L’Enfance du Pop : l’Apple IIc

Souvent, l’été, j’ai comme une envie de jouer à l’Apple IIc.

Quand il avait mon âge, mon père a fait l’acquisition d’un ordinateur Apple, du modèle IIc : blanc, avec un petit écran, associé à son clavier et son joystick. On est au début des années 1980 et les enthousiastes de la technologie se procurent tous des ordinateurs de bureau, ces premières machines qui peuplent aujourd’hui la quasi-totalité des domiciles et des lieux de travail. Pour accéder à un logiciel, il faut insérer une disquette molle Floppy sur le côté. Ces logiciels vous permettent d’utiliser un traitement de texte, comme Word, de dessiner, comme Paint, ou de jouer à des jeux vidéo comme… n’importe quel jeu vidéo.

Les années passant, d’autres appareils ont remplacé l’Apple IIc. L’Atari ST, d’abord. Puis les Macintosh, leur version portable, les premiers PC équipés de Windows 95, 98, 2000, etc. En 2004, j’ai eu mon premier ordinateur portable à moi, puis un autre, puis encore un autre et puis celui sur lequel j’écris cet article. Mais pendant tout ce temps, l’Apple IIc de mon papa n’a jamais montré de signe de fatigue. Il a simplement pris sa retraite dans une maison familiale du sud de la France. Le voici, en 2018.

Mon Apple IIc, avec son clavier, ses disquettes floppy et son écran en noir & vert

Voilà pourquoi l’été est souvent associé à une partie d’un jeu quelconque sur l’Apple IIc. Depuis un quart de siècle, je me réfugie fin juillet / début août dans une toute petite pièce bien fraîche pour relancer cette machine qui produit depuis bientôt quarante ans les mêmes sons, si enthousiastes et si datés à la fois.

La maison a été vendue en mars 2019. On m’a demandé ce que je voulais en garder et j’ai répondu “rien“. Parce que si tout n’est pas là-bas, tout n’est nulle part. La dernière fois que j’ai vérifié, tout était là-bas, alors j’imagine que tout y est encore. Non ?

Un ordi qui console

En écoutant les jeunes gamers, je me rends compte que les souvenirs d’enfance font souvent appel à des jeux de mon adolescence, voire même du temps de mes études. Goldeneye, GTA III, Les Sims… J’étais déjà grand et le gameplay de ces pépites me paraissait révolutionnaire par rapport à tout ce que j’avais connu avant. Les jeux de ma petite enfance n’étaient ni en 3D, ni même en couleurs. Les consoles de jeu n’existaient pas vraiment, d’ailleurs. On achetait un ordinateur complet, en plusieurs périphériques, et toute la famille s’en servait.

Pourtant, ces vieilles machines ressemblent beaucoup à celles qu’on utilise de nos jours. Les amateurs de la PlayStation 4 ont sûrement dans l’oreille le joli petit bip de la console quand on l’allume, suivi d’un ventilateur qui se met doucement en marche. L’Apple IIc, c’est pareil, en moins onctueux, on va dire. Il fait plutôt BIP, puis tout un fracas de sons archaïques qui nous feraient bondir au plafond aujourd’hui.

Les fameuses disquettes floppy, grandes et souples

Autre ressemblance notable : le piratage allait déjà bon train à l’époque. Les logiciels de l’Apple IIc étaient si faciles à copier que tout le monde se les refilait. C’est simple : je ne suis pas sûr d’avoir jamais vu un original de ma vie, avec sa boîte et sa notice, ni chez moi, ni chez personne. Quant aux disquettes, même si elles sont iconiques d’une autre époque, elles ne sont ni plus ni moins que les ancêtres des disques que nous insérons toujours dans nos consoles de jeu. Disséquez-les et vous trouverez, sous leur enveloppe de plastique noir, un disque rond très souple sur lequel le logiciel était inscrit.

Assassin’s Creed, c’était mieux avant

A quoi jouait-on ? C’est là que ça se complique. Schématisons en disant qu’il y avait trois catégories de jeux : ceux que vous imaginez de l’époque, ceux que personne n’imagine et ceux que l’époque avait déjà imaginés.

Ceux que vous imaginez de l’époque sont les plus simples. Bien sûr, nous avons joué à Pac-Man. Bien sûr, nous avons joué au serpent, le même qu’on a retrouvé vingt ans plus tard dans les téléphones Nokia. Bien sûr, nous avons cassé des briques et renvoyé la baballe (ou plutôt le pipixel) sur Pong jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ces jeux-là datent, pour la plupart, de la fin des années 1970. Ce sont des valeurs sûres qui avaient déjà probablement une dizaine d’années quand je les ai découverts pour la première fois. Ce sont des clichés qui se vérifient. Plus étrange à imaginer aujourd’hui : même quand il s’allumait, le fond de l’écran restait noir et la seule couleur qui en rayonnait était verte. Tout se passait en vert sur noir, un peu comme les fameux ordinateurs dans Brazil de Terry Gilliam. Certains modèles avaient un écran en couleurs, mais pas le nôtre.

Jonathan Pryce devant son écran dans “Brazil”

Ceux que personne n’imagine sont ceux qui sont tombés en désuétude, et probablement mes préférés. Sur la première photo de mon Apple IIc apparaît un jeu qui s’appelle Archon. Schématiquement, c’est un jeu d’échecs où les pièces sont inspirées d’un univers d’heroic fantasy : trolls, banshees, dragons, licornes, sorciers, etc. Vous choisissez entre le côté clair et le côté obscur et vous affrontez la machine. Une version à deux joueurs existait aussi, si vous étiez correctement équipé. Les pièces se déplacent différemment d’un jeu d’échecs, chacune répondant à sa propre règle. Mais quand deux pièces se rencontrent… place au combat ! Un nouvel écran oppose les deux rivaux dans un espace presque vide, composé exclusivement de petits rochers derrière lesquels s’abriter. Mais, toutes les deux ou trois attaques, les rochers changent de nombre et de place.

