-dessus) : Riot Games s’est distingué en proposant chaque année maintenant un clip inédit qui mélange dans une débauche d’effets et de mise en scène virevoltante les pouvoirs des héros de League of Legends et les prouesses d’adresse des joueurs professionnels qualifiés pour les finales mondiales. En 2017 on apprenait que les Légendes ne meurent jamais, et en 2018 que les héros du jeu avaient acquis leur statut de Pop/Stars. En dehors des campagnes de promotion et de ces moments de communion de fans, un point commun unit toutes ces sorties : une envie presque incontrôlable de mettre un vrai pied dans l’animation, et si possible en gardant son empreinte bien marquée.

Yes, Arcane

Tandis que je reposais nonchalamment ma fourchette, digérant doucement l’information, je me disais que ce serait sûrement joli cette série. Mais quand bien même ce serait joli et bien fait, j’ai vu trop de jeux vidéo se prendre les pieds dans le tapis de l’adaptation pour commencer à frétiller de la moustache. De Mario à Street Fighter en passant par Mortal Kombat et cie, ciné/série et jeux vidéo ne font généralement pas bon ménage. Si Christophe Gans a bien su imprimer l’ambiance de Silent Hill sur sa pellicule, il le doit surtout à son chef opérateur ; les errements de ses personnages qui passent de décors en décors comme les héros du jeu avancent de niveau en niveau à la recherche d’un MacGuffin ont essoufflé la plupart des spectateurs. Et non je ne parlerai pas ici d’Uwe Boll et de ses ratages honteux en série, Karim Debbache faisait ça mieux que personne. Quant à Paul W.S. Anderson, réalisateur de la plupart des Resident Evil, de Monster Hunter et j’en passe, je ne lui accorderai qu’une ligne qui se passera de commentaire en l’honneur de mon ami Flegmatic qui lui voue un culte tordu.

Puis vint une première bande-annonce. Et au pays de plus en plus formaté de l’animation dite bankable démocratisée par Disney et Pixar avec ces humains à la texture de peau caoutchouteuse ou ces animaux anthropomorphes au pelage texturé — mais tous armés de grands yeux sur-expressifs et disproportionnés — ce teaser m’a gentiment décroché le sourcil… J’ai su apprécier avec plus ou moins de magie dans les yeux Big Hero 6, Zootopia, Coco, Vice et Versa, La Reine des Neiges, Raiponce, Ratatouille, Les Indestructibles, Les Mondes de Ralph, Luca, Soul et bien d’autres — oui, la liste est longue, c’est mon point –, mais j’ai de plus en plus de mal à cacher ma lassitude devant l’uniformité graphique de l’ensemble, comme un fan de shōnen serait fatigué d’y voir tout le temps les mêmes ficelles. D’autant que cette ‘réussite de forme’ quasi industrialisée a tendance à gagner les autres producteurs, comme le prouvent Dragons, Comme des Bêtes, Kung-Fu Panda, Yéti & Compagnie, Abominable ou Le Voyage vers la Lune… Dans cet océan de ressemblance, le style percutant d’Arcane m’a directement filé des baffes. Comment il n’y a pas que les Japonais et les Français qui se permettent ce genre d’écart de style ?

La folie de Jinx, sorte de Harley Queen locale, est particulièrement bien réussie

La Ligue des Champions

Happé par l’enrobage, je me suis donc laissé tenté par la série. Trois fois trois épisodes de 45 minutes. Trois par semaine. Et donc trois arcs scénaristiques pour une seule histoire. Comme je le disais plus haut, je connaissais empiriquement League of Legends. Pour moi, c’était un joyeux agrégat de pas mal d’influences. Un syncrétisme culturel qui piochait partout pour mieux renforcer son propre univers pluriel, même s’il fallait sûrement forcer un peu pour fermer le coffre. Un peu d’heroic fantasy, un peu de SF, des pirates, du steampunk, du rétrofuturisme, des samouraïs et des ninjas, des réinventions de personnages mythologiques issus de différentes cultures, de tous les continents et de toutes les époques… Bref, un bien beau capharnaüm qui au fond ne servait que vaguement de prétexte pour permettre à un loup-garou d’affronter le cousin de la créature de Frankenstein ou à une divinité shintoïste de se taper avec entrain avec un guerrier spartiate, un vampire ou une gorgone tout droit sortie des récits d’Homère.

