Fight Club : Marla, l’autre personnage qui n’existe pas

Nous avons déjà fait le point sur un film de David Fincher avec Brad Pitt dans le premier rôle, mais tant pis. Couvre-feu oblige, je scrollais à n’en plus finir le maigre catalogue cinématographique d’Amazon Prime Video quand je suis tombé sur Fight Club. Je ne l’avais pas vu plus de deux fois depuis sa sortie, et ça faisait bien quinze ans que je n’y avais pas jeté un œil.

Le truc, avec Fight Club, comme avec Usual Suspect, c’est que le coup de théâtre final est si sensationnel qu’on finit par réduire le film à ça : une longue histoire étrange qui prend tout son sens lorsqu’une révélation éclate au visage du spectateur. Levons tout de suite le voile sur la question, pour que ceux qui ignorent encore la fin du film aient une chance de s’arrêter là. Ils auront été prévenus.

Dans Fight Club, Edward Norton joue le personnage principal, le narrateur, qui n’a pas de nom et qui laisse sa vie lui rouler dessus. Insomniaque, docile, mort à l’intérieur, il est la proie idéale du consumérisme et d’une crise identitaire. Pour se réconforter, il passe ses soirées dans des clubs de paroles réservés à des victimes de maladies graves. Il y fait la connaissance d’une jeune femme, Marla, qui est là pour les mêmes raisons que lui. Plus tard, à bord d’un avion, il rencontre Tyler Durden, beau gosse indomptable. Après une soirée arrosée, le narrateur et son nouvel ami Tyler se foutent sur la gueule juste comme ça, pour essayer. Enivrés par l’adrénaline, ils remettent le couvert chaque jour, jusqu’à créer le “Fight Club”, un groupe clandestin d’hommes ordinaires qui s’essayent à la violence. Bientôt, le club se radicalise, envoûté par le charisme de son leader, Tyler Durden, nihiliste jusqu’à la dernière phalange. La situation dégénère : le “Fight Club” devient un groupe de terroristes que rien n’arrête, sur le point de détruire l’ordre établi. Mais à quelques heures de la fin du monde, lorsqu’il ne peut plus revenir en arrière, le narrateur comprend qu’il n’y a jamais eu de Tyler Durden. Tyler, c’était lui, depuis le début.

Tyler et le narrateur sont une seule et même personne, unies dans leur quête de violence

Dès lors, il n’est pas difficile de voir Fight Club comme une ode militante contre le rêve américain, un appel au réveil des masses endormies, un discours cynique “qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas”, pour reprendre les formules les plus caricaturales de l’extrême droite. Mais si, derrière ce monde de couilles, se cachait réellement une critique au vitriol de la testostérone, un film qui vous dit qu’il y en a marre de ces concours de zizis et que l’homme du XXIe siècle sera celui qui aura su dompter sa misogynie ?

Attendez, ne partez pas ! Je ne suis pas là pour faire de la politique. Juste pour vous faire partager mon expérience lorsque j’ai vu Fight Club pour la troisième fois. Car, à bien y regarder, le personnage le moins vraisemblable, c’est peut-être celui de Marla…

Théories du comptoir

Déjà, on peut m’opposer deux choses.

D’abord, je ne suis pas le premier à y avoir pensé. “Merci, Captain Obvious, Internet est rempli d’articles sur la question.” Tant mieux, alors ! Je ne suis pas le seul à comprendre le film comme ça.

Ensuite, sur la scène de la voiture dans Sevenj’avais écrit que je n’aimais pas les théories, et que pour moi, ce qui n’est pas à l’écran n’a pas à être débattu. D’accord. Je vais donc me plier à ma propre contrainte et ne pas interpréter les indices qui me laissent penser que Marla Singer est, comme Tyler Durden, le pur produit d’un cerveau malade.

Et si Marla Singer n’existait pas non plus ?