Certains personnages lancent des rochers, d’autres tirent des éclairs. Les plus nuls sont équipés d’un gourdin et se jettent à l’assaut de leurs ennemis en espérant ne pas se faire liquider avant de les avoir atteints. Chacun a sa barre de vie et que le meilleur gagne. Vous remportez la partie quand vous avez conquis les cinq cases magiques de l’échiquier, ou quand vous avez massacré toutes les pièces de votre adversaire. Moi, je m’amusais à jouer avec les contraintes, tant je maîtrisais le jeu. Dans le cas présent, j’ai conquis les cinq cases avec le côté obscur et j’ai massacré toutes les pièces de l’ennemi, tout en disposant mon armée de façon symétrique. Qui, à part moi, se souvient encore d’Archon… ?

“Archon”, une partie terminée

Ceux que l’époque avait déjà imaginés sont ceux qui amuseront le plus les gamers d’aujourd’hui. Les ordinateurs d’avant étaient déjà assaillis par les jeux dérivés de films populaires, comme Conan, ou Ghostbusters, que Le Joueur du Grenier avait testé dans une de ses vidéos. Il y avait déjà des compilations de mini-jeux pour résumer les Olympiades d’hiver ou d’été, du genre Track & Fields. Certains jeux à vertus pédagogiques nous permettaient de découvrir le monde tout en pistant la fameuse Carmen Sandiego, qui avait déjà Interpol à ses trousses il y a quarante ans ! Et si vous vous êtes déjà dit que Assassin’s Creed ressemble étrangement à Prince of Persia, sachez que, pour moi, Prince of Persia ressemble surtout à Karateka. Développé en 1984 par le même éditeur (Brøderbund), Karateka vous permet d’incarner un petit bonhomme qui fait du karaté et qui se bat contre plusieurs ennemis plus ou moins coriaces pour infiltrer un château, trouver son seigneur, le vaincre et libérer la belle princesse enfermée. Comme Prince of Persia (et celui qui ajoute “comme Mario Bros.” prend une baffe). En un sens, je jouais déjà à Assassin’s Creed quand j’avais trois ans.

Le début du jeu “Karateka”

L’Apple IIc a fait Pomme+Q

Cet été, pour la deuxième année de suite, je ne peux pas jouer à mon Apple IIc. Personne n’en a voulu. Nos appartements sont trop petits pour les vestiges du passé. À ce que j’ai compris, la petite machine dynamique et infatigable a fini au fond d’une benne, mais je n’en veux pas à mon père. C’était son ordinateur, après tout. Libre à lui de s’en séparer. Aujourd’hui, nous sommes habitués à l’obsolescence programmée et aux générations de consoles qui effacent de plus en plus vite les précédentes. Mais à l’époque, ces bidules étaient faits pour durer. Notre ordinateur était un samouraï : il n’a jamais rendu les armes. En m’arrachant les cheveux et en suppliant ma femme, j’aurais pu lui trouver une place ici ou là. En Normandie, peut-être… Mais le samouraï ne se met pas en maison de retraite. Il fait seppuku.

Il ne me reste que ces photos et le souvenir des petits chants de cette machine formidable, qui ne s’est plus confiée qu’à moi, pendant vingt-cinq ans, quand je lui rendais une courte visite estivale. Le sort est souvent cruel avec les vestiges du passé. Les vieilles maisons s’encombrent de vieux objets et d’enfants devenus trop vieux pour les aider à vieillir encore. Je regrette un peu de ne pas avoir cherché un collectionneur, qui aurait sûrement adopté l’ordinateur avec plaisir, mais comme je l’ai dit en préambule, j’ai préféré rester dans le déni.

Déjà amoureux de mon ordinateur en 1985

Ce qui me manquera sans doute le plus au fil des ans, c’est cette fraîcheur d’un univers numérique, doublé d’un enthousiasme pour une technologie en plein essor, où rien n’était organisé. À l’époque, il n’y avait pas de jargon, pas de gameplay, pas de dev, pas de frag, pas de lag, pas de FPS, pas de RPG… La communauté des gamers n’existait pas et le jeu vidéo souhaitait la bienvenue à quiconque voulait s’en emparer. On était tous contents de s’y mettre, heureux d’y jouer et satisfaits au moment d’éteindre la machine, après quelques dizaines de minutes de divertissement. Je me sentais appartenir à une génération au penchant naturel pour le jeu vidéo. Aujourd’hui, je ne comprends même pas ce qu’est Fortnite. Je me doute simplement que si j’étais capable de le comprendre, Fortnite aurait moins d’intérêt pour les ados.

Mais c’est sans rancune. J’ai profité, moi aussi, de mes jeux vidéo d’enfance pendant les trente-cinq premières années de ma vie. Un jour, il a été temps de leur dire adieu. Mais je ne serais pas étonné d’apprendre que, dans une décharge du Gard, Captain Goodnight court après Carmen Sandiego, tandis qu’un karateka affronte Conan sur l’échiquier d’Archon, que les Ghostbusters se préparent aux J.O. d’été et que Pac-Man et le serpent gobent des petites pastilles, en dansant sur les sons incongrus d’une petite musique en 8 bits.

Cet article est dédié à mon papa, en souvenir de nos après-midis passées à la Fnac Micro.

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