Alors oui, j’avais creusé un temps les relations entre certains personnages, appelés Champions dans le jeu. J’ai su un temps que machin était le père de truc, et que bidule était leur pire ennemi et qu’il était du même pays que machine. Oui, j’ai souvent apprécié les artworks qui se multipliaient sans cesse pour chaque héros, pour autant de tenues en jeu. Oui je sais que chaque personnage possède plusieurs coups signatures, dont un passif, ainsi qu’un ultime qui ne se déclenche qu’au bon moment, et que comme pour leur background, ces Champions ont des synergies poussées les uns avec les autres souris en main. Mais pour faire simple, c’est à peu-près tout. J’ai donc abordé Arcane plutôt comme un néophyte, me demandant bien comment on ferait rentrer tous ces univers mélangés et ces 140 identités dans une série télé. Spoiler alert, la réponse est simple : en ne faisant pas ça.

Une opposition ourdie par le destin

It’s Arcane of Magic

Est-ce que Riot a découvert la recette de l’adaptation de jeu vidéo réussie ? Sans doute oui. Arcane est une sorte de préquelle à League of Legends. On y découvre un univers et des personnages pas encore tels que les joueurs ont l’habitude de les incarner. Comme un Vador encore blondinet, naïf et idéaliste, le sort n’a pas encore tranché les fils du destin. Et plutôt que de raconter l’infiniment grand et de faire défiler les visages, Arcane a décidé de raconter l’intime, et de ne se concentrer que sur un nombre restreint de héros, réunis par une unité de temps et de lieu. L’action prend ainsi vie dans les ruelles étroites de Zaun et s’étale jusqu’aux tours cossues, immaculées et vertigineuses de Piltover. Cette cité double aux différences sociales bien marquées rappelle directement Midgar et les Bidonvilles des secteurs de Final Fantasy VII, Zalem et Kuzutetsu dans Gunnm ou bien sûr la Metropolis éponyme de Fritz Lang.

Le scénario s’articule ainsi autour d’un petit groupe de personnages que les épisodes feront se croiser pour autant d’oppositions, d’entraides ou simplement le temps d’un conseil, d’un échange bref mais essentiel, mais aura la bonne idée de prendre son temps et d’inclure de nombreux autres protagonistes totalement absents du jeu pour créer un réseau complexe et un univers tangible. Les Champions du jeu ne sont que des maillons dans un grand ensemble, quand bien même ils sont souvent moteurs et au cœur des avancées de l’histoire. Particulièrement prenant, le premier arc — étalé sur trois épisodes donc — raconte comment un gang de gamins des rues essaie de s’en sortir dans son quartier pauvre, alors qu’ils doivent répondre à l’autorité d’un ancien révolutionnaire résigné ayant troqué ses armes pour un statut de paternel improvisé.

Petit relent du Tombeau des Lucioles

Les légendes détonnent

À l’opposé de ce monde, un jeune chercheur idéaliste et enthousiaste se distingue dans son université pour ses inventions inédites : maîtriser une source magique ancienne réputée dangereuse et sauvage afin de développer le confort et les perspectives des habitants les plus fortunés de la cité qui se livrent en douce de sombres luttes d’influences. Passé le premier triptyque, la toile de fond est esquissée et le décor mis en place. Le scénario se resserre alors autour de deux sœurs, Vi et Powder, à qui le destin réserve son lot de galères. Et si les grands duels fratricides existent depuis l’aube des temps, de Caïn et Abel en passant par Remus et Romulus, Richard Cœur-de-Lion et le Prince Jean ou Thor et Loki, le thème des frères ennemis a toujours su enflammer les grandes tragédies grecques, shakespeariennes, la littérature, la fiction ou l’histoire. Quiconque a un frère ou une sœur sait d’ailleurs très bien que tout n’est pas toujours simple.