Laissez-moi me défaire immédiatement de mes arguments les plus bidons. Par exemple, je trouve que le personnage de Marla n’a pas l’épaisseur suffisante pour être crédible. Pourtant c’est un peu vrai : on ne sait quasiment rien d’elle, sinon qu’elle vit seule dans un appartement, qu’elle prend du Xanax et qu’elle gagne sa croûte en revendant des vêtements qui ne sont pas à elle. C’est mince, comparé à ce qu’on sait du narrateur ou de Tyler Durden ! Mais soit. Après tout, que sait-on vraiment de James Bond, de Tintin ou d’Indiana Jones ?

Ensuite, il y a toutes ces apparitions en images subliminales de Tyler Durden qui annoncent son irruption imminente dans la vie du narrateur. Vous savez, ces fameux petits “flashs” où on l’aperçoit à peine ! L’une d’entre elles intervient en superposition sur Marla, qui s’éloigne dans la rue, comme pour prendre sa place. Mais bon… Après tout, Tyler Durden apparaît aussi à côté du docteur au début du film, ou près de l’organisateur du groupe de parole pour les victimes du cancer des testicules. Eux, je dois dire que je ne les soupçonne pas particulièrement de sortir de la tête du narrateur.

Marla s’en va, quand soudain…

…elle est remplacée par Tyler !

Tout de même, il est intéressant de remarquer qu’au détour d’une scène, Marla, convaincue d’avoir une tumeur, lui demande de passer chez elle pour lui palper les seins. C’est un des rares gestes de prévention dont le spectateur sera témoin dans un film globalement consacré à l’autodestruction, surtout sur l’impulsion de Tyler Durden, mais d’accord. J’invente. Ça aurait pourtant été pratique de suggérer que Marla symbolise la préservation lorsque Tyler tire toujours du côté du morbide. Tant pis, je n’y reviendrai pas. C’est promis.

Fight Club regorge de détails sur lesquels on pourrait broder des idées tirées par les cheveux, mais restons-en là. Parlons plutôt de ce qui est difficile à ignorer.

Appliquons la 1e règle du “Fight Club” : ne parlons pas du “Fight Club”

Le générique du film se déroule dans un espace indéfini, composé de globules non-identifiés qui se révèleront être une vue en gros plan et en travelling arrière du cerveau du narrateur. Puis, on sort de sa tête. Et, dès ses premiers mots, un indice considérable : tout a un lien avec Marla. Je n’invente rien, c’est lui qui le dit en conclusion de la scène d’intro du film. Les images qui vont suivre sortent de sa tête, et toutes ont Marla comme point commun. Au lieu de s’appeler Fight Club, le film pourrait tout simplement s’appeler Marla.

Fight Club 11

Dès les premiers instants du film, on a la clef : Marla est au centre de tout

Mais restons terre-à-terre : Marla est étrangement tout le contraire du narrateur. Il est un homme, elle est une femme. Il porte une chemise blanche, elle est vêtue de noir. Il ne fume pas, elle enchaîne les clopes. Plus encore que Tyler, elle est le reflet en négatif du héros. Certes, cela ne suffit pas à en déduire qu’elle n’existe pas. Mais dans ce cas, pourquoi le narrateur semble-t-il être le seul à pouvoir interagir avec elle ?

Revoyez le film en entier : seul le personnage interprété par Edward Norton lui adresse la parole, à une toute petite exception près. Après un rapport sexuel (métaphorique ?), Tyler Durden lance à Marla un typique “Ferme-la” bien macho. Tyler, on l’apprendra plus tard, est le narrateur. Donc le narrateur est bien le seul à parler à Marla.

Marla et le narrateur se rencontrent dans un groupe de parole réservé aux victimes du cancer des testicules

D’autre part, comment cette femme qui se rend dans des groupes de parole peuplés de victimes du cancer peut-elle s’assoir tranquillement au beau milieu d’une session et enchaîner les cigarettes sans qu’on ne lui fasse une réflexion ? Pourquoi personne ne lui demande ce qu’elle fait là quand elle participe aux réunions concernant les hommes atteints du cancer des testicules ? Dans un autre groupe, pourquoi ne communie-t-elle avec personne d’autre que le narrateur quand les participants doivent se mettre deux par deux pour pleurer ? Et quand l’organisatrice passe près d’eux, elle regarde le héros et lui recommande de se laisser aller, comme s’il n’y arrivait pas, comme s’il était seul.

C’est aussi au cours de ces réunions qu’un exercice consiste à se créer un espace mental réconfortant, un refuge, une grotte. Celle du narrateur est une caverne glaciale, à l’image de son appartement standardisé Ikea. La première fois qu’il y accède, son “animal porteur de force” est un petit pingouin sans personnalité, qui glisse facétieusement sur le ventre. La deuxième fois, en revanche, c’est Marla qui s’y trouve, preuve de plus qu’elle vit littéralement dans son cerveau.

Marla devient “l’animal porteur de force” du narrateur

D’autres indices semblent indiquer que Marla et le narrateur ne font qu’un. Elle traverse continuellement la rue sans regarder et ne se fait jamais écraser. Lorsqu’elle est klaxonnée, il l’est aussi sur le plan suivant. Quand il la menace de la dénoncer au groupe de parole pour révéler qu’elle n’est pas malade, elle rétorque en toute logique qu’elle le dénoncera aussi. Ces détaillent le prouvent, ce qui affecte l’un affectera immédiatement l’autre.

D’ailleurs, il est probable que le narrateur ait fait germer plus d’un alter-ego. Il le dit au début du film : lorsqu’on est insomniaque, tout devient la copie d’une copie d’une copie. Il jouera également pendant tout le film à donner la parole à des organes ou à des sentiments. “Je suis l’absence de surprise de Jack“, “Je suis la vie gâchée de Jack“, etc. Jack n’est d’ailleurs pas le seul nom qu’il s’attribue, il en change à chaque groupe de parole.

Maintenant que nous avons établi que, probablement, Marla était aussi une création de l’esprit du narrateur, nous allons comprendre pourquoi ce postulat donnerait une nouvelle épaisseur au film.

Et Dieu créa la femme

Marla est presque le seul personnage féminin de Fight Club, ce qui la rend d’autant plus remarquable. Le deuxième personnage féminin le plus présent dans le film est sans doute Chloe, atteinte d’un cancer, privée de sa féminité, ou du moins de ce que la société occidentale normée considère comme féminin. Squelettique, sans cheveux, elle n’intéresse plus les garçons et ne peut se résoudre à l’idée de mourir sans être aimée une dernière fois. Elle mourra finalement quand même.

Chloe, autre personnage féminin de Fight Club, peine à exister et disparaîtra rapidement

Après l’explosion (non-accidentelle) de son appartement, le héros se réfugie chez Tyler Durden qu’il vient de rencontrer. Bizarrement, il hésite d’abord et appelle Marla avant de se raviser. La maison de Tyler est le contraire de son appartement : sale, délabrée, sur le point de s’écrouler. Son espace mental a changé : il préfère aller squatter dans un taudis bien crade. Bientôt, Marla va les rejoindre. Mais, sauf quand Tyler et elle “ne font qu’un” dans la chambre à l’étage, ils ne semblent pas pouvoir se côtoyer au même moment, dans la même pièce. Certaines scènes sont même très insistantes sur ce point : lorsque Brad Pitt quitte le plan, Helena Bonham Carter y entre par un autre endroit. Tyler Durden interdit même au narrateur de parler de lui à Marla, comme si les deux ne devaient à aucun prix coexister.

Cette dualité de deux personnages fictifs, sortis de la tête d’un héros, qui ne peuvent interagir, évoque ces cases de bandes-dessinées où un ange et un démon sortent de la tête d’un personnage et lui soufflent à l’oreille de bons ou de mauvais conseils. Ils ne communiquent jamais entre eux, sauf en cas d’extrême contradiction. Ils commencent alors à se battre ou à se dire “Ferme-la“, comme Tyler le dit à Marla, une seule fois.