Sans dévoiler beaucoup du scénario, les deux sœurs devenues adultes seront séparées et deviendront chacune, par la force des choses, les étendards de forces qui s’opposent, noyant au creux de leur estomac les soubresauts de leur amour impossible, distendu, asynchrone. Doute, manipulation, lassitude, deuil, Arcane est une série qui ne prend pas de détour pour aborder ses thématiques et les traiter en profondeur. Vi et sa quête de rédemption, Powder, devenue Jinx, et ses errements mentaux erratiques si sublimement mis en images. Au lieu d’infantiliser le spectateur dans un univers superficiel pétri de fan service, les scénaristes ont préféré prendre un parti pris radical : le canevas de nos envies et de nos obligations se heurte ou s’emboîte à celui des autres, et cela ne se fait pas sans broyer quelques rouages dans la grande machinerie du tissu social.

Le monde d’Arcane est impitoyable en ça qu’il sonne vrai. La série ne tente pas d’édulcorer les motivations de ses personnages ou d’arrondir des caractères durs et des conflits larvés ou éclatants. Sexualité, corruption, peur, lobbying, séduction… Des hautes tours blanches de Piltover aux bas fonds de Zaun, l’humain est partout pareil. Hommes comme femmes noient leur chagrin dans l’alcool ou dans l’alcôve, conjurent leurs désirs dans des drogues expiatoires ou transcendent leurs envies et leurs aspirations dans le travail, la duplicité ou l’orgueil. Arcane dresse un portrait dur mais mature qui saura séduire le spectateur curieux, même s’il n’a jamais entendu parler de League of Legends. Qu’ils se nomment Jayce, Viktor, Ekko, Silco, Mel, Caitlyn ou Heimerdinger, que vous ayez reconnu Singed ou voyez seulement un vieux savant-fou chauve ; la série ne vous abreuve pas de réponses forcées ou ne s’encombre pas d’explications à rallonge. Il est un idéaliste qui a dû se débrouiller, elle est une jeune femme de bonne famille étouffée par sa classe sociale, il a une revanche à prendre sur la vie… Le background fourni se suffit à lui même.

Ici, pas d’origin stories à tiroir. Après le style graphique, un nouveau bol d’air dans le caniveau du toujours pareil ! Premier ingrédient d’une recette réussie ? Ne pas prendre le spectateur pour acquis et s’adresser à toutes et tous. Deuxième ingrédient ? Écrire des personnages multiples et complexes qui trompent leur archétype et les faire se débattre dans un univers palpable avec des motivations crédibles. Troisième ingrédient ? Savoir ménager le rythme pour permettre des moments de recueillement et des respirations ainsi que des montées d’adrénaline endiablées.

C’est peut-être dans les looks des Conseillers de Piltover que la marque Fenty de Rihanna a participé

Out of my League

Les adaptations de jeux vidéo seraient toujours ratées ? Sans mentir ! Si votre encrage se rapporte à votre portage, vous êtes l’unique antidote de cette loi. Et force est de constater que si le fond est bien présent, ambitieux et habile, la forme, qui m’avait tout-de-suite tapé à l’œil, a dépassé toutes mes attentes. Les angles de caméra inventifs se multiplient, les constructions de plans s’entrechoquent et s’enchaînent pour mieux souligner les rapports d’échelle du labyrinthe urbain de Zaun à la démesure de Piltover. En mélangeant des décors variés où se mêlent bidonvilles reconstruits, faits de brics et de brocs avec quelques bouts de tôles rouillées et de néons tremblotants à des tours steampunks aux rouages précis mâtinés d’influence art-déco, les artistes du studio Fortiche restituent un monde d’une richesse visuelle incroyable qui sert toujours le récit.

Des jeux d’enfants qui se transformeront en réalités à l’âge adulte

Pris à la gorge dans les intestins nauséeux des quartiers portuaires à l’eau saumâtre, un simple renversement de plan calqué sur le saut d’un protagoniste voit poindre de loin en loin un bout de ciel bleu entre les enseignes clignotantes et les fumées stagnantes. Un rêve, un espoir, vers lequel la caméra s’envole, marquant chaque impact de saut comme une course effrénée où la lourdeur de la peur fait écho aux dégâts sur les avants-toits pour qu’enfin l’horizon, le vide… l’air pur, la chaleur du soleil sur le visage. La lumière. Elle irradie la scène. Le temps s’arrête. Puis l’ombre recouvre l’espoir. Plus dure sera la chute. Chaque plan d’Arcane est un trait qui vous touche. Chaque scène un tableau. Chaque épisode est constellé de ruptures de forme inventives ou réhaussé de mille idées de mise en scène. Une course poursuite ? La caméra s’agite comme un cadreur épaule suivrait les comédiens. Un combat ? Le point de vue virevolte tout en rotations fluides tandis que les adversaires se testent, puis se placent du coude au poing, en suivant les coups, accélérant vers l’impact pour mieux reculer aussitôt afin d’admirer la chorégraphie générale et permettre au spectateur d’entrevoir la scène dans son ensemble, du point de vue des badauds qui assistent à ses assauts parfois démesurés, en un plan séquence inspiré.

Avec son style graphique atypique, Arcane nous convie à une danse d’artworks animés. Dominantes de rouge et d’ocre, contrastes de verts et de mauves, ambiances nocturnes, couchers et levers de soleil… Le traitement de la lumière touche souvent au sublime et la maîtrise des ambiances est incontestable. Le savoir-faire du studio français explose, d’autant plus qu’il se permet en de nombreuses occasions des effets de style et des money shots inspirés d’une beauté incroyable : ce duel qui transcende le temps, ce cri du cœur qui fait revivre des fantômes, ou ces flashs de folie qui détruisent la pellicule sont autant d’exemples magnifiques qui impriment la rétine que les décrochages plus ‘clipesques’. En de rares occasions où le récit veut se donner du coffre, d’intenses moments mis en musique accélèrent l’action ou suspendent littéralement la courbe du temps pour le plus efficace des résultats.

See you, Space Cowboy

La cerise et l’ananas

Je pourrai continuer ainsi sur encore un nombre incalculable de paragraphes, mais vous avez compris l’idée générale. Le quatrième ingrédient d’une recette réussie, c’est de se différencier formellement aussi de la masse, de survoler le courant en se démarquant. C’est comme ça qu’on plante les plus beaux buts. Le cinquième ingrédient d’une recette réussie, c’est enfin de tenter des choses qui vont donner une vraie identité à l’ensemble, une singularité. Les profs à la retraite ne répètent-ils pas qu’ils se souviennent des meilleurs et des pires élèves qu’ils ont eus ? La cerise sur le gâteau d’une adaptation réussie ? Donner de l’ampleur, moderniser et élargir l’univers de l’œuvre originale tout en respectant les règles établies plutôt que de la recracher sans envie ou appétit, ou en mettant un bout d’ananas incongru au milieu.

Est-ce que Riot Games a découvert la recette d’une adaptation de jeu vidéo à l’écran ? Sûrement. Ils y parviennent en mélangeant tous ces ingrédients rares aux bonnes quantités. Arcane se pose comme une franche réussite car la série a su se créer un ton mûr, mixer avec talent un scénario dense, des personnages complexes et une richesse de forme qui fera date, comme Spiderman : Into the Spiderverse en son temps. Riot Games et le studio français Fortiche ont préféré parler au plus grand nombre plutôt qu’aux spectateurs déjà acquis en misant sur la profondeur de l’intrigue plus que sur le fan service. Est-ce que Riot Games a tout simplement produit une bonne série, League of Legends ou pas ? Oui. C’était donc ça le secret. Simplement faire un bon film ou une bonne série… Arcane est une série à dévorer absolument, non pas parce que c’est une adaptation, mais parce que c’est intelligent, prenant et bien fait. Vivement la suite !

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