C’est important car le narrateur semble obsédé par l’idée d’être privé de ses attributs masculins. C’est sans doute pourquoi il se rend dans des réunions de victimes du cancer des testicules. C’est sans doute aussi pourquoi l’une des victimes l’écrase contre son opulente poitrine, effet secondaire de son traitement, dès les premières scènes du film. C’est aussi pour ça que Tyler dit au narrateur (qui vient de perdre sa valise et son appartement) : “Ça aurait pu être pire : une nana aurait pu te couper les couilles“. Plus tard, en lui parlant de sa mère, il ira même plus loin dans la misogynie en lançant : “Nous sommes une génération d’hommes élevée par des femmes. Trouver une nouvelle femme n’est pas la solution à notre problème.” Les mecs de Fight Club parviennent enfin à se sentir pousser des burnes lorsqu’ils se battent, comme des vrais mecs. Pas de place pour une femme dans ce monde-là.

Tyler Durden, le super mec fabriqué sur mesure dans le cerveau du narrateur

Le narrateur, dans sa crise identitaire, a donc créé une super nana et un super mec pour lui servir de modèle. La super nana vient le perturber dès qu’il trouve une forme d’équilibre ou de sérénité. Le super mec vient le réconforter quand la super nana l’embête trop. Ce conflit s’envenimera jusqu’à ce que le super mec dégénère, soit hors de contrôle et s’en prenne à la super nana. C’est ce que Marla prétend, à la fin du film : elle se fait intimider par le “Fight Club” (création de Tyler Durden, qui a levé son armée de clones). Lorsque le narrateur aura finalement désarmé et fait disparaître Tyler, il enjoindra aussitôt les membres du “Fight Club” à relâcher Marla et à le laisser seul avec elle. Plutôt que d’essayer vainement d’apaiser sa masculinité frustrée, il épouse sa part de féminité.

Dans un ultime échange avant l’explosion finale de la ville sous leurs yeux, le narrateur glisse à Marla : “Tu m’as rencontré à un moment étrange de ma vie“. Ce n’est pas étonnant, puisque c’est justement cette crise existentielle qui a fait naître Marla dans son esprit.

L’équilibre parfait entre l’homme et la femme, à l’aube d’un monde nouveau

Je suis la paresse intellectuelle de Jack

Je vais en rester là pour le moment. Sachez cependant que je ne suis pas à court d’argument. Quand Tyler brûle le narrateur, la blessure sur sa main ressemble beaucoup à un vagin. Quand Marla découvre cette brûlure, elle demande immédiatement si c’est un garçon ou une fille qui la lui a faite. Drôle de question, non ? Mais peu importe : si cette lecture de Fight Club ne vous a pas déjà convaincus, c’est qu’elle ne vous séduira jamais.

Pourtant, n’hésitez pas à vous rencarder sur Internet : vous y trouverez rapidement des articles creusant la même piste. Certains vont jusqu’à prétendre que l’intégralité des personnages sont des incarnations différentes du héros, qui tentent toutes de prendre le dessus. Ça fait beaucoup à explorer, mais pourquoi pas ? Après tout, cette explosion finale, rasant l’ensemble de la civilisation occidentale d’un seul coup, ne peut être que métaphorique. Qui croira que ce gringalet schizophrène y soit parvenu seul ?

Allons même au bout de la surinterprétation : pourquoi ne pas imaginer que l’explosion symbolise l’orgasme d’un homme qui a enfin réussi à s’abandonner à une femme ? En conclusion du film, l’image subliminale du pénis en gros plan pourrait parfaitement souligner cette vision des choses. Nous pourrions faire dire tant de douceurs à Fight Club, mais nous préférons célébrer, depuis sa sortie en 1999, un film violent, anti-système, qui se voudrait l’électrochoc d’un peuple consumériste et lobotomisé. Il serait pourtant si simple d’y deviner le film qui veut aider les hommes à aimer la femme qui est en eux.

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